CHAPITRE I
Sans accorder plus d'importance qu'il ne convient à l'influence du milieu, — car le génie se mesure à la force d'originalité, c'est-à-dire de réaction — , je crois que l'esprit le plus décisif subit d'abord l'action de son temps avec plus ou moins de spontanéité ou de contrainte. C'est pourquoi il m'a paru utile, pour éviter les tâtonnements et les vagabondages du commentaire, de définir l'attitude de Sully Prudhomme devant les poètes contemporains. Nous avons vu qu'il B'était libéré sans peine des souvenirs romantiques et de la discipline Parnassienne, mais que sa pensée, attirée par les plus hauts problèmes, av.iit compris la beauté de l'héritage de Vigny.
Il nous a semblé que les Destinées ont déterminé le caractère éminent de sa vie poétique. Nous pouvons maintenant peser, avec plus d'assurance, la valeur essentielle de son œuvre, en examinant d'abord le paysage d'images et d'idées qu'il aime à contempler et à enrichir, en étudiant ensuite les principaux motifs de son chant, sa mélancolie et son culte de l'amour, sa doctrine de l'aspiration et sa compréhension de la nature, sa pensée profonde sur le destin des hommes et sur la puissance de la Loi qui crée et assure le progrès de la vie universelle.
Le paysage intérieur d'un poète, c'est le paysage qui se déploie devant sa pensée quand il se replie au fond de lui-même. Il est composé de ses images les plus chères, de ses souvenirs les plus profonds, de ses idées les plus dominatrices, de ses aspirations les plus hautes. C'est la région sacrée des sources. Ce paysage est le symbole plastique de l'âme du poète : il est son âme môme. Il est donc nécessaire d'expliquer sa genèse et de déterminer ses caractéristiques.
LE PAYSAOE INTERIEIR 01
J'ai employé cette expression dans un livre déjà lointain, et non réédité, sur Lamartine, poète lyrique, et je dois avouer qu'elle ne fut pas accueillie sans étonnement. On s'inquiéta de ce terme qui parut décevant comme un jeu de métaphores. On prétendit qu'il prêtait à de fâcheuses équivoques, en poussant à des comparaisons arbitraires. Certains critiques, entraînés par une conception bien étroite de la méthode scientifique, dénoncèrent le caractère subjectif de mes commentaires. Or, réflexion faite, et après maintes applications poursuivies dans le silence, je n'hésite pas à reprendre cette métaphore qui enveloppe une méthode nécessaire, la méthode appliquée à l'interprétation des poètes. Car le poète est une force de la nature qui donne de la beauté aux joies et aux douleurs humaines. La vie du poète est une vie ennoblie par le reflet du souvenir, c'est-à-dire du passé, ou par le prestige de l'aspiration, c'est-à-dire de l'avenir. Donc il importe de connaître la qualité de ces souvenirs et la portée de ces aspirations. Comment? En suivant dans le cœur el l'esprit du poète les combinaisons à la fois spontanées et subtiles de la vie de la nature, en vivant dans un commerce pro-
longé avec l'œuvre du poète, en assistant à l'élaboration de cette matière poétique, en s'imprégnant des formes essentielles de cette vie intérieure, en un mot en se rendant capable de décrire, sans le déformer, le paysage intérieur.
Méthode difficile, lente et scrupuleuse !
Cette méthode est scientifique puisqu'elle exige la soumission de l'esprit à l'objet. Elle suppose un abandon prémédité et total à l'influence du poète. Elle réclame une intimité prolongée, d'âme à âme. Elle permet de voir, d'une seule vue, l'œuvre entière du poète, se dressant en pleine lumière, dans le mouvement et la vibration de la vie, selon le jeu complexe des actions et réactions successives. Si elle était appliquée avec clairvoyance, elle réaliserait, par la connaissance précise du détail et la cohérence de la synthèse, la méthode parfaite définie par Pascal dans ses pages sur l'esprit de finesse.
Donc entrons dans l'œuvre de Sully Prudhomme en évitant les deux faiblesses de la critique, la première qui consiste à penser que la raison fait une œuvre suffisante parce qu'elle classe les conditions et les manifestations du génie, la seconde qui nous pousse à insérer dans nos
commentaires le souci de notre originalité et à nous faire suivre, dans notre voyage critique, par le bagage de nos idéologies personnelles. Il s'agit de sentir et de décrire les formes essentielles qui vivent dans ce monde intérieur où se sont déposées lentement et spontanément les énergies poétiques, les forces vives qui font jaillir les sources. Si cette méthode est légitime, elle doit être approuvée par Sully Prudhomme, car ce poète conscient, qui surveille avec minutie ses démarches, mêle toujours l'analyse à l'émotion, et achève dans la méditation les mouvements et les ardeurs du rêve. Donc nous devons trouver dans son œuvre non seulement les aveux involontaires qui échappent à Lamartine, mais une théorie liée. Or Sully Prudhomme garantit, par sa doctrine, la légitimité de notre attitude. Dans son premier volume, Stances et Poèmes (1865), il parle d'un « temple étoile » qu'il a édifié dans les avenues de son imagination, pour placer les statues de ses héros intellectuels. Dans son dernier poème, Le Bonheur (1888), il décrit « le Ciel intérieur» qui se déploie dans sa conscience. Dans son testament philosophique intitulé V"' ^"is-je? il nous apprend qu'il porte au fond de lui un
« théâtre ambulant » où il se donne le spectacle d'une « féerie intérieure ». Temple étoile, ciel intérieur, théâtre ambulant, féerie intérieure, voilà des expressions, non isolées, mais souvent reproduites en de variées métaphores, et qui m'invitent à décrire, non pas à l'aide de mes images, mais avec les œuvres du poète, son paysage intérieur.
Ce qui frappe d'abord, c'est la mélancolie des voix qui traversent ces avenues intérieures. Le poète est venu au monde le cœur blessé. Il nous en fait l'aveu dans un poème émouvant où il parle de ces désirs maternels qui se marquent sur l'enfant par des signes ineffaçables :
Quand tu m'aimais sans me connaître, Pâle et déjà ma mère un peu, Un nuage voguait peut-être Comme une île blanche au ciel bleu.
Tu crias : « Des ailes ! des ailes ! » Te soulevant pour défaillir, Et ces heures-là furent celles Où tu m'as senti tressaillir.
De là vient que toute, ma vie, Halluciné, faible, incertain, Je traîne l'incurable envie De quelque paradis lointain.
(Les Solitudes.)
Les premiers souvenirs de ce méditatif qui S'analyse sans cesse sont des souvenirs de tristesse. Car il apportait parmi les hommes uneàme endolorie, prête à sentir les meurtrissures du regret et tous les froissements du désir.
Dans ce paysage attristé par une mélancolie atavique, apparaît une figure de femme, séduisante et chimérique. C'est la jeune fille que le poète aima pendant sa jeunesse pensive, et qui s'est dérobée à son amour. Nous savons, en effet — par les aveux de ses intimes amis Léon-Bernard Derosne et Gaston Paris — que l'adolescence de Sully Prudhomme connut les épreuves de l'amour et de l'abandon. Il renonça à remplacer celle qui ne répondit pas à son appel, et il accepta de vivre dans la solitude. Mais l'amante a vécu, au fond de lui, d'une vie ardente et surnaturelle. Une forme pure et belle, lointaine et inaccessible, symbolisant le désir et l'amour, répand ses mobiles reflets sur la vie des désirs et des songes. Son souvenir, transfiguré par l'imagination du poète, s'insinue parmi ses sentiments les plus profonds, et se fera sentir dans sa doctrine de l'aspiration, de l'amour et de la solitude. Elle deviendra enfin la divine Stella du Bonheur et
jouera le rôle pathétique des héroïnes de l'amour, des Béatrix et des Laure, des Elvire et des Eva. Nous comprenons ainsi le sens de cette complainte qui forme l'accompagnement des premières œuvres du poète, et qui passe par tous les tons, depuis la pitié qui se résigne et sourit à travers les larmes, jusqu'à l'angoisse qui appelle la mort. Nous saisissons la portée de tant d'allusions symboliques, de l'œil qui luit dans son cœur solitaire, de ce bleu dont il meurt parce qu'il est dans les prunelles et nous comprenons la place éminente de l'aspiration dans les écrits sociologiques du poète. Le désir a pénétré jusqu'aux racines profondes de son être, et son œuvre tremble à jamais de l'action invisible et présente de cette première émotion d'amour.
Ces forces vives apportées par la nature et la vie constituent le principal décor de ce paysage. Décor ardent et pâle, que ne relève pas la richesse des couleurs et des formes! On cherche en vain ces coins de nature, éclatants et multicolores, qui enchantent la sensibilité d'un Wordsworth ou
l'imagination d'un Victor Hugo. C'est un paysage dépouillé, un peu nu et froid, plus propice aux méditations d'un penseur qu'aux rêveries des amants. Je m'explique pourquoi tant de poèmes de Sully Prudhomme valent surtout par l'ardeur de l'accent. J'entends encore cette parole qui tombait de ses lèvres en un jour lumineux d'hiver et répandait dans la petite chambre de Châtenay l'éclat essentiel de la Pensée pure : « La beauté de l'idée n'a pas besoin de la métaphore. »
Pourtant, une poésie sans image serait une poésie glacée. L'image n'est pas seulement une parure : elle peut devenir un symbole. Et les plus magnifiques symboles dominent l'œuvre des plus hauts penseurs. L'esprit de Platon, de Dante et de Vigny se pare des images les plus compréhensives, où l'abondante vie des idées peut se mouvoir dans la souplesse et la plénitude. Dans l'œuvre de Sully, qui est surtout un penseur, on trouve des images qui ne traduisent pas seulement les beautés de l'univers ou la sensibilité du poète, mais qui apportent à sa pensée un brillant 'appui.
Dans une étude où l'affection n'altère pas la sincérité de la critique, Cïaston Paris av-t
RULI.Y PRUDHOMME! 7
déjà signalé le goût de son ami pour certains paysages. « L'ordre de sensations auquel chaque poète emprunte le plus volontiers ses images est aussi caractéristique de sa nature d'âme que ses épithètes favorites. Ce que Sully Prudhomme choisit dans la nature pour indiquer les états de son âme, ou ce qu'il personnifie pour y incarner ses sentiments, ce sont les étoiles, les nuages, les ruisseaux, les arbres, les oiseaux, les fleurs : ce qui tremble, ce qui fuit sous le regard ou se dérobe au contact, ce qui semble vivre d'une vie mystérieuse, à la fois libre et inquiète. » {Penseurs et poètes, page 277.) Dans la définition que je tente, j'aime à m'appuyer sur l'aveu du plus scrupuleux des savants. Nous venons d'apprendre, non seulement la qualité des lieux que l'imagination du poète se plaît à évoquer, mais la nature même des formes qui s'offrent spontanément à ses méditations. Il convient d'ailleurs de préciser davantage et de montrer d'abord que, dans ce paysage intérieur, trois apparences essentielles ont une existence singulière : la fleur, l'azur et l'étoile.
Le lis, avec son air noble et impeccable et son éclat blanc, représente la forme idéale :
Plein d'une angoisse de banni A travers la More innombrable l»es campagnes de l'Infini Je poursuis ce lis adorable.
(Les Vaines Tendresses.)
Devant le lis, comme devant le velours sombre de la « pensée », le poète, qui médite longuement, contemple une métamorphose brillante de l'énergie vitale. Rarement, en effet, il décrit la fleur pour sa beauté; presque toujours il signale les révélations qu'elle apporte de l'ordre universel et de la puissance de la loi. Ainsi les formes les plus pittoresques semblent servir à la méditation d'un penseur. Relisons à ce propos La Révolte des Fleurs. Un jour les fleurs se sentent délaissées par les hommes. La rose s'ennuie et les fleurs se refusent à prêter à l'humanité ingrate leurs couleurs et leurs parfums. La campagne devient lugubre et monotone, et une tristesse morne pèse sur les cités :
Et sur l'bnma'nité le spleen muet et hlème Comme un linceul immense étendit son brouillard.
La fleur est une leçon vivante de réconfort et d'idéal. La beauté n'est pas seulement une source d'enchantement, mais une force dont la volonté a besoin pour soutenir ses audaces. Ainsi les fleurs qui tapissent ce paysage ne répandent pas seulement un éclat qui plaît aux yeux, mais disséminent à travers le monde un symbolisme émouvant et régénérateur. Une fleur est un motif d'aspiration. Le lis est la forme idéale qui traduit l'aveu profond de la nature. Ce paysage pittoresque se revêt spontanément d'une idée morale.
Dans ce monde intérieur, un peu dépouillé, où vivent des fleurs symboliques, l'azur joue un rôle essentiel. Au vocabulaire du poète, plus abstrait que concret, plus intellectuel que pittoresque, il apporte sa couleur harmonieuse et ardente. Mais il ne sert pas seulement à donner à la pensée un cadre éclatant, puisqu'il exprime les aspirations les plus hautes. La vue de l'azur, qui prolongeait dans le bleu vague de l'air l'égarement des effusions lamartiniennes, provoque au contraire le tourment de Sully Prudhomme. Le bleu de l'azur revêt ses plus poignantes mélancolies, car il attire d'un attrait douloureux sa pensée exaltée et mélancolique, exaltée comme un désir enivré
d'espoir, mélancolique comme le désir irréalisé. Noua saisissons maintenant le sens de cette profonde parole : « L'azur et la pensée sont nos seuls (lambeaux. » Car l'azur invite aux ascensions philosophiques et fait comprendre l'ardeur décevante de nos essors :
El ce Mou qui lai ni de loin, L'attirant sans jamais descendre, Lui donne l'intime besoin D'un essor impossible à prendre.
(Les Vaincs Tendresses.)
La même conclusion s'impose : ce paysage intérieur est moins frappant par l'éclat de son pittoresque que par les aspirations intellectuelles qu'il suggère, le symbolisme moral qu'il illustre, les pensées dont il est chargé.
Le rôle attribué à l'étoile semble encore plus émouvant. L'étoile est la caractéristique de ce monde intérieur. Ici encore sa beauté pittoresque sera subordonnée à sa valeur sentimentale. Car l'étoile n'est plus seulement l'astre éclatant et serein qui anime la rêverie et qui enchante le silence des solitudes nocturnes. L'étoile pense et l'étoile pleure : l'étoile vit dans l'angoisse, car elle soulTre dans la solitude. Lamartine aime à contempler l'étoile amoureuse dont la lueur trem-
blante illustre le poème de tous les amants. Sully Prudhomme l'interroge et tire d'elle des réponses qui vont éclairer son destin. Il regarde la Grande- Ourse, et, à travers cette figure obsédante, il voit se dresser la figure de la science implacable, et la foi du poète s'évanouit devant les aveux des savants :
Tu n'as pas l'air chrétien : le croyant s'en étonne,
0 ligure fatale, exacte et monotone,
Pareille à sept clous d'or plantés dans un drap noir.
Ta précise lenteur et ta froide lumière Déconcertent la foi : c'est toi qui la première M'as fait examiner ma prière du soir.
(Les Épreuves.)
Ailleurs, il contemple les étoiles et il tombe à genoux devant ces regards, où semble vibrer l'infini :
Étoiles, vos regards l'ont plier les genoux : L'appel de l'Infini sous vos longs cils palpite.
Dans la « Voie lactée » le poète semble écouter la plainte qui traverse les espaces muets de la nuit :
Aux étoiles j'ai dit un soir :
Vous ne me semblez pas heureuses; Vos lueurs, dans l'infini noir, Ont des tendresses douloureuses.
Vous, les étoiles, les aïeules
Des créatures et des Dieux,
Vous avez des pleurs dans les yeux!
Il cherche à traduire ce silence accablant où retentit la douleur d'une solitude éternelle, mais sa propre douleur, infiniment multipliée, chante dans la plainte de chaque étoile, car l'étoile c'est son àme môme, tremblante et solitaire, traversée de lueurs qui se perdent dans la nuit. Le poète a transporté au fond de lui-même les formes les plus ardentes offertes par la nature et il enroule autour d'elles ses méditations passionnées. Ainsi, imprégnées de son âme même, elles vivent en lui de sa propre substance intellectuelle.
Tel est, dans son premier aspect, ce paysage intérieur, moins pittoresque que sentimental, moins façonné pour l'enchantement des yeux que pour l'appel des méditations, paysage chargé de pensées et tout bruissant d'aspirations morales, lieu de refuge d'un poète qui est surtout un penseur, symbole plastique de son âme endolorie et anxieuse, décor fait à souhait pour encadrer et traduire la philosophie d'un homme qui, dans toutes les manifestations de la vie, a senti d'abord de la souffrance éparse, des élans brisés, des méditations inachevées, des ébauches douloureuses, des ardeurs et du délire.
Nous connaissons les sources et l'expression de la vie sentimentale du poète, mais nous ignorons les sources de sa vie intellectuelle. Nous avons parcouru la région où s'attarde l'élégie méditative de Sully Prudhomme qui se replie sur lui-même et s'enfonce dans la douleur, puis utilise les formes les plus ardentes de la nature pour exprimer et multiplier sa tristesse et son désir. Mais ce paysage de rêveur accablé par l'énigme se prolonge en une région plus mystérieuse que domine un temple. Entrons dans ce « temple étoile » qui offre un refuge à sa pensée meurtrie, et qui abrite les statues des maîtres dont il veut prolonger l'action parmi les hommes : Lucrèce et Marc-Aurèle, Vigny et Pascal.
L'adolescence de Sully Prudhomme connut les angoisses intellectuelles. Mais il ne se contenta pas de chercher une consolation dans l'harmonie de la plainte ou la noblesse de l'inquiétude. De
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bonne heure, il résolut de ne pas s'égarer dans le pathétique et de diriger sa pensée. C'est pourquoi dans sa chambre d'étudiant de In rue Ilauteville il allumait sa lampe du soir et méditait sur les livres des sages.
L'œuvre de Lucrèce, à la fois abstraite et tragique, exalte et apaise sa passion de la vérité. Dans ses premiers poèmes, il élève déjà son esprit vers la sagesse de Lucrèce, de même que Lucrèce mettait sa pensée sous le patronage d'Epicure :
Je porterai Lucrèce à droite de Platon.
La qualité de nos admirations révèle la qualité de nos âmes. Ce jeune homme, occupé à suivre les épisodes fugitifs de sa sensibilité, cetélégiaque qui ressemblait à un Lamartine moins abondant et plus capable d'analyse, aborde avec courage le livre le plus hardi qui soit sorti de la pensée humaine. Comme il le déclare dans la préface de sa traduction, « il respire avec enthousiasme le grand souffle d'indépendance qui traverse l'œuvre tout entière », et il comprend le farouche de cet esprit qui s'attaque au surnaturel pour apaiser nos amertumes. Le De nalura rerum devient son livre de choix, celui qu'on ouvre aux heures
graves où le battement de notre pensée est assez fort pour couvrir le tumulte de nos craintes. Livre vaste et formidable! C'est la première machine de guerre dressée contre le surnaturel. C'est la dissolution de l'idée religieuse par l'appel à la science et la compréhension de la nature. Le cœur de Lucrèce, soulevé par la pitié, veut arracher l'humanité à l'infortune. Comment? En chassant loin de nous les fantômes qui nous hantent. Nous avons peur de la mort et nous avons peur des Dieux, et Lucrèce veut tuer en nous la peur de la mort en dissipant le prestige des puissances divines. Il montre que la crainte du néant est la source de tous nos vices, car l'homme dévoré par l'angoisse veut multiplier son sentiment de la vie. L'avarice et l'envie, l'ambition et toutes les aberrations de l'amour sont les formes morbides de notre peur de la mort. Le mal qui nous ronge, la grande avarie humaine, je veux dire le Désir qui s'exaspère à mesure qu'il se satisfait, est un enfant de la crainte : ainsi nous sentons en nous un gouffre d'où s'échappent des cris d'effroi, et ce gouffre est creusé par la pensée de la mort. C'est pourquoi il faut détruire la foi au surnaturel. La peur des Dieux entretient la
tendance humaine à la crainte, et notre tendance à la crainte nourrit tous nos vices, qui sont nos manières de nous rattacher à la vie et d'étouffer cette peur qui donne à nos joies les meilleures un relent de décomposition, un goût de cendre. Mais, après avoir poussé ces cris si amers qui semblent venir du plus émouvant des pessimistes, Lucrèce aboutit à cet optimisme héroïque où se dresse la philosophie humaine appuyée sur l'union de la science et de la morale. La crainte de la mort est apaisée par la connaissance de la vie. La peur des Dieux est remplacée par la divinisation du sage, c'est-à-dire de celui qui comprend et accepte les lois de la vie, et ainsi la morale de Lucrèce, dont il ne suffit plus de parler avec une pudeur effarée, développe dans les derniers livres une sagesse difficile, mais grave et sûre comme la loi, et d'une noblesse incomparable.
Sully Prudhomme a longtemps médité devant ce sage qui habite une des coupoles de son temple étoile, et nous ne serons pas surpris lorsque nous entendrons dans le poème du Zénith et les strophes de la Justice l'écho de la grande voix de Lucrèce :
Lea paradis -'en vont: dans l'immuable espace Le vrai monde élargi le- pousse on les dépasse,
.Nous avons arraché sa barre à l'horizon.
Dans les avenues intérieures où Sully Prudhomrae promène sa songerie, il place Marc-Aurèle à côté de Lucrèce. Or Marc-Aurèle est un Lucrèce apaisé, mais aussi émouvant par son infrangible douceur que Lucrèce par le pathétique de sa colère et de son athéisme. La parole de Lucrèce semble éclater dans le bruit d'un combat où l'homme joue son destin : celle de Marc-Aurèle semble descendre des grands sommets solitaires où roule la Maison du Berger. Déjà, dans les Stances et Poèmes, Sully avoue la force d'exaltation qu'il trouve aux Pensées :
Je ne pourrai jamais terrasser dans mon âme En lisant Marc-Aurèle, Épictète ou Zenon, Le rebelle désir d'éterniser mon nom.
Sully Prudhomme médita dès sa jeunesse le soliloque émouvant du « divin Marc-Aurèle », qu'on a pu comparer à Y Imitation de Jésus-Christ pour la noblesse de l'ardeur sentimentale et la nostalgie du dévouement et du sacrifice. Pourtant l'inspiration de Marc-Aurèle semble plus tonique, parce qu'elle est moins défiante de la vie sociale, moins repliée par le goût de la solitude et du
silence. Sully Prudhomme a toujours souligné le caractère éminent de ce livre, dont la mélancolie redressée par le savoir s'achève en élan héroïque. Il se garde d'y voir seulement l'examen de conscience d'un moraliste surtout attentif à son âme. Il sait que le son que fait entendre cette œuvre n'est pas l'accent lyrique d'une sensibilité qui oublie le monde et s'exprime dans la solitude, mais l'accent dramatique de la pensée que les voix de la nature enveloppent. Toujours la nature provoque et prolonge l'enseignemeut du penseur. Marc-Aurèle fut, de tous les stoïciens, le plus décidé à rattacher à l'univers la raison de l'homme. Il demande à la nature de lui révéler ses actes essentiels, ses tendances et ses lois. Ainsi une vie morale intense apparaît comme la floraison de toutes les lois et de tous les progrès de la nature : grave leçon qui retentit dans l'œuvre de Sully Prudhomme, et qui la dérobe de plus en plus à l'effet accablant de la mélancolie individuelle.
Ce sens de la réalité, cet examen constant des rapports qui doivent unir la pensée et l'action de l'homme à la vie des choses, cette manière féconde d'intégrer dans le domaine de la morale la vie de
l'univers donnent à la philosophie de Marc-Aurèle une ampleur incomparable. Il semble redire une leçon déjà entendue et reproduire dans son vocabulaire surchargé l'enseignement éclatant de Chrysippe, et, de fait, il n'apporte à la doctrine aucune idée nouvelle; mais, par la manière de poser les mêmes problèmes, il révèle la maîtrise de sa pensée. L'accent dont il parle de l'univers apporte aux hommes une émotion neuve, inépuisable qui frissonne encore dans la Justice de
La méthode de Marc-Aurèle est réaliste. « Rien n'est mieux fait pour élever l'âme que de pouvoir définir avec méthode et suivant la vérité chacun des objets qu'on rencontre dans la vie, que de le regarder toujours de façon à comprendre ce qu'est l'ensemble auquel il appartient et de quelle utilité il est pour cet ensemble, quel est son prix par rapport au tout et aussi par rapport à l'homme. » (Traduction Gouat.) On voit que le souvenir de la vie universelle dirige la pensée du sage et la soutient dans toutes ses démarches. Ce moraliste qu'on se représente replié dans la solitude, en proie à ses pensées, est au contraire tendu vers l'univers, comme vers la Norme iné-
vitable. Il se détache sans cesse de lui-même pour accomplir ce nécessaire voyage à travers la nature et demander aux lois des choses les lois de sa vie. 11 semble occupé à sculpter dans le silence le monument de sa propre sagesse, mais il ne s'oppose pas au monde dans l'âpreté du dédain et de l'orgueil. Toutes ces phrases, pressantes comme des refrains, pleines du sens de la vie, retentissantes de la grande voix des choses, nous plongent dans la nature même et nous apprennent que notre sagesse sera l'expression consciente des lois de l'univers. La nature entière est dressée devant nous comme un monument commémoratif qui s'impose sans cesse à notre observation. Son geste doit régler nos actes, car elle est la souveraine éducatrice. Sully Prudhomme redressera sa mélancolie en vaillance par l'application de la méthode de Marc-Aurèle, et il traduira cet enseignement de la nature dans la IX veille de la Justice et le poème des Destins. Mais l'amour de la nature suit la connaissance de la nature, car l'amour véritable est la forme ardente, enivrée, de la connaissance même. Donc Marc-Aurèle, après avoir médité devant l'univers, achève sa méditation en un hymne de reconnais-
sance : « Tout ce qui est avec toi en harmonie, ô monde, est aussi en harmonie avec moi. Rien de ce qui est opportun pour toi n'est pour moi prématuré ni tardif. Tout ce qu'apportent tes saisons est pour moi un fruit, ô nature. Tout vient de toi, tout est en toi, tout rentre en toi. Le poète dit : O cité chérie, cité de Cecrops! Et toi, ne diras-tu pas : « O cité chérie, cité de Zeus? » Prière ardente et lucide qui est le chant d'une méthode fondée sur l'observation et le respect de la vérité! Ce chant ne précède pas le savoir et ne remplace pas le savoir. Il sort du savoir même, comme la fleur sort de la tige d'une plante dans l'épanouissement de la sève printanière. Ainsi Sully Prudhomme terminera son enquête douloureuse à travers l'évolution des forces par cet aveu de confiance et d'amour:
Oui, nature, ici-bas mon appui, mon asile, C'est ta ferme raison qui met tout en son lieu; J'y crois, et nul croyant plus ferme et plus docile Ne s'étendit jamais sous le char de son Dieu.
Fais-moi crier longtemps, fais-moi crier encore, S'il te faut ces cris-là pour ébranler aux deux Quelque rayon vibrant d'une étoile sonore Dans un chœur sidéral invisible à mes yeux.
Ne mesurant jamais sur ma fortune infime Ni le bien, ni le mal, dans mon étroit sentier J'irai calme, et je voue, atome dans l'abîme, Mon humble part de force à ton chef-d'œuvre entier.
(Les DestinSi)
En Marc-Aurèle la pensée stoïcienne du déterminisme des phénomènes s'associait au sentiment de la beauté des choses. La nécessité se parait de beauté : la beauté était l'expression de cette nécessité même. Il a écrit sur l'harmonie des formes de la nature une page dont la poésie moderne ne surpassera pas la puissance d'émotion : « Quand les olives tombent de l'arbre et sont près de pourrir, elles ont une sorte de beauté propre... Il suffit de sentir et de comprendre profondément la vie de l'univers pour trouver en presque tous les phénomènes qui la manifestent et même qui l'accompagnent un accord qui a bien son charme... Xous pourrons, avec l'œil du sage reconnaître dans la vieille femme et dans le vieillard, comme la grâce dans l'adolescent, la beauté de ce qui est arrivé à son achèvement. Il y a beaucoup d'autres faits semblables que comprendra seul celui qui 6e sera vraiment familiarisé avec la nature. » Sully Prudhomme pensera aussi que la beauté est la plénitude dans l'expression de la loi. Même aux approches de la mort, le vivant a une beauté singulière. La jeunesse a son éclat qui traduit l'épanouissement de ses forces. Mais un être qui achève sa course et va succomber a de l'harmonie
dans sa langueur et manifeste une fatigue émouvante. Il s'agit toujours d'être simple et véridique, de révéler une loi de la vie.
La sérénité de Mare-Aurèle fut la récompense de sa douceur et de son savoir. Il put ainsi proclamer l'union de l'éthique et l'esthétique, des lois naturelles et des lois morales. Philosophie pacificatrice qui mena l'inquiétude de Sully Prudhomme à la confiance et à la paix! Ceux qui ont vu le poète dans la solitude de Châtenay n'oublieront pas sa douceur, le noble élan de sa tristesse, sa puissance d'admiration dont la souffrance n'amortissait pas la fraîcheur, et ils affirmeront que sa vie morale fut le commentaire de la philosophie du penseur antique.
En dressant la dignité de l'homme dans le cortège solennel des choses, Sully Prudhomme précise et développe le rêve de Marc-Aurèle. Du texte des Pensées il a tiré tant de force, parce qu'il n'a pas vu dans son maître un mélancolique désabusé, mais l'optimiste qui jette sur le monde un regard dominateur et tranquille. Le Marc- Aurèle de Renan quelquefois renanise. Celui de Sully Prudhomme est bien ce sage qui apaise sa mélancolie par la connaissance de la loi et qui
échappe à la contemplation anarchique des choses par la méditation des rapports de l'homme et de de l'univers. Quand l'homme observe la nature, la nature prend conscience d'elle-même et se regarde et détermine son destin : grande leçon que Sully Prudhomme apprit auprès de son maître, et qu'il va répandre parmi les hommes.
Dans ses premiers livres, le jeune poète tendait vers Marc-Aurèle ses mains ardentes et inquiètes, ses mains qui cherchaient un appui. Dans ses derniers ouvrages, il remerciera le sage de lui avoir donné tant de réconfort. Le Bonheur exalte sa douceur « triste et surnaturelle », faite à la fois de « force et de pitié », et, dans un écrit consacré à la Bible de V Humanité de Michelet, je trouve cette phrase qui semble justifier mes commentaires : « La philosophie de Marc-Aurèle compatissante et virile à la fois satisfait aux plus scrupuleux soucis de la conscience et me semble représenter la plus haute moralité compatible avec les conditions de la vie terrestre. »
L'accent de Sully Prudhomme dans toutes ses œuvres semble prolonger en écho la voix de mansuétude et de vaillance qui sort des Pensées, tant il est vrai que Marc-Aurèle revivait en lui et
dirigeait son enquête à travers les souffrances de la nature et les progrès douloureux de l'amour et de la justice.
La coupole la plus profonde du temple étoile semble réservée à Pascal, car l'esprit de Pascal a toujours hanté l'esprit de Sully Prudhomme. Déjà les Stances et Poèmes révèlent l'action du chrétien « sombre et pur » sur l'adolescence du poète. Un des plus beaux sonnets des Epreuves définit le tragique pascalien. Dans le Bonheur, Pascal intervient au moment le plus pathétique pour apporter la leçon qui apaise le tourment de Faustus. Enfin, dans une série d'études groupées en un livre abondant, Sully Prudhomme commente le soliloque et les cris de l'angoisse janséniste avec une insistance qui ne craint pas les redites, et l'ardeur de sa méditation donne à son commentaire le ton émouvant d'une confidence personnelle. Quand il parle du pathétique de Pascal, de son « drame moral », de sa « soif d'évidence », de son effroi devant la « majesté du mystère », de son « angoisse fiévreuse et militante », nous sentons que ces expressions s'appliquent au poète qui a toujours passionné le rêve
par la méditation, et nous concluons que ce commentaire scrupuleux du grand livre est une illustration de la vie morale de Sully Prudhomme. C'est le privilège des poètes de s'attacher aux œuvres fortes par une prise où se fondent la lucidité de la pensée et l'ardeur du sentiment, et de se projeter dans ces œuvres par an élan de sympathie si profonde qu'il est difficile de distinguer la pensée du maître et la pensée du disciple qui l'égale. Ainsi le livre de Sully Prudhomme est une série d'aveux sur la manière dont Sully Prudhomme a lu Pascal. Le poète semble lire les phrases brusques et brûlantes du maître, puis il arrête sa lecture pour classer ces fragments épars : enfin il insère en des notes courtes, déférentes et ardentes, son émotion personnelle; mais l'émotion, loin d'altérer la netteté de l'idée, la soutient et la prolonge. Ainsi Pascal et Sully Prudhomme sont pour nous deux compagnons qui se consultent sur les hauts problèmes de la vie.
On peut donc dire que notre poète a vécu le front penché sur l'exemplaire de Pascal. Ce livre noir traversé d'éclairs a tour à tour effrayé et apaisé son âme anxieuse. Il a senti la profondeur du scepticisme de Pascal qui dissout les appuis de
la raison parce qu'ils sont les armes de l'incrédulité et ne respecte que les intuitions du cœur qui sont les lumières de la foi. Il a senti l'âpreté du pessimisme de Pascal qui bafoue la morale humaine, la justice humaine, toutes les institutions sociales. Il a entendu le bruit de ravage et de chute qui sort des Pensées, livre effrayant qui ne laisse rien debout que l'édifice de la foi, de sorte que si la foi en nous s'écroule, nous ne trouvons autour de nous que des ruines accumulées par le dédain de ce génie le plus sombre qui fût jamais. Il a senti enfin l'âme de Pascal, la puissance de cette âme éprise d'unité et d'absolu, l'angoisse de cette âme qui voit dans toutes les formes de la vie des oppositions formidables. Il a compris que Pascal ne trouve la paix que dans les moments où il voit Dieu, car l'ivresse mystique est Tunique apaisement de son effroi devant tant de contrastes dans la nature et dans l'âme des hommes.
Mais il a compris aussi que cette âme de feu a connu les heures tranquilles pendant lesquelles son regard n'est plus enfiévré par le délire de l'absolu, mais se pose sur les hommes avec la douceur de la pitié. Le pathétique de Pascal est
nécessaire pour nous arracher aux léthargies : il ne donne pas l'aliment quotidien de nos labeurs et de nos infortunes. A se tenir sur les sommets ardus de l'âme pascalienne, on risquerait de ne pas entendre la grande voix claire qu'elle a répandue sur les sentiers humains. Sully Prudhomme a su la dégager et la traduire dans un vocabulaire accommodé aux besoins de notre esprit. Dans le Bonheur, Pascal apparaît au moment le plus tragique du drame et apporte l'enseignement suprême qui apaise Faustus : ainsi des Pensées jaillit une source essentielle du Bonheur. Pascal semble nous dire : La vie se déroule selon un ordre d'ascension et s'épanouit dans la vie du cœur. Il y a une hiérarchie de réalités. Le monde des corps est dominé par le monde des esprits, et la vie du sentiment touche par la charité à la vie divine. A son tour, Faustus nous apprend que le bonheur est l'art d'aimer qui est l'art de monter. Il semble même que le poème de Sully soit la transposition poétique de la vie intellectuelle et morale de Pascal. Au premier acte, Faustus évoque en nous Pascal écrivant le Discours sur les Passions de L'Amour, cet hommage ardent, et grave à la Femme; au second
acte, Faustus est le frère de Pascal le savant, cherchant les méthodes qui découvrent les vérités. Si, dans la dernière partie, Faustus ne suit plus Pascal le mystique, il retient du moins ce qu'il y a d'essentiel dans sa doctrine, car il proclame, après le Christ et après Pascal, le culte de la souffrance, l'alliance nécessaire du honneur et du sacrifice. « Joie! joie! Pleurs de joie! » s'écrie Pascal en voyant l'image du crucifié dont il veut partager les douleurs. « J'aspire en tressaillant à ce lointain réveil », répond Stella à Faustus qui hrûle de se mêler à l'humanité souffrante. Ainsi Sully Prudhomme, dans le Bonheur, donne l'expression philosophique de la pensée pascalienne, tant il est vrai que Pascal vivait, au fond de lui, dans l'intimité des méditations.
Le génie abrupt et profond de Vigny unissait, dans son œuvre contrastée, le pathétique de Lucrèce, la mélancolie apaisée de Marc-Aurèle et les ardeurs sombres de Pascal. C'est pourquoi il se mêle au cortège des guides de Sully Prudhomme. Parmi ses aînés des poètes du xixe siècle,
c'est au penseur des Destinées que le jeune Sully olïre surtout sa déférence et son affection, car il se reconnaît en ce grand frère avec la qualité de son scrupule et la noblesse de ses tourments. Il se détache vite de Victor Hugo et de Lamartine qui remplaçaient le labeur par la plainte, et il se défie de leur méthode bondissante et confuse.
En examinant l'action des poètes contemporains sur l'esprit de Sully Prudhomme, nous avons vu combien l'œuvre de Vigny a pesé sur sa pensée. Il accepta le plus glorieux des héritages et il eut la force de prolonger l'action d'un génie puissant, mais comprimé par la discrétion. Il reprit les ébauches et rattacha les parties dispersées; surtout il fit retentir à travers la nature entière les accents d'une pitié un peu hautaine et retenue dans la Tour d'ivoire. La pensée de Vigny revivait dans la pensée de Sully Prudhomme. C'est ainsi que dans l'esprit du poète, les œuvres de ses guides, longtemps méditées dans le silence, reprennent une vie nouvelle et donnent à son paysage intérieur l'aspect d'un atelier de statuaire où les maîtres collaborent fraternellement, avec un jeune rival, à l'œuvre de l'avenir.
Lucrèce et Marc-Aurèle, Pascal et Vigny, voilà
les héros dont l'image éclaire les profondeurs de l'âme de Sully Prudhomme. Ils apparaissent comme des génies de lumière qui tracent la route vers les sommets et chassent les fantômes de nos mélancolies et de nos craintes. Dans ces solitudes intérieures, qui semblaient inviter le poète aux alanguissements de la rêverie, ils répandent des voix plus ardentes et les brises fraîches des redressements. Ils provoquent les allégresses de la pensée, les méditations de la Justice et les inspirations du Bonheur. Ils aident à l'épanouissement d'un génie qui se contractait dans l'inquiétude et s'amollissait dans la plainte. Gardons-nous de croire que l'originalité de son œuvre soit diminuée par la puissance de ces souvenirs. La valeur de l'esprit se révèle par la manière royale dont il utilise les pensées antérieures. Ne soumettons pas la pensée des maîtres aux manières un peu basses de notre pédagogie. Ne confondons pas les attitudes concertées et fragiles de l'imitation avec les gestes de maîtrise qui s'emparent d'une idée pour en prolonger l'ébranlement dans nos âmes.
Celui qui est capable de faire revivre au fond de lui, par la force de l'esprit de synthèse, les
pliilosophies les plus hautes, apporte un accent nouveau à des vérités assourdies par l'accoutumance. Sully Prudhomme ne s'est pas contenté de rattacher laborieusement des pensées étrangères : elles ont fructifié en lui en des œuvres harmonieuses. Il contribue à nous faire comprendre que les génies généreux se retrouvent à travers les âges et se reconnaissent et s'enrichissent mutuellement. Le cœur de Marc-Aurèle agrège à la rigidité stoïcienne les ardeurs d'Épicure et de Lucrèce. Des Pensées de Marc-Aurèle jaillit une des sources des Pensées de Pascal. Vigny écoute et prolonge la voix de Pascal, de Marc-Aurèle et de Lucrèce, et l'âme hospitalière de Sully Prudhomme, s'élargissant au contact des génies familiers, accroît sa puissance en mêlant à sa voix solitaire leurs voix fraternelles qui s'harmonisent à son chant le plus profond.
Si notre commentaire est exact, nous devons embrasser d'une seule vue l'œuvre entière de Sully Prudhomme. Nous connaissons le double caractère de son asile intérieur, d'abord retraite
d'un élégiaque qui analyse ses souffrances et les rattache à la souffrance universelle, puis refuge d'un penseur qui médite, avec la collaboration des plus sages, sur l'évolution de la nature et de l'humanité. Nous saisissons, avec le rythme de sa vie morale, l'architecture même de son œuvre, et nous comprenons ce passage du pessimisme à l'optimisme, de la plainte à la compréhension, de la mélancolie personnelle qui se contracte et s'épuise à la méditation philosophique qui plane sur les sommets de la vie et de la pensée. Ajoutons que la vue de l'homme confirmait les conclusions apportées par l'œuvre. Un jeune poète, doué de très beaux dons, Pierre Fons, décrivait ainsi le solitaire de Châtenay : « Une indéfinissable inquiétude et une large sérénité l'enveloppent. » Nobles paroles, qui traduisent excellemment le double aspect de ce paysage intérieur où la mélancolie se prolonge en sérénité.