‹ Sully PrudhommeChapitre 9 sur 13 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Dans le poème de la Justice, le poète cherche à concilier les lois de la nature et les aspirations de l'humanité. Dans le Bonheur, il analyse et il pèse, avec l'habituelle candeur de son scrupule, la plus impérieuse et la plus décevante des idées humaines : l'idée de bonheur. La poésie de Sully Prudhomme devient, de plus en plus, la méditation de la sagesse.

Le Donlœur se présente comme le récit dune fantaisie romanesque; on peut en effet l'analyser comme on analyse un roman.

l'.iustus, après une vie malheureuse, renait

dans une planète lointaine, où il retrouve Stella, son amante. Un obstacle infranchissable les avait séparés sur la terre : maintenant ils se rejoignent dans cette contrée merveilleuse, où les saveurs et les parfums les enveloppent d'enchantements. Mais pendant qu'ils s'abandonnent à cette vie enivrante, une rumeur confuse monte de la terre : c'est la plainte des hommes qui réclament la justice.

Après la volupté des saveurs et des parfums, ils goûtent la joie des couleurs et des formes. Une humanité robuste et belle, dérobée à toutes les causes de la souffrance, vit dans ces lieux où la vie réalise les désirs du rêve. Mais pendant que Faustus et Stella contemplent tant de beautés, le cri de la terre ébranle l'éther, sillonne les sphères lumineuses et va se perdre dans les plaines infinies.

L'enchantement de cette existence d'ivresse se prolonge dans la paix d'une musique divine, car la beauté des sons achève leur joie en l'enveloppant d'harmonie, et Stella s'abandonne, épouse, à son époux. Mais au milieu des joies de leur amour triomphant, la clameur des blasphèmes terrestres sonde l'horizon, franchit les nébuleuses,

et propage à travers l'espace l'écho des lamentations humaines.

La paix de Faustus, qui semblait inviolable, paraît maintenant Fragile et brève. Le mal de

l'inconnu le tourmente. 11 ne se contente plus de jouir : il veut savoir. Les sages de l'antiquité et les philosophes modernes apportent leurs confuses confidences, mais ce tumulte de pensées, qui épouvante Faustus, le laisse dans le doute et dans l'abandon. La sensibilité l'a déçu et sa pensée lui est bien pesante. Or, pendant ces recherches et ces voyages, la voix de l'humanité traverse infatigablement les espaces, et ne réclame plus seulement la Justice, mais désire la Vérité; et la Vérité semble aussi inaccessible que la Justice.

Faustus s'attristait dans le sentiment de son impuissance intellectuelle, quand l'ombre de Pascal lui apparut pour annoncer la vérité qui dissipe les amertumes. La force invincible de la tendresse est démontrée, et le trouble de Faustus s'efface, parce qu'il a reconquis la paix offusquée par la recherche. Guéri du mal de savoir, il revient à Stella pour reprendre le cours de leur mutuelle tendresse.

Or le chœur des voix do la terre, après avoir

prolongé son écho à travers les espaces, arrive enfin dans la planète où les deux amants semblent goûter le bonheur. C'est le soupir humain : c'est la plainte des malades et des mourants, des amants trahis, des héros accablés par l'angoisse. Faustus écoute et va perdre la paix reconquise. L'appel passionné de Stella qui se trouble et les cris de l'humanité qui implore se heurtent au fond de lui, et son harmonie intérieure est brisée. Il se juge et se condamne, car il rougit de son bonheur stérile. Une nostalgie de dévouement le pénètre, et il médite un grand sacrifice.

Stella tremble et s'étonne, et ne tarde pas à comprendre la cause de cette angoisse. La pitié qui s'éveille en elle la prépare aux héroïsmes; après avoir été la compagne attendrie dans l'amour, elle sera la compagne glorieuse dans le dévouement.

Faustus et Stella partent vers la terre qui souffre ; mais l'humanité a disparu, corrompue par le luxe ou épuisée par le rêve. Alors Stella, poussée par la tendresse et par la vision de l'avenir, proclame qu'elle veut donner la vie à une humanité nouvelle, guérie de ses chimères et guidée par la vérité créatrice : l'alliance du sacrifice et du

bonheur. Faustus et Stella sont emportés dans une suprême apothéose. Leur dévouement les dérobe à la mort; en comprenant la nécessité du sacrifice, ils ont atteint l'incorruptible bonheur.

Ce roman, divisé en trois parties, déroule, autour d'une intrigue imaginaire, les joies de la sensibilité, de la pensée et du sacrifice; et le poète nous apprend que si les premières sont brèves et les secondes illusoires, les dernières sont efficaces et sûres. Quand ce poème parut en 1888, il déconcerta la critique; les études qu'il suggéra furent déférentes mais vives, car le problème qu'il avait posé sembla insoluble. Jules Lemaître déclarait que ce roman est la description assez laborieuse d'un Eden et d'un Paradis, d'un Eden pâle et d'un Paradis bien douteux, parce que l'imagination du poète se borne à transporter dans cette région imaginaire le souvenir idéalisé de nos terrestres plaisirs : ainsi ce poème du Bonheur « qui se déroule dans les astres nous enseigne que le bonheur est sur la terre ». — Anatole France, dans un article un peu bref, où

sa première manière, une manière féline et fourrée décèle toute sa grâce, s'attarde aussi à souligner les déceptions et les regrets des deux amants. Il proclame la vanité de leur songe et il raille leur joie si fragile que l'usure épuise dans la fadeur : ainsi ce poème décrit un rêve qui s'efforce d'être ardent et se perd dans le chimérique. — Paul Desjardins, plus clairvoyant, parle de « parabole morale » et semble saisir l'essence du livre, mais il avoue que l'œuvre est confuse et triste et il -laisse entendre qu'elle est « un beau poème manqué ». — Brunetière hésite devant ce livre. Ce critique ardent et loyal, qui dit assez rudement ce qu'il pense, refuse d'aborder la question posée par le poète : il se condamne au silence et la raison de ce silence est bien singulière, et n'est fondée que sur le trop modeste aveu du poète. Parce que Sully Prudhomme se défie de la valeur de son œuvre, le critique néglige un examen nécessaire et réserve sa pensée dont l'âpreté eût été certes si pénétrante. Décidément il ne faut pas tenir compte des préfaces des poètes : ou bien elles sont pleines de faste et d'orgueil comme celles de Victor Hugo, et elles nuisent à l'œuvre par le contraste qu'elles

révèlent entre l'ambition démesurée de l'artiste et la qualité souvent médiocre de son labeur, — ou elles sont trop modestes comme celles de Sully Prudhomme, et elles nuisent à l'écrivain en dissimulant, par une discrétion excessive, la force de son audace.

Mais une œuvre se défend par l'intensité de son accent et le bruit qu'elle fait au fond de nousmêmes. D'ailleurs le génie le plus luride n'a pas toujours conscience de ce qu'il met dans ses ouvrages. Ce qu'il y a de plus émouvant dans un livre se propage non par la clarté des mots, mais par la vie qu'il renouvelle à travers nos cœurs. Ainsi il arrive que le sens d'une grande œuvre réside moins dans ce qu'elle exprime que dans ce qu'elle suggère, et apparaît moins dans ce qu'elle définit que dans ce qu'elle laisse entendre.

Ce poème est un symbole conçu par un penseur et réalisé par un poète, — et ce symbole traduit un drame de la Pensée.

Ce poème est un drame. D'abord, il utilise la contexture de la tragédie et les procédés draina-

tiques de l'exposition, du nœud et du dénouement. L'exposition déroule le bonheur des personnages et les premiers désirs du poète en quête du bonheur : c'est la paix avant Forage. Le nœud se forme au moment où l'action se contracte par l'angoisse du héros qui se prépare à l'action. Le dénouement se mauifeste dans l'achèvement de la crise. L'exposition, c'est la vie de Faustus et de Stella dans les régions lointaines et bienheureuses. Le nœud, c'est l'entrevue de Faustus et de Pascal. Le dénouement, c'est la consommation du sacrifice par le départ de Faustus et de Stella vers la Terre qui souffre. Ce poème est un drame, et le poète fortifie les procédés dramatiques par les moyens les plus expressifs de l'opéra. Car l'œuvre se déroule au milieu d'un immense accompagnement d'orchestre. La voix de la terre enveloppe le dialogue des personnages. On entend une symphonie de lamentations d'abord assourdie et comme égarée dans le silence des espaces, puis, peu à peu, se détache le leitmotiv, ce cri lugubre de l'humanité qui réclame la Vérité, la Pitié et la Justice.

Une seconde raison nous fait croire que ce poème est moins le récit d'un rêve que l'exposé

d'un drame de la pensée. Dans cette œuvre, qui se déroule dans une région paradisiaque, l'élément humain demeure au premier plan. Stella n'est pas la compagne des anges ni une sœur d'Eloa : Stella, c'est la Femme. Faustus maintient jusqu'au dénouement sa qualité d'homme. Faustus n'est pas un frère d'Eloa; Faustus est notre compagnon, ennobli par la beauté et le génie; Faustus est l'àme de Sully Prudhomme. Enfin le personnage essentiel, invisible et toujours présent, c'est l'humanité elle-même, dont la voix formidable retentit à travers tous les épisodes. Ainsi tombe une objection souvent reproduite. Il ne s'agit pas pour le poète d'opposer au bonheur céleste notre fragile bonheur. Il ne s'agit pas davantage de montrer la vanité de ce bonheur céleste. Il ne convenait donc pas d'insister sur la mélancolie de l'ouvrage et l'avortement de ce rêve.

Faustus est un homme, parce que Sully Prudhomme ne raconte pas un rêve, mais le drame de sa pensée. La région où esl placé le héros esl dérobée aux orages de notre terre afin de fournir à la conclusion du drame une portée plus frappante. Plus Faustus trouvera autour de lui les conditions extérieures de ce que l'humanité

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appelle le bonheur, plus son tourment semblera tragique. Plus il pourra puiser largement dans ces dons merveilleux qui s'offrent de toutes parts, plus se révélera la raison de sa tristesse. Plus la complicité des choses sera favorable à notre préjugé ordinaire sur le bonheur, plus éclatera, avec la faillite de ce préjugé, la démonstration de la doctrine de Sully Prudhomme. En maintenant à son héros son caractère d'humanité, et en le transportant dans une région magnifique d'où surgissent tant de motifs d'enchantements, le poète pose le problème dans les conditions les plus loyales : il affronte les difficultés au lieu de se dérober à la recherche, et il met en pleine valeur le drame de sa propre pensée.

Le premier acte est la mise en scène du bonheur humain dans ce qu'il a de plus enivrant. C'est l'amour de deux êtres de choix parmi les sourires de la nature, loin des soucis qui nous froissent, dans l'ignorance même du malheur; car la voix de l'humanité souffrante vient battre cette planète lointaine, mais Faustus et Stella, dans l'ardeur des ivresses, n'entendent pas ces lamentations.

Ce premier acte renferme déjà un jugement essentiel et d'autant plus accablant qu'il sort spontanément du déroulement même de ces heures enchanteresses, comme un cri de deuil parmi les explosions de joie. Le poète nous laisse entendre que nos désirs s'épuisent, parce que le songe use le songe. Faustus n'est pas heureux parce que sa sensibilité est la proie de son rêve. Car le rêve est l'effusion du désir, et le désir est insatiable. Le désir ne peut pas limiter le désir : il est semblable à L'espace sans bornes ou à une mer sans fond et sans rivages. Nos joies surexcitent nos délicatesses, et nos délicatesses trop surmenées nous meurtrissent. A force de sentir, nous tombons en défaillance. Malheureux que nous sommes ! L'excès du plaisir est aussi insoutenable que l'excès de la souffrance. Ainsi le désir d'abord nous tourmente, puis la satiété survient, plus insupportable que le désir.

Je n'assombris pas ce premier acte : je me borne à souligner les aveux du poète. Trois fois il fait entendre un accent de plainte dans ce merveilleux chant d'amour. D'abord la force invincible du souvenir est indiquée : parce que Faustus est un homme, il n'a pas détruit en lui le sou-

venir de la souffrance, et ce souvenir suffit pour projeter sur sa paix un reflet d'orage. Ensuite le caractère insatiable du désir est affirmé : les parfums les plus puissants ne peuvent contenter nos ardeurs. Ainsi cette nature, pourtant si belle, n'est pas capable de symboliser avec plénitude la beauté de son amante. Enfin est proclamée l'inévitable satiété qui pénètre le cœur accablé par l'ivresse. Trop intense, le parfum trouble et fait défaillir. Avant les angoisses de l'intelligence et les tourments du cœur hanté par le sacrifice, la pensée de Sully Prudhomme intervient pour dissoudre le mirage de nos sens, désagréger la doctrine du bonheur fondée sur la sensibilité, et proclamer la faillite du songe. Les deux amants semblent ensevelis dans un « linceul de joie », car la joie qu'ils éprouvent est semblable à la. paix des tombeaux.

Le nœud du drame est l'entrevue de Pascal et de Faustus.

Faustus est désemparé. Les contradictions de la pensée humaine et les aveux de la science lassée devant le mystère l'ont troublé profondément.

Gomme Dante s'est adressé à Virgile, et Goethe à

Spinoza, ainsi Sully Prudhomme implore l'appui

de Pascal :

Et, dans le mol éclal du jour zodiacal,

Qui baignait de blancheur son buste et son visage,

.le reconnus, debout à mon côté, Pascal !

El l'ombre de Pascal apporte à Faustus l'apaisement, en révélant trois vérités essentielles. La première montre la puissance souveraine de la « tendresse » : c'est la traduction, dans le vocabulaire de Sully Prudhomme, d'une idée capitale des Pensées. La réalité se dispose sur un plan hiérarchique. Le inonde des corps ne peut créer une seule pensée. Le monde des pensées ne peut produire un acte de charité. Le cœur, la charité, — Sully Prudhomme dit la tendresse, — est la forme la plus haute de la vie.

La seconde vérité apporte le remède de nos troubles intellectuels en conseillant la modestie, c'est-à-dire, la lucidité dans la méthode. L'homme, placé entre l'Infini de grandeur et l'Infini de petitesse, est un milieu entre rien et tout. La raison humaine est impuissante à chercher la raison suprême des choses. Que l'homme s'incline devant l'Inconnaissable et qu'il rejette la prétention de le saisir!

La troisième vérité révèle l'indestructible appui qui soutient la démarche de la vie humaine. Pascal le Savant révèle l'idée de loi, en montrant, dans la nature, la défaite progressive du chaos et la permanence de Tordre. Les lois, auxquelles la nature se plie, sont des lumières toujours brillantes qui dissipent les ténèbres où notre ignorance se tient :

Par son ordre éternel la nature est divine.

Ces trois vérités illuminent l'esprit de Faustus qui apporte à Stella, avec une pensée apaisée, un amour dépouillé d'amertume. Alors les énigmes perdent leur air tragique et la vie prend un sens surprenant.

Faustus olï're à Stella l'hommage de ces révélations, et la beauté de l'amante se charge, à ses yeux, d'un triple symbole qui exprime les trois vérités Pascaliennes. Stella est l'être de tendresse. Stella représente ce qui peut s'entrevoir de la cause suprême cachée dans l'Infini. Stella est la suprême manifestation des lois naturelles. L'univers est grand parce qu'il aboutit à Stella. Le jeu des atomes est émouvant et beau parce qu'il façonne, à travers les âges, les éléments de la vie

de Stella. Faustus a reconquis la paix dans cette alliance du savoir et de la tendresse. La tendresse apaise le tourment du savoir, et le savoir a fortifié l'amour :

Mais je n'oublierai pas mon extase éphémère

Quand j'ai vu d'un seul nœud tous les effets s'unir, Et, comme un océan que son poids seul tempère, Sous une môme loi tous leurs Ilots s'aplanir.

Quand j'ai vu le concert durer dans ce qui change, L'harmonie imposer un visage au chaos, Quand la première fois j'ai joui sans mélange De la beauté du monde absous dans ses fléaux;

Quand il me fui donné d'admirer l'art docile Des atomes mêlés venant de toutes parts, Choisis par l'Idéal, composer une argile Qui devait sous ta forme enchanter mes regards!

Ils ne m'accuseront d'aucune ingratitude, Mais leur œuvre les a supplantés dans mon cœur; Heureux, j'en ai percé le secret sans étude, Sans trouble j'en subis en loi l'attrait vainqueur.

Un grave enseignement se dégage de cette partie du poème. Ce drame de la pensée a fait sortir, des ténèbres où s'agitent les angoisses du poète, les clartés qui vont illuminer nos méditations. Nous apprenons que le bonheur ne peut résider dans l'ignorance. Même séduisante et belle, l'illusion porte en elle une puissance de désagrégation et de mort. Une vie heureuse est fondée sur des idées fortes apportées par l'obser-

vation de la vie. Il faut observer la nature et son ordre souverain pour arriver à la paix, car le bonheur est une conquête. Notre paix sera garantie par ces vérités, toujours illuminées dans notre esprit en éveil, toujours rafraîchies par une intense vie intérieure pour échapper à l'usure et à la fadeur. Dépourvus de cet appui nécessaire, nous flottons comme des navires sans boussole, à la merci de nos songes, et nous errons dans la fièvre des vagabondages. Le savoir est l'armature de notre sensibilité trop errante. Le savoir est le guide et le gardien du désir, et notre désir doit être le disciple ardent de notre savoir. Appuyés sur ces vérités inépuisables, nos désirs ardents et beaux peuvent alors déployer leurs ailes : ils ne risquent plus de s'égarer dans le chemin, ni de répandre devant nos pas ces reflets brillants et vagues, vite effacés par la nuit qui monte. Ils font jaillir du fond de nous-mêmes ces mots efficaces qui sont des semences d'actes, ces mots de feu qui éclairent la marche de nos destins.

Le bonheur de Faustus et de Stella, qui semblait garanti par l'alliance de l'amour et du savoir,

est encore instable parce qu'il n'est pas le bonheur parfait. Le bruit des plaintes humaines trouble leurs joies silencieuses, et ils sont ressaisis par l'inquiétude. Le drame de la pensée pourra-t-il se résoudre par la conquête d'une paix incorruptible?

L'homme est l'être qui aspire. Le bonheur [ia riait de l'homme consistera dans la réalisation de son aspiration la meilleure. Certes Faustus a goûté des joies profondes. Il a éprouvé ce sentiment du sublime qui exaltait Pascal et Kant devant le silence des espaces infinis et la splendeur des nuits étoilées, et le poète nous invite à ces contemplations qui font descendre en nous une paix divine : mais ces émotions sont rares et brèves. — Kaustus a connu l'enivrement de la tendresse, et Sully Prudhomme nous a appris qu'un geste tendre et une parole douce peuvent remplir un cœur dévasté, car les douleurs sont divinisées par la tendresse. Pourtant cette tendresse s'inquiète, tant que sa pitié connaît la souffrance.

Nos aspirations vers la science, la beauté et L'amour sont des sources inépuisables de mélancolie; mais l'aspiration au sacrifice apporte le sen-

liment de la plénitude parce qu'elle se réalise par le don de soi. Car le sacrifice est un acte divin. Dans les meilleures expressions de la sensibilité et de la pensée, l'homme combine et juxtapose : il est le subalterne de la nature. Par le sacrifice, il achève l'œuvre de la nature en réalisant sa suprême aspiration : il insinue un acte neuf dans la série des phénomènes extérieurs et aveugles. Il crée de la vie dans l'être qu'il arrache à l'accablement et à la mort. L'homme qui se sacrifie arrête la mort qui plane sur l'être qu'il va sauver : il a l'attitude d'un dieu. Le sacrifice est l'apothéose de l'homme : c'est pourquoi Faustus et Stella sont emportés dans une région glorieuse.

Enseignement très noble, mais ardu pour nos volontés fragiles ! Pourtant il n'est pas chimérique, et la médiocrité même de nos âmes peut témoigner de son eflicacité Dans notre vie si banale et consumée par des ardeurs successives et courtes, les seules joies dont le souvenir soit inépuisable sont celles que l'homme éprouve quand il accomplit dans le silence, loin des regards des hommes, un acte de sacrifice. Ces minutes furent brèves, et pourtant le souvenir les pare d'une joie innombrable.

Le Bonheur s'achève sur une pensée dont la hardiesse est d'autant plus émouvante qu'elle surgit, comme un aveu invincible, du déroulement même des faits. C'est la manière des grands sincères. Sully Prudhomme est de ceux qui n'étalent pas leur audace.

Quand Faustus et Stella abandonnent la région où le bonheur est trop lourd du poids des solitudes, ils trouvent la terre envahie par les forces de la nature. L'humanité est morte sous l'usure du luxe et du rêve :

L'homme on a disparu. Le céleste silonce

Que son verbe sublime y rompait autrefois

N'est maintenant troublé que par d'inertes voix,

Parle bruit sourd du venl dans 1rs bois qu'il balance...

La vie a déserté, d'âge en âge pins brève,

Son corps pins affaibli par le luxe et le rêve;

Par sa victoire même il a péri vaincu.

Je ne connais pas de condamnation plus décisive sur la banqueroute de l'œuvre humaine : c'est une conclusion révolutionnaire qui sort de cette œuvre d'apparence si romanesque. Le poète semble nous dire : l'humanité s'est épuisée ellemême. Fille a mal dirigé ses forces. Llle va se

dissoudre dans le chaos, et le progrès sera interrompu devant l'envahissement des énergies primitives. Ainsi les puissances de mort ont vaincu les puissances de vie. L'homme, qui avait la parole et le baiser, a cédé à la haine, et la haine fut plus forte que l'amour. L'homme qui avait sa raison droite, puisqu'en elle se reflète la nature, a inventé des fables qui sont des blasphèmes à la vérité. L'homme, désarmé de ses meilleurs appuis, a conçu le bonheur comme la satisfaction du désir, et il devient la proie de ses désirs sans limites. Les malheurs individuels et les injustices sociales sont la rançon d'une longue erreur. Le monde humain, d'où s'échappent aujourd'hui tant de cris de révolte, chancelle dans un intolérable malaise parce qu'il s'est trompé dans sa doctrine du bonheur.

Telle est l'idée forte qui se dégage de la conclusion véritable de cette œuvre, et non de son dénouement qui semble d'ailleurs postiche et se perd dans la description d'une béatitude illusoire. Car il convient d'avouer que le poète s'attarde ici dans un romanesque de convention dont son imagination plastique, un peu frêle pour exprimer une philosophie si ardente, ne réussit pas à dissi-

muler la faiblesse et la vanité. Mais négligeons ces défaillances dans les images et dans les mots et ces peintures d'un merveilleux suranné, pour nous attacher davantage à la hardiesse de ce réquisitoire, et pour sentir ce qu'il y a d'émouvant — et de désespéré — dans cet appel à la fraternité et à la justice.

Malgré ses hésitations et ses défaillances, ce poème a donc une portée considérable. Ajoutons qu'il agrandit le domaine de notre art littéraire. Par lui l'éminente dignité de la poésie est proclamée, car le poète, placé résolument devant nos destins, délaisse les anecdotes sentimentales pour peser et juger la vie.

Nos œuvres classiques n'apportent pas des émotions de cette qualité. Elles sont émouvantes quand elles montrent les diverses formes que prend le malheur; mais si elles frappent la sensibilité, elles ne répondent guère aux problèmes de la raison. D'ailleurs la douleur morale des personnages tragiques est d'un ordre si exceptionnel que dans toute ma vie d'homme je ne me trouverai sans doute jamais dans la situation de (luriace, do

Polyeucte ou de Lusignan. Au contraire, Faustus s'adresse à nos sentiments les plus pressants et sa voix éveille l'écho de nos troubles intérieurs aux heures où nous pensons au sens de la vie, à la fragilité du rêve, aux incertitudes du savoir, à l'efficacité de l'effort humain vers le bonheur. C'est pourquoi mes sources profondes sont agitéesparle vent de sa pensée et de sa parole. L'émotion de Faustus devant la nature, c'est mon allégresse devant les printemps. Ses larmes devant la clémence des voûtes nocturnes., c'est ma mélancolie devant la majesté de tant de mystères. Son air lassé devant le déroulement des systèmes philosophiques, c'est ma fatigue après tant de lectures. Son étonnement devant la souffrance, c'est mon air de scandale devant l'injustice et l'incompréhension des humains. Les héros classiques semblent un peu lointains et symbolisent des souffrances que je ne connaîtrai peut-être jamais. Faustus, au contraire, est mon compagnon et mon frère : Faustus est mon âme même, idéalisée certes par la collaboration d'une grande âme, mais, comme elle, heureuse et malheureuse, attendrie et désolée, et qui tâche au complet bonheur.

Nos classiques, apaisés par la croyance, n'au-

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raient guère admis l'intervention de la poésie dans un domaine occupé et gouverné par la foi. La religion, qui résolvait pour eux les essentiels problèmes, prévenait les drames de la pensée. Sully Prudliomme ouvre la poésie à l'expression des drames intellectuels. Je ne voudrais pas oublier les tentatives des prédécesseurs qui furent ici ses maîtres. Les poèmes de Vigny sont brefs et obscurs, mais puissants et d'une substance intellectuelle inépuisable. Lamartine a chanté des méditations où il atteint à la philosophie par la beauté même de son grand geste élégiaque. Hugo n'est pas seulement le maître du Verbe : ses métaphores sont animées d'une vie si profonde et si directement rattachées aux forces de la nature que le jeu des images entraîne des rapprochements d'idées d'où jaillissent des fulgurations intellectuelles. L'œuvre de Leconte de Lisle exprime la pensée darwinienne et fournit l'illustration morcelée et magnifique de la vie religieuse de l'humanité. Mais le poème de Sully offre le précieux avantage d'être consacré à l'exposition développée et à la discussion diversifiée d'une doctrine. Ce petit livre renoue la chaîne des grands poèmes philosophiques.

Sa valeur est encore accrue par les associations d'idées qu'il suscite et la puissance d'exaltation qu'il apporte à nos meilleurs souvenirs. Une œuvre forte soumise à une méditation passionnée rend un son qui réveille d'autres accents, car les œuvres fraternelles se retrouvent et se reconnaissent dans l'agitation de nos pensées. Ainsi au fond de nous-mêmes éclatent des concerts aux longs échos, où s'élabore, pour apaiser nos orages, une harmonie souveraine. Un paysage vaut non. seulement par la beauté pittoresque de ses formes, mais par les souvenirs qu'il évoque, et, si je peux dire, sa qualité d'âme. Le paysage d'Athènes est chargé des pensées de tous ceux qui, de Chateaubriand à Ernest Renan, ont chanté sur l'Acropole leur prière enivrante ou lassée, ironique ou enthousiaste. Le souvenir de Byron vit sur le lac Léman. Le délire mélancolique de Lamartine erre dans la baie de Sorrente, et, sur les eaux mortes de Venise, dans la fuite des gondoles par le silence de la nuit, on voit flotter encore les ombres farouches ou mystérieuses de George Sandet de Musset, de Byron et de Wagner, de Taine et de Maurice Barrés. Un livre, comme un paysage, vaut non seulement par les idées

neuves qu'il déroule, mais par les souvenirs qu'il impose et les rapprochements qu'il est capable de supporter. Faustus qui se penche du haut de sa planète lointaine vers l'humanité qui se plaint nous oblige à penser aux héros dont il reproduit L'héroïsme. Nous savons déjà que Faustus fait revivre Pascal, puisque l'amertume laissée par le bonheur solitaire est apaisée par l'enseignement des Pensées. Ainsi le Bonheur nous apporte la traduction laïque de l'esprit pascalien et le petit livre de Sully, loin d'être écrasé par ce redoutable voisinage, grandit à nos yeux, puisque le soliloque de Pascal, qui nous égarait par l'excès de son tumulte, s'enrichit soudain d'un brillant commentaire.

De même les aspirations de Faustus reproduisent les vœux de Faust. Le poème de Sully Prudhomme est la confidence de la vie morale du poète et le drame de Gœthe est la plus émouvante des autobiographies. La voix que nous entendons dans l'œuvre de Gœthe est chargée de tous les enseignements de la vie et de la pensée : ainsi la voix qui émane du Bonheur traduit les émotions d'une existence meurtrie par tous les scrupules. Faust est lassé par la science comme Faustus est

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accablé par la recherche. Faust a connu les ivresses de l'amour, de même que Faustus a traversé la région des enchantements ; mais Faustus et Faust ont senti l'usure des songes, et Gcethe enfin, comme Sully, a trouvé le repos quand il est sorti de luimême pour répandre sur le monde l'harmonie de sa pensée. L'accent de ces deux œuvres semble d'abord différent : Sully déclare que le secret du bonheur est dans le don de soi, et Gœthe avertit que la condition du bonheur est dans la faculté de comprendre; Faustus reconnaît que le bonheur est le triomphe de la volonté dans le sacrifice, et Faust conclut que le bonheur est la conquête de la pensée qui observe, met chaque chose à son plan, et domine. Mais ces deux leçons, loin de se contredire, se fortifient et se complètent : Faustus sait bien que le sacrifice est la forme ardente de la compréhension, et Gœthe n'ignore pas que la pensée ne contemple et ne domine qu'après s'être donnée. Ainsi le poème de Sully et le drame de Gœthe se mêlent en nous et s'illuminent des mutuels reflets de leurs pensées fraternelles.

Il semble enfin que l'inspiration du Bonheur retrouve, sur les sommets de l'art, les plus nobles désirs de Wagner. Dans YŒuvred'Arl de l'A venir

on lit ces belles paroles : « Il n'y a pour l'homme qu'une seule chose qui soit plus haute que lui— même, les autres hommes. » « Le solitaire n'est pas libre, puisqu'il est encerclé et dépendant dans le non-amour. » « La nature de plus en plus se libère et se comprend enfin dans l'homme. De même l'homme se libère définitivement dans le sacrifice. » (Traduction Baruzi.) Le héros du Bonheur s'exprimera comme les héros de Wagner. Cette doctrine sur la nature et l'humanité, qui éclaire et soulève l'œuvre de Sully Prudhomme, fournit les plus émouvantes péripéties des drames de Wagner, depuis le Vaisseau Fantôme jusqu'à Parsifal. Elle a inspiré la légende de Faustus et de Stella, de même qu'elle a donné à Wagner sa forte conception du symbole et de la légende. « Une légende, dit Wagner, est la traduction d'une détresse commune. » Définition admirable, qui s'applique au mythe de Faustus et aux mythes illustrés par la musique de Wagner. Lohengrin et Parsifal, Tristan et Tannhauser expriment la détresse de l'amour succédant à de brèves ivresses et la joie du sacrifice survivant aux plus cruelles souffrances : c'est le suprême enseignement que Faustus nous apporte. Ces rapprochements s'opè-

rent en nous spontanément, comme les accords se forment au-dessus des voix qui se fondent; et la méditation, au lieu de révéler l'artifice qui dissout toujours les comparaisons arbitraires, éclaire la force de ces souvenirs associés. Comme Faustus, ïannhauser charmé par la déesse d'amour n'est pas libéré de ses souvenirs humains. Une nostalgie invincible pèse sur ses joies et prolonge en lui l'écho des douleurs terrestres :

Le plaisir n'est pas seul ce qu'il faut à mon cœur : Du fond même des joies j'aspire aux souffrances.

(Acte I, se. 2.)

Ainsi dans les grottes du Venusberg, parmi l'appel des sirènes, le chant du malheur apporte son trouble. Faustus ne se résigne pas à jouir de son bonheur dans la solitude, et Tannhauser ne supporte plus son allégresse silencieuse dans la contemplation de Vénus : le cri des foules qui pleurent rend leur bonheur insoutenable. Comme Faustus, Lohengrin a vécu dans la paix divine du temple qu'habitent les songes des hommes, mais sa paix se trouble à l'appel de l'infortune. Eisa a pleuré et Lohengrin veut défendre Eisa. Mais Eisa ne peut se plier au mystère. Malgré son serment, elle interroge avec l'avidité tremblante qui

pousse FaustllS à savoir, et leur paix est brisée par l'angoisse. Enfin Siegfried, le robuste et l'étincelant Siegfried, qui marche parmi les murmures de la forêt et les ardeurs de lîrunehild comme dans un «liant d'apothéose, c'est Faustus ravi dans la planète qu'enchantent tant de beautés et le sourire de Stella. .Mais le rêve de Wagner, indiqué dans Siegfried, se prolonge dans Parsifal. Le sentiment passionné de la vie, d'abord exprimé avec tant d'éclat, s'ennoblit dans la peinture d'une âme héroïque qui ne trouve la joie que dans le renoncement. L'àme de Wagner, c'est Siegfried s'acheva nt dans Parsifal, et l'àme de Wagner revit dans l'âme de Faustus. Ainsi le hruit de la musique wagnérienne enveloppe le livre de Sully et prolonge sa mélodie fine en un magnifique accompagnement d'orchestre.

Le poème du Bonheur est un beau livre, puisqu'il éveille, au fond de nous, de lointains échos si émouvants.

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