CHAPITRE VII
Sully et les colonies. — Les Nouvelles-Frances. — La carte du monde à la fin du XVI» siècle. — Rétablissement des études. — Paris au temps d'Henri IV. — Grands travaux d'édilité et d'art.
Par une conséquence naturelle de ses vues économiques, Sully ne se souciait pas beaucoup de ce qu'on appelait le « grand trafic », et il ne voulait pas entendre parler de colonies. Il estimait, — et celte opinion, vraie ou fausse, semble lui avoir, à quelque degré, survécu, — que la France n'était pas propre aux établissements de' ce genre. Il déclare d'ailleurs dans ses Économies qu'il n'y a rien à faire dans les pays situés au delà de quarante degrés : c'était trop haut pour cet esprit aux horizons
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lin peu bornes, Henri IV, disons-le, sur ce [>oint encore , avait des idées plus larges que sou ministre.
Jusqu'en 1580, le pays colonisateur par excellence avait été le Portugal. Possédant à peu près un quart des côtes de l'Inde et plusieurs îles adjacentes, les Portugais fournissaient toute l'Em'ope d'épiceries. Leurs intermédiaires principaux sur les marchés c'étïdent les Hollandais, lesquels ne vivaient guère que de ce commerce de seconde main. La conquête du Portugal par Philippe II (1580) changea cet état de choses. Les Hollandais et les Anglais, alors en guerre avec l'Espagne , enveloppèrent naturellement dans leurs agressions le peuple conquérant et le peuple conquis-, ils allèrent attaquer dans les Indes les comptoirs portugais, afin de s'emparer à l'envi du trafic exclusif du girofle et de la muscade. Quant à la France, en proie aux luttes intestines que nous avons brièvement racontées, elle dut attendre jusqu'après le traité de Vervins avant d'essayer de prendre sa part dans le riche commerce des Indes. Sa première tentative dans cette vue mérite à peine d'être mentionnée : deux navires, frétés par quelques marchands bretons, dont les ressources n'étaient pas en rapport avec la grandeur de l'entreprise, ne réussirent qu'à s'égarer si bien eu route, que le chef de l'expédition, le marquis de la Uoche , ne revit sa patrie, comme le divin Ulysse, qu'après dix ans d'une navigation malheureuse.
Pour le moment, le vrai pays de Colchide, aux yeux de la France, ce n'était pas l'Inde, c'était l'Amérique du Nord, vers laquelle nos rois, depuis 1520, avaient dirigé six expéditions successives. Là étaient les contrées où les marins bretons, normands et basques s'essayaient à la grande pêche et à la traite de la pelleterie ; là étaient les terres neuves antérieurement reconnues et explorées par Verrazano(1523), Jacques Cartier, Roberval, Alphonse, la Roque (1534- \ 540). Une fois la paix rétabhe définitivement , les hommes les plus éminents tournèrent leurs regards vers ces parages. On savait assez, par l'exemple de l'Espagne, quelles ressources énormes les colonies pouvaient fournir; « les Indes tant portugaises qu'espagnoles, écrivait déjà vers 1592 le conseiller d'état Michel Hurault, sont le seul nerf de l'Espagne , » et il déclarait « l'or de l'Inde beaucoup plus dangereux pour la France que le fer d'Espagne. »
Mais d'abord, quel principe devait présider au système français de colonisation? Ce principe, dans l'opinion des promoteurs les plus influents de l'idée, devait procéder avant tout de visées morales et religieuses. Le premier objet était de civiUser les sauvages et de les convertir à la foi chrétienne; le second était d'exploiter, d'une façon régulière et raisonnée, ces produits du règne animal et du règne végétal qui constituent les denrées de première nécessité. Nous regrettons d'avoir à le constater, cette
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dernière et saine doctrine n'était pas celle de Sully; celui-ci, le regard fixé sur l'Espagne, la grande adversaire de son roi, ne voyait dans les colonies que d'énormes bouches toujours béantes pour vomir l'or et l'argent '. Henri IV, au contraire, et les hommes compétents de son entourage, comprenaient qu'un peuple qui regorge de métaux précieux prend l'habitude de tout acheter à ses voisins, se désaccoutume de produire et de fabriquer. En effet, l'or du nouveau monde a consommé la ruine de l'Espagne, tandis que la pèche du hareng a fait la fortune de la Hollande.
La France devait donc demander surtout à l'Amérique les matières premières, les bois de charpente, d'ameublement et de construction, les peaux d'animaux qui donnent le cuir et la fourrure, la viande et les os des bêtes charnues et à grande arête, telles que la morue et la baleiné. Il fallait demander à l'Amérique du bétail, des graines, de la laine, du coton, toutes denrées d'échange qui se traduisent ensuite en bel argent, et qui sont des richesses plus sûres et moins fondantes que le lingot.
Ces principes une fois arrêtés, le roi adresse à l'industrie privée un appel qui est entendu. Une compagnie se forme entre quelques gentilshommes et les principaux négociants de Rouen et de la Ro-
1 a A la découverte d'un pays , dit Palma-Cayet {Chronologie novennaire\ l'on demande toujours s'il y a des raines, n
cliellc, et le 15 mai's 1603 une expédition, dirigc'e par du Pont (de Saint -Malo) et le capitaine Samuel Champlain , part du petit port d'Honfleur. Les deux navigateurs arrivèrent au fleuve Saint-Laurent, qu'ils remontèrent, et dont ils reconnurent les rives sur une immense étendue. De retour en France, Champlain publia la relation de son voyage , sous ce titre : Des Sauvages, ou Voyage de Samuel Champlain fait en la France nouvelle l'an 1603. Dès lors le roi, suffisamment renseigné, décide qu'on laissera de côté tous les autres pays transatlantiques, tels que le Brésil, la Caroline et la Virginie , où l'on court fortune de se heurter à chaque pas aux diverses puissances européennes. Portugais, Espagnols, Anglais, qui s'en disputent la possession; les seules l'égions à occuper pour le moment, ce sont celles où nulle concurrence n'est à craindre. Le sieur de Monts (Pierre du Guast) est nommé gouverneur de cette nouvelle France , qui comprenait les territoires tempérés de YAcadie et du Canada, entre le 40' et le 46° degré de latitude *. Sully, bien entendu, n'augurait pas favorablement de l'entreprise. A vi'ai dire, le peu de succès de la tentative sembla lui donner raison; mais il ne faut pas oublier de dire que l'intérêt privé et le commerce libre entravèrent sans cesse les efforts .de l'association, en
1 Voyez dans la Chronologie novennaire de Palma-Cayet la description du pays des Sauvages et de la Grande Rivière ; voyez aussi : Description des côtes de l'Amérique septentrionale, par Denys , et VUistoire de la Nouvelle-France, par Lescarbot: tous ouvrages du temps.
réclamant avec véhémence contre le monopole qui lui accordait le trafic exclusif des pelleteries. En 1608, Champlain, dans une nouvelle expédition, choisit à cent trente lieues de l'embouchure du Saint-Laurent, à l'endroit où le fleuve se resserre ' , un emplacement pour une ville qui fut Québec, et qui n'eut longtemps que quelques maisons. A la fin de l'année, Henri IV, qui se disposait à commencer la guerre contre la maison d'Autriche , se détourne momentanément des entreprises colonisatrices. De Monts et ses associés, redevenus une compagnie libre et sans privilège, n'en poursuivirent pas moins leurs explorations et leurs eJDTorts. Les grandes découvertes de Champlain dans la rivière des hvquois ]usqn au lac qui porte son nom, datent des années 1G09 et 1610, et se continuent au delà de la mort d'Henri IV. On sait que cette « nouvelle France » de l'Acadie et du Canada, conquise ù ])lusieurs reprises par les Anglais au xvu" et au xviu° siècle, leur est restée définitivement par suite des traités d'Utrecht (1713) et de Paris (1763).
En dehors des gouvernements et de leurs entreprises, les grands voyageurs du xvi' siècle, ce sont
I Signification du mot Québec.
les missionnaires de Rome et les jésuites, qui parcoururent avec un zèle intrépide les contrées infidèles ou sauvages. Ils avaient percé le voile qui enveloppait le vaste empire de la Chine , le Cathay de Marco Polo. Déjà, sans doute, il y avait un trafic établi entre les Portugais et Canton; mais le pays mystérieux n'était pas encore entré dans le cercle des connaissances eui'opéennes. Deux moines augustins osèrent, en 1577, s'aventurer, sous la conduite d'un officier chinois, dans l'intérieur même de l'empire. Ils y séjournèrent quatre mois, et, sur leur rapport , Philippe II envoya en 1 580 une ambassade auprès de la cour de Pékin '.
Les Anglais, poussés surtout par l'esprit de lucre, commençaient de leur côté ce système d'explorations individuelles qui , doublées d'une rare opiniâtreté au point de vue colonisateur, devaient finir par leur donner l'empire maritime du monde. Après avoir franchi les premiers le cap Glacé et jeté l'ancre dans la mer Blanche, ils renouvellent avec Drake, sous le règne d'Elisabeth, l'entreprise audacieuse de Magellan, et, avec de petits vaisseaux assez mal construits, ils réussissent à faire le tour du monde.
Grâce à ces courses aventureuses et multipliées, la carte du globe, au temps d'Henri IV et de Sully, commence à se corriger et à s'arrondir. Celle d'Afri(}uc présente déjà, en 1590, une configuration
1 Histoire de la Chiite, par l'Ebiiagnol Mcndoza, 1585.
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relativement assez exacte de cet immense contment, dont on travaille aujourd'hui encore à pénétrer l'intérieur. La carte de l'Amérique du Nord est passablement défectueuse; le tracé de la Nouvelle- France y indique la ville de Canada; les lacs qui parsèment le pays n'y sont pas marqués. Quant à l'Amérique méridionale, elle n'est encore, en 1603, qu'imparfaitement dessinée; la Terre de Feu s'y rattache à la Nouvelle -Guinée. Dans une autre carte postérieure , qui donne en quelque sorte le dernier mot des connaissances géographiques à la fin du xvi° siècle, on voit une partie de la côte septentrionale de la Nouvelle -Hollande, l'énorme terra australis des anciens géographes; mais la région transiudienne est inexacte, et la mer d'Aral est absente.
Quand le glaive est hors du fourreau, la science et l'étude font triste figure. Pendant les troubles civils et rehgieux, les écoles avaient été presque anéanties; les divers étabhssements de Paris, transformés en corps de garde ou en écuries, s'étaient vus envahis tantôt par les soldats, tantôt par les paysans, qui, à l'époque du blocus, s'y réfugiaient avec leurs troupeaux. Les écoliers étaient dispersés, les professeurs passaient leur temps à faire le guet.
Dès 1595, Henri IV avait nommé des commissaires pour connaître de l'état des études; le résultat de l'enquête fut qu'on avait rétrogradé presque d'un siècle, et que tout était à rétablir. Eu conséquence, de nouveaux statuts furent rédigés pour \ Université et promulgués en l'an 1 600. Le collège de France ' , dont la fondation datait de François I", n'avait pas seulement perdu ses lecteurs les plus éminents, il avait, depuis le siège, complètement cessé d'exister. De 1594 à 1602, Henri IV et Sully s'occupèrent de le reconstituer , sous la haute direction de l'archevêque de Bourges, grand aumônier de France. Le traitement annuel des professeurs fut fixé successivement à six cents livres et à neuf cents (2,400, puis 3,240 fr.), et, sur l'ordre du roi, le surintendant appela, en 1599, de Montpellier l'illustre Genevois Casaubon, gendre de l'imprimeur Henri Estienne , pour lui confier une chaire royale de grec et de belles -lettres. Parmi les nombreux projets qu'Henri IV n'eut pas le temps de réaliser il faut mettre celui d'élever pour le collège de France un véritable palais. Commencé sous le règne suivant, en 1612, ce bâtiment resta inachevé durant cent soixante ans, jusqu'en 1773.
Mentionnons aussi la création d'une Académie de
1 II fut fondé en 1529, sous le nom de collège des Trois-Langucs, parce qu'on n'y onscignait iiriniilivemenl ([ue l'hcbreu, le grec et le laliri ; il s'appela ensuite collège de Cambrai, de la place de ce nom , où il était situé.
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chirurffc et l'établissement , pour l'étude de la botanique, d'un Jardin roijal des plantes à Montpellier, la premièi'B institution de ce genre. La ville de Paris devait aussi avoir le sien ; il fut installé, mais d'après des plans moins grandioses, sous Louis XIII. La Bibliothèque du roi, dépôt littéraire de manuscrits et de livres, fut également réorganisée et établie dans le collège de Clermont', sous la direction de l'historien de Thou ; on y ajouta une précieuse annexe, le Cahnet des médailles, qui fut confié au savant antiquaire Bagarris de Rascas. Henri IV et son ministre projetaient en outre la création d'un Conservatoire des arts et métiers, où l'on aurait réuni, en vue de favoriser les progrès de la mécanique, les modèles de toutes les machines et l'historique de toutes les inventions, et d'un musée géographique et hydrographique, enrichi de cartes colossales. Colbcrt, plus tard, reprendra partiellement cette idée en créant, par le titre VIII de \ ordonnance de la tnarine, des écoles régulières d'hydrographie qui existent encore aujourd'hui dans nos principaux ports marchands et militaires.
' Qui fui [ilus tard le collège Louis-le-Grand ; aujourd'hui le lycée Descartes.
A l'avéuement d'Heuri IV, Paris était loiu d'avoir la spleudeur monumentale par laquelle il brille de nos jours. Cette ville avait été longtemps négligée , et l'on sait d'ailleurs qu'elle n'obtint que tardivement le titre incontesté de capitale. Sous les Mérovingiens, Metz, Soissous, Orléans lui avaient disputé cet honneur; l'Austrasien Charlemagne avait pour résidence Trêves ou Aix-ia- Chapelle. A vrai dire, d'autres cités , telles que Tours , semblaient appelées de préférence , par leur position plus centrale , à devenir le noyau de l'agglomération politique gallofranque; mais il y avait dans le peuple de cette heureuse et douce région intermédiaire une certaine nonchalance native qui le rendait peut-être moins propre que la population à la fois ingénieuse et énergique de l'Ile-de-France à opérer le grand travail de fusion et d'assimilation qui est l'œuvre essentielle des capitales. Or rien n'importe plus à un grand État (jue le choix de sa capitale. Celle d'un pays maritime comme l'Angleterre devait forcément se trouver sur un de ces larges estuaires par où les fleuves de la Grande-Bretague débouchent dans la mer; de même, Lisbonne eût été pour la monarchie espagnole, au temps où elle s'étendait aux deux
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Indes, une capitale mieux située et plus centrale que Madrid; une des fautes de Philippe II fut précisément de n'avoir pas su transporter sur les rives du Tagc le siège de son gouvernement.
Pour revenir à Paris, déjà au xvi° siècle sa supériorité intellectuelle et morale était reconnue. « Paris, dit Michel de Castelnau dans ses Mémoii^es , est la capitale de tout le royaume et des plus fameuses du monde , tant par la splendeur du parlement , qui est une compagnie illustre de cent trente juges, suivis de trois cents avocats et plus, qui ont réputation envers tous les peuples chrétiens d'être les mieux entendus aux lois humaines et au fait de la justice, que pour la faculté de théologie et les autres langues et sciences qui reluisent plus en cette ville qu'en autre du monde, outre les arts mécaniques et le trafic merveilleux qui la rend fort peuplée, riche et opulente ; de sorte que les autres villes de France et tous les magistrats et sujets y ont les yeux jetés, comme sur le modèle de leurs jugements et administrations publiques. »
On remarquera que ce pompeux éloge ne célèbrc pas la beauté matérielle de Paris. C'est qu'en effet cette ville était alors très-mal bâtie et trcs-insalubrc ; dans la cité proprement dite, la plupart des voies publiques étaient littéralement impraticables aux voitures; les maisons, percées d'un nombre de fenêtres fort insuffisant, étaient généralement en bois; les plus belles étaient en briques ou en plâtre ; les mes,
tortueuses, mal pavées, encombrées d'échoppes, étaient couvertes d'immondices, d'eaux croupissantes , et obstruées par une foule de constructions en saillie. Tous les dix ans la peste ravageait Paris; un seul hôpital, V Hôtel -Dieu, recevait pêle-mêle, les entassant souvent à plusieurs dans un même lit, les malades ordinaires et ceux qui étaient atteints de l'épidémie. Les quais, à l'état rudimentaire , laissaient carrière ouverte aux débordements de la Seine, qui parfois inondait si bien les bas quartiers, qu'il fallait aller en bateau par les rues. La ville ne possédait que deux ponts en pierre, le pont Notre-Dame et le Petit-Pont; tous les autres étaient en bois, et s'écroulaient volontiers, comme le fit, en 1596, le pont aux Meuniers, qui était bâti sur pieux, avec un moulin à chacune des arches , et qui , en s' abîmant, coûta la vie à plusieurs centaines de personnes'. Bref, Paris, au xvi" siècle, n'avait pas un quartier qui fût net; ses grands monuments, encore inachevés, tels que le Louvre, les Tuileries, le Palais , semblaient des broderies d'or sur un fond de haillons. Les autres grandes cités de la France, Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes, Bouen même, — bien que renfermant déjà dans son sein toutes ces merveilles d'architecture qui font encore aujourd'hui <[e l'ancienne capitale normande la ville unique en ce genre, — toutes ces cités, disons-nous, étairiit en somme de hideux
' Ce pont était situé au-dessus du pont au Gliungc. — Voyez i'alina- Cayet, Chronologie novennairc.
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cloaques. Par contre, nous voyous dans les mémoires du temps que le type de la propreté et de l'élégance en province, c'était alors la ville de Tours, qui étalait entre son grand fleuve et sa belle rivière, malheureusement indisciplinés l'un et l'autre, ses avenues soignées et ses voies régulières. Un contemporain, qui n'avait jamais pu s'habituer aux «boues, à la saleté et aux filous » des bords de la Seine , dit que ' Rome, Anvers, Amsterdam paraissaient « des ouvrages de raisonnement » , tandis que Paris semblait n'être « qu'une production du hasard ». « Le moindre villageois de Hollande, ajoute -t- il, u'a-t-il pas plus de balustres, de contre -fenêtres, de châssis de verre et de peintures que la plupart de nos bourgeois et de nos riches marchands ? Ne sommes -nous pas contraints d'avouer que de ce côté-là nous sommes barbares en comparaison de Flessingue et de Middelbourg-? »
Un des rêves de Sully et de son roi eût été précisément de transformer de fond en comble l'aspect de Paris. Cette transformation , désirée de tous les
' Discours sceptique à l'abbi' de Maiolles , dans les Mémoires de celui-ci , 3c partie.
2 Villes des Pays-Bas.
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souverains depuis Henri IV, ne devait s'accomplir sur un vaste plan qu'à partir de Napoléon I" et dans le cours du xix' siècle. Dès 1600, toutefois, le premier Bourbon s'occupe d'assainir la ville et d'en redresser les constructions. Il prescrit au prévôt des marchands de régler, par une ordonnance de police, l'alignement et l'élargissement des rues. Plusieurs égouts durent être couverts ', les boues enlevées, et moyennant une augmentation de quinze sous sur chaque muid de vin les habitants furent exempts de la taxe de nettoyage. Des fontaines nouvelles furent édifiées , grâce à l'activité du lieutenant civil * Miron, qui dota la ville de la première machine à faire monter l'eau de la Seine (la Samaritaine, près du pont Neuf). Quant au pavage, il fut rapidement poussé par Sully, grand voyer de France et voyer particulier de Paris. Malheureusement ce sont là des travaux dont l'effet ne dure qu'à la condition d'un entretien continu : après l'anarchie qui suivit la mort d'Henri IV, tout fut à recommencer.
En même temps les asiles pour les malades se multipliaient; l'Hôtel-Dieu fut rebâti; trois nouveaux
1 Par exemple, dans la rue Saint-Louis au Marais ^aujourd'hui rue de Turenne , laquelle porta d'abord le nom significatif de rue de l'Égout couvert,
2 Le lieutenant civil était un des lieutenants du prévôt de Paris, oflicier royal de police qui avait sa juridiction au Châtelet, et qu'il ne faut pas confondre avec le chef de l'administration municii>ale qu'on appelait prévôt des marchands.
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hôpitaux furent construits : l'un au faubourg Saint- Gerraain (1606), la Chanté actuelle, par les frères Saint -Jean -de -Dieu ou de la Charité; un autre au faubourg Saiut-Marcel , V hôpital Sainte -Anne (1607- 1608); un troisième hors de l'enceinte de Paris, au nord; ce fut l'hôpital Saint -Louis, « le plus vaste , le plus beau et le plus commode du monde, » dit un écrivain du temps. Ces deux derniers établissements étaient spécialement des asiles de pestiférés , et l'utilité s'en fit bien sentir lors de la peste de 1619; depuis lors les épidémies disparurent complètement de la capitale, jusqu'à l'invasion d'une contagion nouvelle, le choléra d'Asie, au xix' siècle. La construction de V hôtel des Tournelles , destiné à loger les ouvriers en soie, celle de la place Royale et des rues adjacentes firent de cette partie de la Ville proprement dite ' le plus beau quartier de Paris, et ce quartier fut longtemps le rendez -vous des promeneurs , des oisifs de qualité , et le centre de l'élégance. La Cité et ses environs s'embellirent également par la construction de la place Dauphine ( 1 607 ), l'ouverture des rues Dauphine, Contrescarpe, àWnjou et Christine. L'achèvement du pont Neuf, commencé sous Henri III, et dont l'architecte fut Guillaume Marchand, facilita la communication entre les deux rives de la Seine; on sait que la statue équestre d'Henri IV y fut placée au terre -plein en
1 On sait que Paris comprenait alors trois subdivisions : la Vilh , la Cité et V Université.
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1014, puis en fut retirée en 1792 pour y être rétablie en 1818. D'autres ponts étaient projetés encore : le pont Marie, le pont de la Tournelle, le pont Rouge; ils furent construits sous la régence de Marie de Médicis. Enfin, en 1G04, Sully, sur l'ordre du roi, fit élever, pour prévenir les inondations, un vaste quai depuis l'Arsenal jusqu'à la place de Grève ; le quai des Augustins et le quai de Nesle (quai Conti) datent de la même époque. On avait , en outre , dressé des plans pour la réunion en un seul terre -plein de Xile Saint- Louis et de deux petites îles à terrains vagues , Vile Notre- Dame et Y lie aux Vaches; un quartier nouveau devait s'y former, avec des quais et des ponts qui auraient relié V Université et la Ville : ce projet sera exécuté sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV. Mais le dessein capital d'Henri IV était la fameuse porte de Finance, avec une place de même nom qui se serait élevée en demi- cercle à l'intersection de la vieille rue du Temple et de la rue Saint -Louis au Marais; vingt -quatre rues, dont chacune aurait rappelé par son nom une des principales provinces de France, eussent abouti à ce rond -point monumental '. C'était l'ingénieur Cbatillon, topographe du roi, (jui eu avait fait le devis avec le géomètre
< Sauvai, Histoire cl recherche des antiquités de la ville de Paris, 1724, 3 vol. in-folio. Nous donnons en appendice , à la fin de ce volume, un certain nombre d'éclaircissements el de détails que ne comporte pas l'économie de ce chapitre.
SULLV ET LE KOI DE FRANCE lia
Aleaume. L'ouverture de onze rues nouvelles sous Richelieu n'exécuta qu'imparfaitement, et dans de mesquines proportions, ce grandiose projet.
Les artistes, sous Henri IV, eurent leur part de travail comme les maçons. Deux grands monuments, qui hier encore étaient debout dans toute leur splendeur, les Tuileries et V Hôtel de ville, reçurent d'importantes additions {Pavillon de Flore , aux Tuileries, yrand perron, portique et escaliers de l'Hôtel de ville). De plus, la grande et la petite galerie du Louvre furent construites; plusieurs églises furent bâties, celles des Récollets, des Feuillants, des Cordeliers\ Quand l'ambassadeur de Philippe III, don Pèdre de Tolède , entra dans Paris , il eut de la peine à reconnaître cette ville qu'il avait vue autrefois si misérable et si délabrée. « C'est qu'alors, lai répondit Henri IV, à qui il en témoignait son admiration, le pèx'e de famille n'était pas là pour avoir soin de ses enfants. » Le père de famille, malheureusement, n'eut pas le temps de parfaire son œuvre.
' H faut aussi mentionner à la gloire de ce règne la rééitilication de la cathédrale d'Orléans, l'érection des châteaux de Saint-Germain et de Monceaux , les immenses travaux faits à celui de Fontainebleau.