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CHAPITRE III

L'action de Vigny sur le poète devait être plus décisive. Car le penseur des Destinées regarde vers l'avenir. Sa pensée a des secrets émouvants, des obscurités qui déconcertent, des lueurs fugitives et éblouissantes. Devant son œuvre qui juge la vie morale de l'humanité, le jeune Sully Prudhorarae fut amené à s'examiner lui-même, à peser ce que valent nos douleurs et nos sourires, et à chercher avec courage la loi de nos destins : il trouva ainsi ses sources profondes. Si nous comparons aux méditations de Vigny les poèmes de Sully Prudhomme, nous surprendrons d'abord la manière d'un disciple qui reproduit les idées d'un maître, puis l'allure d'un maître qui précise, fortifie et prolonge les obscurités, les ébauches, les meilleurs désirs de son précurseur.

Vigny apportait à Sully Prudhomme une conception neuve de la poésie Dès IN22, dans le symbole de Moïse, il déclare que le poète, c'est le sage qui pressent et dessine la forme de l'avenir. .Moïse est le guide de son peuple : il montre aux Hébreux le chemin qui conduit à la Terre Promise. De même le poète est le guide de l'humanité : il vit dans le plan de l'avenir et ouvre aux hommes la route marquée par le destin. Poème d'un accent neuf qu'il ne faut pas rattacher aux déclamations romantiques! Moïse n'est pas la dupe de son rêve égaré. Il n'est pas le confident d'une Muse hallucinatoire. 11 n'éprouve pas l'ivresse chimérique du cavalier de Mazeppa. Il n'est pas davantage l'artiste orgueilleux qui subordonne à sa gloire les mouvements de la nature. Il est celui qui sait. Il apporte une loi nouvelle, c'est-à-dire une nouvelle discipline. Son geste souverain commande les mouvements décisifs de l'humanité. Moïse est le héros qui déchaîne les révolutions nécessaires : de là cette maîtrise si différente du délire romantique, et ce ton d'oracle qui l'ait la solennité de son verbe.

Sa certitude est à la fois enivrée et tranquille. Son ardeur est l'éclat de sa lucidité. Il ne lui suffit pas de frapper la sensibilité et l'imagination des hommes. Il plie leur volonté à sa pensée dominatrice et les Hébreux, d'abord étonnés et tremblants, puis entraînés par sa loi, se mettent en marche et accomplissent leurs destins. Je n'oublie pas que Moïse se plaint. Qui pourrait oublier l'accent si poignant de sa lassitude? Mais cette plainte n'est pas l'aveu de l'impuissance, ni le cri du repentir, ni l'expression du désespoir romantique et de la révolte byronienne. Le héros proclame jusqu'au bout la beauté et l'efficacité de son œuvre. Il se plaint parce que la puissance ne lui suffit plus, et que la confiance et l'amour s'effarouchent devant sa puissance. Il n'a pas encore trouvé l'appui souverain, le sourire et la force d'Éva. La Maison du Berger lui offrira bientôt un refuge non seulement pour apaiser sa lièvre, mais pour prolonger ses méditations.

Par là Vigny est le maître de tous les poètes qui voient dans l'art, non pas le divertissement des heures oisives, mais la méditation de l'avenir. Sully Prudhomme se rattacha vite à cette noble doctrine. On le voit, dès sa jeunesse, considérer

la poésie comme une philosophie ardente et une sagesse armée. Il préfère l'angoisse de la recherche aux jeux de l'image et du verbe. Il fréquente les sentiers abrupts pour monter vers les terres lointaines d'où descendent les sources. Ce tendre, qui semblait fait pour hercer les mélancolies humaines, affronte de graves débats où il risque de perdre son charme. Courageusement il comprime sa douceur et son sourire, dont les âmes fines et brèves goûtaient l'enchantement, et il assombrit sa pensée sous le poids du labeur dans la lutte dis doctrines; car il a entendu le réquisitoire de Vigny contre la poésie dégradée, et il proclame à son tour l'harmonie de la vérité et de la beauté, de la philosophie et de l'esthétique.

Avec cette doctrine sur le poète, Vigny transmet la méthode qui la mel eu œuvre, je veux dire l'alliance de la méditation et de l'ardeur, de l'émotion et de la pensée, cette fraternité nécessaire de la spontanéité et de la critique. Dans la préface de ses premiers poèmes (1822), il souligne l'innovation qu'il vient de tenter : avec une fierté

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légitime, il se proclame le premier à exprimer une pensée philosophique sous une forme épique ou dramatique. En 1839, dans une lettre au fils du roi de Bavière, lettre précieuse et longtemps ignorée, il revendique l'originalité de son dessein avec le souvenir apaisé des anciennes batailles et la certitude du triomphe : il abandonne l'élégie à Lamartine et l'ode à Victor Hugo, mais il se réserve la paternité du poème. Vigny fut en effet l'initiateur du poème court et essentiel, qui remplace la longueur des récits par la plénitude du verbe, l'intensité de l'analyse et la puissance de l'évocation. Par là il reniait la conception classique de l'épopée pour inaugurer l'épopée moderne. Il délaissait le poème en 12 ou 24 chants, le poème lent et diffus, aux récits abondants, aux digressions multipliées, la poème selon la formule de Y Iliade et de Y Enéide, qui se retrouve dans la Franciade de Ronsard et la Jérusalem délivrée du Tasse, dans la Messiade de Klopstock et la Henriade de Voltaire, et qui s'attarde encore dans les Martyrs de Chateaubriand, Y Ahasvérus de Quinet, et la Chute d'un Ange de Lamartine; mais il appelait à la vie de l'art l'épopée moderne, à la fois éclatante et brève, plus plastique avec Victor

Hugo et Lcconte de Lisle, plus philosophique avec Sully Prudhomme.

Ici encore Sully Prudhomme sera le disciple de Vigny. Il se plaît à composer des poèmes où la pensée dirige le développement et crée le symbole. La brièveté de ces poèmes semble morceler la démonstration de la doctrine : mais de l'un à l'autre un dessein ferme est saisissable, et la pensée révèle sa maîtrise dans la synthèse de plus en plus ferme des analyses passionnées.

Sully Prudhomme doit encore à Vigny quelques-unes de ses idées directrices. Ne craignons pas d'avouer l'importance de sa dette pour mieux montrer sa maîtrise et sa libération.

On trouve, dans l'œuvre de Vigny, les éléments dispersés d'une morale. Le livre des Destinées résout quelques-uns des problèmes posés par le Docteur Noir. Les négations courageuses du poète ont débarrassé le terrain encombré de frondaisons mortes. Déjà les fondations sont posées et quelques parties de l'édifice s'élèvent. Vigny dut s'attacher à cette partie de son œuvre, car l'abandon

de l'héritage religieux imposait à sa poésie de nouveaux devoirs. Il domina vite l'incroyance inquiète et morose; il ne se contenta pas de Fincro}rance lucide et tranquille; il voulut collaborer à l'œuvre de reconstruction. La beauté de sa tentative le déroba d'abord à la fatigue et au silence ; puis il triompha du pessimisme en méditant le destin des hommes pour comprendre les mouvements de la révolte et les aveux de la plainte. Enfin il connut la paix de la compréhension parce qu'il entrevit les certitudes apportées par les lois de la vie. Dès lors la dignité rassurée s'éleva, comme une colonne intangible, dans le désert de ses convictions mortes, et il fit entendre, avant de mourir, un beau chant d'allégresse. Cet appel à la dignité sera entendu et renouvelé par Sully Prudhomme qui apaisera le murmure de ses mélancolies dans la joie de ses espoirs, et construira sur des fondements plus solides une philosophie de la dignité humaine.

Sully Prudhomme est le disciple de Vigny et ce titre ne diminuera pas sa gloire. Quand on évoque le poète d'Eva dans la solitude du Maine Giraud et le silence des heures noires, il apparaît avec la majesté formidable de son Moïse. Vigny est très

grand et Sully Prudhomme est son disciple. Mais n'est pas qui veut le disciple d'un pareil maître. Ne galvaudons pas ce beau nom de disciple. Un disciple n'est pas celui qui reproduit servilement une pensée étrangère. Définition bien courte, dont s'accommode aisément la troupe obscure etinnombrable des imitateurs! Conception un peu basse qui réduit à la banalité et à la fadeur tant de pensées fortes ! Un disciple est celui qui fortifie, prolonge ei achève. Par là il monte glorieusement à côté de son maître pour être son confident et son compagnon.

Or par la qualité même de son génie et le caractère de son œuvre, Vigny avait besoin de cette collaboration posthume.

Qu'elle est singulière rémotion qui s'empare de nous devant l'œuvre de Vigny! Il semble qu'on parcoure une île lointaine et déserte : l'air est plus rare comme l'air des sommets, les sources sont plus froides, l'ombre a des frissons plus émouvants et la lumière s'émeut de vibrations singulières. On rencontre cà et là les traces d'un être

héroïque et surhumain. Des lueurs éclatantes sortent d'épaisses ténèbres; on sent l'effroi d'une destinée tragique, obscure et inachevée. Sur des pierres éparses et brisées, je lis des inscriptions qui ressemblent à des oracles. Tantôt les mots sont farouches :

Ma main laisse, l'effroi sur la main qu'elle touche : L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche.

Tantôt les mots, simples et purs, gardent le parfum frais des idylles humaines dans le sourire des fiançailles :

Son beau front est serein et pur comme un beau lis.

Marche à travers les champs une fleur à la main.

La montagne est ton temple et le bois sa coupole : La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfant.

Puis, dans des vers accablants, reparaît le héros avec sa pensée dévorée par l'orage, et ces vers heurtés frémissent comme la pierre sous la main de Michel-Ange :

Le marbre des vieux temps jusqu'aux reins nous enchaîne. Oh! dans quel désespoir nous sommes encor tous!

Mais après ces aveux émouvants, la pensée rassérénée ouvre ses ailes à l'espérance :

Ton règne est arrivé, pur Esprit, roi du monde. Aux héros du savoir plus qu'à ceux des batailles On va faire aujourd'hui de grandes funérailles.

Devant ces poèmes de désespoir et d'ivresse on évoque tantôt un Titan vaincu qui avoue sa défaite et son goût du silence :

Seul le silence est grand : et le reste est faiblesse. Gémir, pleurer, prier est également lâche...

Tantôt c'est un héros ivre d'action qui chante la pitié créatrice et sonne le tocsin des révolutions :

Tes paroles de feu meuvent les multitudes;

Tes pleurs lavent l'injure et les ingratitudes :

Tu pousses par le bras l'homme... il se lève armé!

Paroles éclatantes mais brèves! Ebauches surprenantes qui prolongent la surprise dans l'amertume! Et nos regrets s'avivent devant certaines parties de l'édifice, ciselées avec un art sobre par une main qu'on sent fine, irréprochable. Par exemple, dans un décor harmonieux à souhait, j'aperçois une statue de femme, étrange et complexe, qui attire comme la beauté, émeut comme un cri lyrique et déchaîne nos fièvres comme la soudaine apparition du destin ; c'est Eva, la Muse du poète, à la fois douce et orageuse, parce qu'elle unit sa tendresse aux audaces de la pensée. Puis sur une éminence que gravissent de grands bois pacifiques, se dresse la maison svelte et blanche,

baignée d'une lumière d'apothéose : c'est la Maison du Berger, qui roule dans les solitudes de la montagne : c'est l'asile où le poète s'enferme, avec Éva, à l'heure des méditations, pour écouter les révélations de l'Esprit Pur.

Dans cette contrée que nous parcourons avec un mélange d'accablement devant cette puissance, et de mélancolie devant cet inachevé, Sully Prudhomme pénétra avec un respect ému qui éclaira son audace. Il voudra prolonger ces ébauches, et grouper les parties dispersées de l'édifiee^La morale de Vigny, si belle, mais trop réduite à des affirmations, sera garantie par une philosophie. La nature qu'il négligea trop longtemps parce qu'il s'isola dans sa tour d'ivoire sera scrutée dans son évolution, et le disciple, en rattachant le sentiment du devoir au dessein assourdi et de plus en plus éclatant de l'univers, présentera le rêve du sage comme une réalité magnifique commandée par l'histoire de la vie. La Maison du Berger ne sera pas laissée dans les solitudes de la montagne : elle roulera à travers la nature entière et dans le

tumulte «1rs villes, et le chant d'Eva retentira dans le cœur même des choses et de l'humanité. C'esl ainsi que le disciple révélera sa maîtrise 6D apportant à Vigny une collaboration nécessaire.

D'abord il précisera le symbole d'Eva qui prolongeait déjà le symbole de xMoïse. Nous avons vu que Moïse est dans la détresse, parce que la puissance ne lui donne pas l'amour. Il vit, loin des hommes, sous le poids de la grandeur. Ainsi en 1822. Vigny voit dans le poète celui qui ne peut se mêler à la foule et qui adresse aux hommes un message solennel et obscur. Le génie c'est l'isolé, et si la solitude est douloureuse, elle est nécessaire à la force de l'inspiration. Ne contestons pas ce qu'il y a d'émouvant dans cette attitude : elle s'impose à ceux qui sont à l'avant-garde et tracent les sentiers dans les régions où il n'y a pas de routes humaines. Mais cet isolement est morose, surhumain et chimérique. La voix de ces solitaires risque de se perdre dans la nuit. Le génie n'est pas une révélation mystérieuse mais l'expression véhémente de ces désirs sourds qui secouent la fatigue et la torpeur des hommes. Vigny estima donc qu'il devait compléter sa pensée et il écouta

le message d'Eva. Moïse dictait des oracles, de très haut et de très loin, à la foule qui le comprend à peine et l'abandonne dans la solitude : Eva se penche vers les humains. Moïse, c'est la pensée clairvoyante, mais dure pour la tendresse : Eva c'est le cœur lucide et vibrant autour des souffrances humaines. Le génie de Moïse s'impose par la soudaineté et l'éclat de ses manifestations ; le génie d'Eva se donne en élans triomphants. Ainsi la poésie nouvelle ajoutera à la force de Moïse l'ardeur d'Eva.

Mais Eva n'incarne pas seulement la tendresse. Il ne lui suffit pas de répandre sur les tableaux humains le déroulement des rêveries compatissantes. Le temps des paroles qui bercent est passé. Eva exprime ce qu'il y a d'irrésistible dans une pensée héroïque et pressentant l'avenir :

Ta pensée a des bonds comme ceux des gazelles...

Mais aussi lu n'as rien de nos lâches prudences : Ton cœur vibre et raisonne au cri de l'opprimé Comme dans une église aux austères silences L'orgue entend un soupir et soupire alarmé.

Ainsi s'élargit et se complète la pensée du poète. Moïse se plaint dans le sentiment de son

isolement. Mais vers sa fatigue s'avance une compagne, infiniment douce et indomptable, qui L'arrache à la solitude et le conduit parmi les humains, — et Moïse, appuyé sur Eva, ne se borne [tins à frapper les hommes parle mystère de son verbe : il se mêle à leurs détresses pour traduire leurs aspirations :

C'est à toi qu'il convient d'ouïr les grandes plaintes Que l'humanité triste exhale sourdement...

Nous voudrions entendre un plus long dialogue de Moïse et d'Éva. Nous désirons une expression plus abondante de cette philosophie de la Pitié, car nous sentons qu'elle n'est pas stérile et pleurante, mais efficace et hardie et capable des mots qui meuvent les multitudes. Pourquoi la pensée du poète s'arrête-t-elle à l'ébauche? Pourquoi faut-il déplorer tant de réserve? Insatiables que nous sommes, nous voudrions que la minutie s'alliât à la puissance.

Sully Prudhomme semble nous apporter son appui. Il prolonge et développe la pensée du maître, et l'étincelante et mystérieuse Eva deviendra la Voix du poème de la Justice. Ce poème est un duo entre le poète et la voix : le poète apporte son étonnement et sa protestation contre la souf-

france, et la voix répond par des paroles de confiance et d'amour. Le Poète dit :

La Loi sans àme attend qu'on l'échauffé et l'éclairé Au flambeau du savoir, au foyer de l'amour.

La voix répond que la barbarie des lois s'adoucit, à travers le? âges, devant les protestations de la conscience et les cris du cœur humain :

Salomon, sage, en ouvrit l'ère, Quand jadis il eût deviné Qu'on est sûr de trouver la mère En menaçant le nouveau-né.

Puis, clément au pauvre qui pleure, Jésus a largement payé L'ouvrier de la dernière heure Dont Gaton n'eût pas eu pitié ;

Enfin le juste Marc-Aurèle, Cœur indulgent, sévère esprit, Sentinelle du droit écrit, Médite la Loi naturelle.

En écoutant la voix du poème de la Justice, Sully Prudhomme semble réaliser un désir du poète des Destinées. Il se rapproche de son maître et leurs deux voix se font fraternelles.

Une autre idée, à peine ébauchée par Vigny, sera reprise et développée par Sully Prudhomme.

On s'est plu à dégager de l'œuvre de Vigny une doctrine pessimiste qui luise nos élans en montrant la vanité de tous nos appuis. El j'avoue que ses plus beaux vers sont des formules de désespoir. Le développement de cette pensée impitoyable suit un rythme ferme et dur qui enserre l'effort humain dans un cercle d'infortune qui semble infranchissable.

L'humanité vit dans la détresse et dans l'abandon. La nature oppose à nos interrogations passionnées l'ironie de sa beauté froide. Nos adorations ne touchent pas l'insensibilité des printemps. L'amour humain est aussi décevant que la nature, car la trahison de la femme est naturelle et inévitable. L'art apportera-t-il l'apaisement? Le cri épouvanté que pousse le génie après l'achèvement de sa mission montre que les meurtrissures de la pensée créatrice sont aussi incurables que l'insensibilité de la nature et les trahisons de l'amour. — Réfugions-nous dans la prière et reposons-nous dans la paix de la croyance. Mais si les Dieux restaient sourds à nos appels! Le Christ du mont des Oliviers, qui symbolise l'humanité croyante, interroge Dieu avec des mots suppliants, dans un paysage qui frissonne, auprès des oliviers qui

tremblent, et le silence de Dieu rejette notre espoir dans l'angoisse. Alors, sans aucune violence de geste, sans aucun de ces blasphèmes d'un pittoresque naïf, où se plaît la révolte byronienne, le poète répond au silence par le silence : la prière ne sortira plus de son cœur fermé aux croyances de la foi. Démuni de tous les appuis, il monte dans sa tour d'ivoire pour oublier la nature indifférente, l'humanité traîtresse, l'art illusoire, les promesses divines si menteuses, et fonder sa religion de l'honneur sur le désespoir. De là ce mot du Journal : « Un désespoir paisible, sans convulsion de colère et sans reproche au ciel, est la sagesse même. »

Le pessimisme du poète a semblé incurable et définitif. Mais, en fait, il fut provisoire. Vigny a compris la stérilité de cette doctrine. Le pessimisme est le triomphe de l'esprit de mort. Comment le désespoir donnerait-il l'essor à l'espoir? Comment la désillusion éveillerait-elle la vaillance? Vigny s'est ressaisi. Ses deux derniers poèmes sont des élévations pleines d'allégresse, des chants d'espoir. Dans la Bouteille à la Mer, il proclame sa confiance dans la pensée humaine, lu Esprit Pur est la glorification de la science. Ainsi le

pessimisme est venu se résoudre dans le réconfort apporté par de nouvelles clartés.

.Mais avouons- encore nos déceptions et nos regrets. Pourquoi le poète, dans cette partie de son œuvre, demeure-t-il si abrupt et lointain? Pourquoi se réduit-il à la brièveté des aveux? Pourquoi exprime-t-il sa foi nouvelle avec tant de discrétion, après avoir affirmé ses négations avec tant de plénitude?

Ici encore Sully Prudhomme développe et précise une pensée trop heurtée et obscure. Cet optimisme final, à peine indiqué dans l'œuvre de Vigny, sera corroboré par une enquête savante. Le poème de la Justice montrera le passage du pessimisme à l'optimisme, et les dix parties de l'œuvre correspondent aux dix étapes de ce voyage. Ainsi la morale de l'honneur, altière et dépourvue d'appuis, est étayée sur des fondements nécessaires, et la dignité de l'homme, au lieu d'éclater en contraste avec l'immoralité de la nature, apparaît comme la floraison suprême des énergies vitales. Le disciple a pris des mains fatiguées de son maître l'instrument du labeur et il a consolidé l'édifice.

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Enfin Sully Prudhomme a eu le courage de reprendre une tentative de Vigny — tentative avortée — et de la mener au triomphe.

Vigny était capable de figurer parmi les grands interprètes du tragique humain en créant un drame nouveau, je veux dire l'expression d'une angoisse nouvelle devant la vie. Il résolut de donner à la méditation un nouveau domaine en la tirant de l'ombre où elle amortit ses audaces, pour la faire retentir sur le théâtre parmi les préjugés et les défiances de la foule : il s'efforça de réaliser le drame de la Pensée.

Eclairons l'originalité du poète par la lumière des contrastes. Le tragique des dramaturges grecs, c'est la mise en scène d'une infortune déchaînée sur un individu ou sur un peuple par la puissance du destin. Cette fatalité n'est pas contraignante, comme on l'a répété trop longtemps, car elle laisse à l'homme, avec la noblesse de la plainte, l'usage d'une pensée libre et capable de révolte. Prométhée domine le destin par l'énergie de sa souffrance et son invincible espoir. Oreste fait reculer le destin par la force que donne

Athéna, c'est-à-dire la Justice. Ainsi la fatalité s'épuise elle-même devant le malheur qu'elle a répandu, ou bien elle cède devant les coups d'état de la conscience. — Le tragique de Corneille, c'est la lutte d'une àme attirée par deux grands devoirs. L'ombre émouvante du destin antique n'assombrit pas ces luttes intérieures : elles éclatent en pleine lumière devant ces héros ardents et lucides. D'abord meurtris dans un combat où les plus hauts désirs se froissent, ils se dressent dans la possession de la gloire qu'ils ont choisie. Éprouvant tour à tour le déchirement et l'allégresse, ils nous troublent et ils nous ravissent. C'est le tragique de Rodrigue et de Polyeucte, d'Auguste et de César : vrai tragique cornélien qu'il faut distinguer du tragique artificiel et durci des dernières œuvres. — Le tragique de Racine, c'est l'étonnement de l'âme dévastée par l'orage de la passion, et poussée au suicide, à l'assassinat ou à la folie. — Le tragique de Maeterlinck renonce à l'expression de ces émotions rares qui réclament des caractères d'exception eu la collaboration de la légende, pour s'attacher au tragique quotidien que nous sentons autour de nous quand nous écoutons la marche de la

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vie : c'est l'angoisse de l'homme envahi et dominé par les grandes lois universelles qui président à la naissance, à l'usure et à la mort. — Le héros du drame de la Pensée ne sera pas le héros grec, plus souvent exalté qu'accablé par le Destin, ni le héros de Corneille passant de l'angoisse à la sérénité, ni la femme Racinienne, brûlée de fièvre, ni le vieillard de Maeterlinck, qui, dans la solitude de sa chambre, aux lueurs tremblantes d'une lumière qui s'éteint, entend l'Intruse frapper à la porte et sent passer le souffle de la mort. Nous verrons enfin apparaître un personnage, je ne dis pas inconnu, mais délaissé dans la retraite, parmi les livres : c'est le héros intellectuel. Il jette sur la nature et sur la vie un regard de juge. Il révèle les antinomies de la vie sociale, et de la conscience individuelle. Il arrache le voile de mensonge qui couvre nos aspirations les plus fortes, pour les confronter avec la réalité dégradée et manifester ce qu'elles ont d'impérieux et d'accablant. C'est le tragique d'aujourd'hui et de demain, qui descendra bientôt des régions jadis tranquilles de notre conscience pour éclater parmi les tumultes de notre vie sociale.

Cette idée, qui pouvait régénérer notre théâtre,

fut faussée dans les artifices de la mise en scène. Le drame de Chatterton est une noble tentative qui échoue : c'est un chef-d'œuvre, fortement conçu, et qui avorte. Certes la puissance de Vigny se révèle dans ses erreurs et ses défaillances. Il y a dans cette œuvre des parties durables, des ébauches qui dessinent la forme d'un art nouveau, des sentences pressées et pathétiques. La rêverie peut tuer l'action; — la justice selon la loi est démentie par la justice selon la conscience ; — nos aspirations les plus loyales sont arrêtées par les défiances du monde et les menaces du code : que de problèmes suscités par la mise en scène d'une banale aventure! Au-dessus des personnages mêlés à l'action, et qui tremblent ou s'agitent, se déploie le geste calme et grand du Quaker. Voilà un héros qui vit moins dans l'ordre de nos actions quotidiennes que dans le plan de la Pensée. Mais Chatterton, qui devait être si représentatif, se borne à répéter les plaintes de Didier et d'IIernani. Cet enfant de dix-huit ans, accablé de dégoût et d'ennui, c'est l'enfant sublime qui veut juger la vie avant d'avoir vécu. Ii n'a pas la maîtrise que réclame son dessein. Il n'est pas capable de dominer ses

ardeurs et de les imposer aux hommes. Après avoir été la dupe de sa conception romantique de l'art, il meurt victime de sa vanité. Décidément ce jeune homme vaniteux et neurasthénique manque de prestige pour jouer efficacement le rôle de héros intellectuel. Ainsi avorta le Drame de la Pensée, et l'on comprend que, quelques années plus tard, Alfred de Vigny, examinant son œuvre et l'estimant inquiétante et légère, l'ait définie « une utopie mal conçue et malfaisante ».

Ici encore Sully Prudhomme reprend et prolonge l'idée de Vigny. Le poème du Bonheur nous apparaîtra comme un drame philosophique : c'est le drame de la pensée de Sully Prudhomme. Faustus incarne la sensihilité, l'imagination et la pensée du poète. Nous verrons la nohlesse du rôle dont il est chargé. L'ivresse de la jeunesse devant la nature et l'amour, l'effroi de Pascal devant le silence éternel des espaces infinis, la confiance de Marc-Aurèle et de Kant dans l'héroïsme de l'àme, l'étonnement de Vigny devant la majesté des souffrances humaines, toutes les émotions du cœur et de l'esprit seront exprimées, à travers cette œuvre composite, dans une langue qui unira les caresses verbales des

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premiers poèmes à la vigueur pensive des meilleures pages de la Justice. Le disciple de Vigny qui précise avec tant de force le plus haut dessein de son maître peut être appelé son héritier authentique.

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