‹ Sully PrudhommeChapitre 6 sur 13 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'examen du paysage intérieur a montré que la sensibilité élégiaque de Sully Prudhomine s'est enrichie et fortifiée en se chargeant de pensées. Les guides auxquels il s'est adressé pour apaiser son tourment l'ont dérobé aux langueurs de la plainte et lui ont permis d'approfondir sa doctrine de l'aspiration.

Cette doctrine autour de laquelle s'enroulent les idées essentielles du poète est éparse dans ses poèmes et ses œuvres en prose. Je ne crois pas qu'elle ait été définie avec plus de brièveté et de précision que dans ces vers encore inédits, écrits en 1864, l'année qui précéda l'apparition du premier volume :

L'humanité san> lin désire

Et les bonheurs sont clairsemés :

Tous les cieux où le rôve aspire

Laissent les cœurs plus affamés; Les cœurs aimant jusqu'au martyre Ne sont jamais les plus aimés; Les yeux dont la douceur attire Sont, hélas! les plus tôt fermés; Ce qu'on a de plus tendre à dire Meurt dans les vœux inexprimés, Et les plus doux vers qu'on soupire Ne sont pas les plus renommés.

Ces vers nous révèlent les deux caractères de l'aspiration. Car toute aspiration comporte un élément de tristesse et un élément de joie. Aspirer, c'est tendre vers un objet qu'on désire : celui qui aspire souffre, puisqu'il est privé d'un bien qu'il convoite. Mais aspirer, c'est déjà entrevoir : on n'aspire pas à ce qu'on ignore et une aspiration ardente suscite une ferveur qui n'est pas sans ivresse. Il y a donc une aspiration mélancolique et une aspiration joyeuse : une aspiration qui est un aveu d'impuissance et une aspiration qui est une promesse de victoire. Ainsi le poète est tour à tour accablé et ravi, et son œuvre est l'expression nuancée et pathétique de ces mélancolies et de ces ivresses. En examinant d'abord les formes de sa mélancolie, nous constaterons qu'il a exprimé tous les motifs de la tristesse humaine, et que l'esprit d'analyse, ce mal issu d'Hamlet, est venu accroître encore son amertume.

Il a d'abord chanté la première forme de la mélancolie, celle de l'enfant qui s'attriste dans la solitude du collège, et nous évoquons un petit Sully, élève du lycée Condorcet, enfant rêveur et fragile.

Il a chanté la mélancolie de la passion méconnue, et il a versé des larmes en pensant à celle qui passait, oublieuse, devant sa porte :

Ali! si vous saviez comme on pleure

De vivre seul el sans foyer...

Il a chanté la détresse de l'abandon, et il a exprimé son désespoir avec un accent de douleur où tremble encore une invincible tendresse :

Si je pouvais aller lui dire :

Elle est à vous, et ne m'inspire Plus rien, même plus d'amitié;

Je n'en ni plus pour cette ingrate; Mars elle esl pale, délicate :

Ayez soin d'elle par pitié.

Écoutez-moi sans jalousie,

Car l'aile de sa fantaisie

Va fait, bêlas ! que m'ef fleurer;

.le sais comment sa main repousse,

Mais pour ceux qu'elle aime elle est douce :

Ne la faites jamais pleurer.

(Stunccs et Poèmes.)

Cette mélancolie est attendrie plutôt que violente; elle est capable de sourire au lieu de s'achever dans les sanglots. Elle est douce et pitoyable au lieu de lancer l'anathème. Mélancolie singulière, qui définit excellemment la qualité de cette âme. Notre manière de souffrir révèle la nature de notre sensibilité : l'expression d'un même sentiment se marque de différents caractères. La douleur des passions brisées peut mener à de farouches éclats. La mélancolie de Jules Tellier, trahi par l'amour, désire le silence de la tombe parce que la mort est moins insupportable que la pensée de l'abandon. Mais à son âme ravagée la mort sera plus douce si l'amante ne survit pas :

Périsse avant moi l'être éphémère et charmant, Apparence tlottant parmi les apparences, Dont la grâce a troublé mon cœur profondément, Et par qui j'ai connu de si dures souffrances!

Car dût-elle aussitôt disparaître à son tour De ce monde où tout n'est que mirage et que leurre, Quand même pour la vie elle n'aurait qu'un jour, Et quand pour le plaisir elle n'aurait qu'une heure;

Cette heure-là, rien que cette heure, en vérité, Quand j'y songe un instant, m'est à ce point cruelle, Que je n'en conçois pas même la vanité, Et qu'à mon cœur jaloux elle semble éternelle!

Cette mélancolie est dure et sombre : celle de

Sully Prudhomme, qui fut d'abord aussi accablée, pardonne et fait des vœux pour le bonheur de l'ingrate enfant. Elle se nuance de tendresse et d'héroïsme : c'est la mélancolie cornélienne, celle de Guriace devant l'àpreté de son destin, et celle de Sévère devant le bonheur de Pauline.

Enfin il a décrit la mort lente des cœurs délaissés qui est plus poignante que l'eiTondrement brusque de l'espoir. Il a défini l'amertume des amitiés qui se délient, la fadeur des souvenirs qui se fanent, la mélancolie de l'amour finissant qui ressemble à ces murmures d'automne où chante la plainte de la vie qui s'en va. Le déchirement lent et la meurtrissure invisible de ces « Déclins d'Amour » donnent au rythme des « Solitudes » l'accent pathétique d'une voix accablée qui n'achève pas la plainte :

Que ce tressaillement raie et long me tourmente!

Pourquoi m'oublier peu à peu ?

Secoue en une fois, cruel, sur ton amante

Tous tes baisers d'adieu !

Ces tristesses et ces abandons amèneront le porte à lapins désolée des conceptions de l'amour. Il estimera que l'âme humaine vit dans une soli- Unli' inaccessible, et que notre fond d'àme est à

jamais dissimulé sous le voile de nos gestes et de nos paroles. Doctrine sombre, qui risquera d'éteindre à jamais son sourire et de murer sa pensée dans un pessimisme incurable.

Sully Prudhomme a défini la mélancolie devant la beauté, car la mélancolie se mêle souvent à l'admiration. Celui qui admire sent la distance souvent infranchissable entre la réalité où il vit et le rêve où il aspire. Cette mélancolie qui n'est pas sans noblesse enfièvre les joies de l'art. Devant la beauté, l'artiste est comme enivré, mais Sully Prudhomme s'étonne et s'inquiète, et n'a jamais connu cette sérénité d'enthousiasme qui donne un air de triomphe aux artistes grecs et aux amants de la forme : une indéfinissable inquiétude vient toujours troubler ses admirations.

Renan répétait que le génie grec n'a pas connu les amertumes de la pensée moderne. Il croyait que les artistes de la Grèce, poursuivant leur insouciant vagabondage à travers les apparences du monde, n'auraient pas admis que l'harmonie

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nécessaire de l'art pût traduire nos inquiétudes. Dans son invocation un peu ironique à Pallas, il proclame qu'il y a de la poésie dans le Strymon glacé et dans l'ivresse du Thrace, et que le calme de Pallas ne reflète que la clarté du ciel hellénique : « Si tu avais vu les neiges du pôle et les mystères du ciel austral, ton front, ô déesse toujours calme, ne serait pas si serein. » Le calme du front de Pallas! la sérénité de l'esprit grec! Il faudrait rabattre de ces formules si on les appliquait à la tragédie grecque; mais il semble que la pensée de Renan, réduite à l'art, soit inattaquable.

Pour l'artiste grec, le beau réside dans l'eurythmie des formes, et le sentiment provoqué par la beauté est une admiration à la fois ardente et pacificatrice. L'art nous apaise en nous plaçant dans un état divin, c'est-à-dire dans l'équilibre et la plénitude. Le calme de Zeus plane sur l'Olympe, et la beauté de l'art doit traduire ce calme olympien. C'est pourquoi, dans la statuaire grecque, la beauté physique n'est pas sacrifiée à l'expression morale. Taine l'a montré, avec les insistances de sa langue martelée, dans son livre sur la Philosophie de l'A rt.

Sully Prudhomme a compris la paix et la noblesse de l'art grec. Dans un poème sur la

Vénus de Milo, dédié à Théodore de Banville, il a défini avec sa concision coutumière « cette élégance innée éclose sans effort », et la beauté tranquille de ces statues qui nous enseignent

Un amour dont le cœur ne frémit ni ne saigne, Affranchi de l'espoir et des deuils du baiser.

Il a rendu la noblesse de son émotion avec des mots graves et forts, quand il proclame que devant les œuvres de l'art grec il croit entrer dans un temple,

Où le désir se tait comme dans un tombeau.

Pourtant dans ce poème où Sully Prudhomme parle comme un Parnassien, quelques vers s'insinuent que l'âme charmante et légère de Banville n'a pas dû lire sans étonnement. Il avoue que, sous l'action de ces œuvres harmonieuses qui éteignent les désirs du corps, l'âme est troublée profondément :

Car ta forme nous parle un grave et fier langage Qui vibre au fond de nous bien au delà des sens, Et le philtre sacré que ton beau corps dégage Ne trouble que notre âme et s'y change en encens.

La beauté avive un noble désir qui se prolonge souvent dans l'angoisse :

...La Beauté, miroir de l'idéal, attise Une soif de créer plus haute que l'amour.

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Ainsi l'œuvre grecque, qui tendait à l'apaisement par l'admiration, produit dans le poète un trouble qui anime les fièvres de l'âme. Car il n'est pas de la race des purs artistes que la forme harmonieuse contente. Il est de ceux qui cherchent en gémissant, et qui aspirent dans l'inquiétude : Sully Prudhomme est un frère de Pascal. Intensifions en effet ces inquiétudes et multiplions les effets de ces aspirations; plaçonsles dans un esprit avide d'absolu et dans une âme brûlante, et nous comprendrons les mots si durs de Pascal contre la peinture et la poésie.

Nous saisissons maintenant le sens du poème des Vaines Tendresses intitulé La Beauté. Le poète oppose sa souffrance à la joie de l'artiste. Le sculpteur, qui décrit dans l'harmonie des formes son rêve de beauté, goûte les joies de la contemplation :

11 voit, comme de blanches ailes S'abattant sur un colombier, Les formes des vivants modèles A rappel du ciseau fidèles

Couvrir le mnrbre familier.

Il les choisit, il les assemble, Tel qu'un lutteur, toujours debout; Et quand l'ébauche te ressemble, D'aui un désir sa main ne tremble, Car il est ton prêtre avant tout.

Calme, la prunelle épurée Au soleil austère de l'art, Dans la pierre transfigurée 11 juge l'œuvre et sa durée D'un incorruptible regard.

Mais le poète ne connaît jamais cette paix enivrante apportée par le sentiment de la plénitude, parce que l'enchantement du mirage de l'art se dissipe vite devant sa lucidité et son scrupule. Il transporte la Beauté parmi les apparences fragiles déroulées par la vie. Il veut sortir du sanctuaire où l'on goûte des joies raffinées et solitaires. Il veut plier toute la vie à son rêve et il se heurte à d'infranchissables' obstacles. Toujours le souvenir de cette beauté souveraine et à peine entrevue se mêle aux objets de ce monde et répand partout la mélancolie du désaveu et la fadeur de la déception. De là ces strophes émouvantes qui décrivent une forme subtile de la solitude de l'âme :

Mais quand malgré soi l'on regarde Une femme en ce spectre blanc, A lui parler l'on se hasarde Et bientôt, sans y prendre garde, Dans la pierre on coule du sang.

On appuie, en rêve, sur elle Les lèvres pour les apaiser; Mais, amante surnaturelle,

Tu dédaignes cet amant frôle :

Tu ne lui rends pas son baiser.

Celles qu'on aime on les désole, Car, mentant môme à leurs genoux, Sans le vouloir on les immole A toi, la souveraine Idole, Invisible à leurs yeux jaloux.

(Les Vaines Tendresses.)

En écoutant les confidences de la musique le cœur du poète se charge d'une mélancolie plus insoutenable, car la musique, en déchaînant nos puissances d'aspiration, exalte tous nos motifs de mélancolie. Il semble que l'ivresse apportée par le charme du son soit toujours rachetée par quelque angoisse :

0 musique, lorrenl d'ivresse et de langueur, Vague pour la raison, niais si précise au cœur, Qui, surprenant dans l'air des plaintes naturelles, Fais parler l'espéra me et la douleur entre elles, Langage universel comme l'est le baiser, Ton sanglot doux au cœur y tinte à le briser!

(Le Prisme.)

Par cette vie étrange des sons, le poète est désemparé et comme en tumulte. Il ne comprend plus ses livres familiers, et il maudit ces mélodies trop troublantes. La vie coutumière se recouvre de fadeur et il ne trouve de l'accent qu'aux livres d'orage écrits sur les sommets de la pensée. Il

fuit dans la solitude pour s'égarer dans les sentiers abrupts du pathétique,

Avec Dante à sa droite et Pascal à sa gauche.

On voit se préciser de plus en plus la qualité de la sensibilité du poète, si ardente et si aisément meurtrie, infiniment ingénieuse à trouver et à recueillir les causes de mélancolie que recèlent tous nos sentiments.

Si la beauté avive nos ardeurs et nos craintes, les petites vérités entrevues éveillent le regret de la Vérité totale qui se dérobe. Une mélancolie inévitable accompagne toujours les hautes pensées. C'est pourquoi l'esprit exigeant et strict de Sully Prudhomme fut agité par l'inquiétude.

Il a cherché la vérité religieuse et il a décrit sa fatigue dans la recherche. Il s'est heurté aux conflits de la raison et de la foi, et sa raison, appuyée sur la méditation et les aveux de sa conscience, lui a commandé de ne plus croire. Dès ses premières œuvres, malgré des retours brefs et vite effacés de la foi, il a affirmé son incroyance avec un accent pathétique :

Ni iniiii besoin d'aimer ai mes grands repentirs, Ni mes pleurs, n'obtiendront que la foi me revienne. C'est une angoisse impie el sainte que la mienne : Mon doute insulte en moi le Dieu de mes désirs.

Pourtant je veux prier, je suis trop solitaire.

Voici que j'ai posé mes deux ge i\ a terre :

Je vous attends Seigneur; Seigneur, êtes-vous la?

J'ai beau joindre les mains, et. le front sur la Bible, Redire le Credo que ma bouche épela,

Je ne sens rien du tout devant moi : c'est horrible.

[Les Épreuves. — /-« Prière.)

Après avoir cherché la vérité divine et s'être obligé à l'abdication, il a demandé à la science humaine de lui révéler la vérité absolue. Car il n'a pas toujours repoussé la chimère de l'absolu et le mirage de l'infini. 11 a pensé longtemps que la science devait à l'humanité anxieuse des réponses fermes sur l'origine et la fin des choses. Il s'est tourné vers le monde pour trouver les scneis des sources. Le souvenir de Pascal a creusé encore le gouffre intérieur « qu'il traîne partout avec lui », et, dans son livre sur les Pensées, il mêle ses plus hauts soucis intellectuels et le commentaire de la philosophie de son maître. <>n sent qu'il ne distingue plus son tourment de l'angoisse Pascalienne, et nous pouvons dire de Sully ce que Sully dit de Pascal : « Sa curiosité demeure inassouvie et rude autour

de l'éternel inconnu. Or cet inconnu n'est pas uniquement ce qu'il ignore, c'est encore ce qu'il redoute, c'est quelque chose de sacré, le mystère... »

Loyalement il renonce à demander à la science ce que la science ne peut donner, et, reconnaissant que l'homme ignorera toujours l'origine et la fin des choses, il aboutit à une sorte de positivisme que couronnera bientôt sa morale. Quand il parle de ces problèmes, la prose de Sully Prudhomme, d'ordinaire laborieuse et tendue, arrive à l'émotion et à l'éclat. Il mêle ici son âme à sa pensée, puisqu'il s'agit du destin des hommes. La lucidité de sa critique s'anime de l'ardeur de son désir, et son esprit est soulevé par ces lames de mélancolie qui montent du fond de lui-même et agitent son âme toute tendue par l'aspiration.

Ces diverses formes de la mélancolie ont été enfiévrées par un esprit d'analyse d'une intensité singulière.

L'esprit d'analyse est le goût et le besoin de se replier sur soi-même. Celui qui s'attarde à cet

examen arrive à décomposer, avec la morbide acuité du scrupule, les nuances de sa vie morale, et, à mesure qu'il les décompose, il creuse en lui les sources de nouvelles souffrances. Cet esprit d'analyse, qui est souvent l'aveu d'exquises délicatesses, peut devenir un ferment de mélancolie et une cause d'épuisement. A force de se mirer elle-même, notre âme perd le sens de l'action et de l'observation des choses. Une forme de neurasthénie s'explique par les délicatesses dépravées de ce narcissisme moral.

Ce mal a envahi les âmes, parce qu'il a vicié l'une des sources les plus abondantes de la littérature moderne. C'est le mal d'Hamlet. Comme tous les mélancoliques du xix'' siècle, Sully Prudhomme fut d'abord un frère d'Hamlet. Il convient donc de définir cette qualité d'âme qui éveille d'abord nos lucidités, puis nous abandonne dans la tourmente et dans les ténèbres.

Loin de moi le désir d'ajouter mon commentaire à tant d'autres commentaires sur le personnage d'Hamlet. Au lieu d'enchevêtrer encore les broussailles de la critique, j'aimerais mieux relire en silence cette œuvre aux mille replis. Ce qui m'attache en ce moment à ce livre, c'est que j'y

trouve , avec la source du mal moderne , le remède indiqué par Shakespeare, en des remarques brèves qui laissent une trace profonde dans nos âmes. Ainsi, la vie morale de Sully Prudhomme semblera l'illustration de la pensée de Shakespeare sur le mal d'Hamlet.

Hamlet est flottant parmi les contradictions de son âme égarée dans les mouvements de l'action et du rêve. Il n'est pas capable de résoudre ses contrastes et de concilier sa barbarie et son raffinement, son goût du songe et son désir de violence. Il apparaît comme le prototype de la mélancolie moderne parce qu'il est déjà le symbole de l'incohérence. Mais il ne suffit pas, pour expliquer son égarement, de redire après Gœthe qu'il est accablé par un devoir trop lourd. Interprétation trop séduisante et souvent commentée, parce qu'elle offre cet avantage d'insinuer une sorte d'unité dans les actes défaillants et les paroles contradictoires de ce personnage! Mais Shakespeare a montré la cause profonde de tant d'abattement. L'usure de la volonté est la rançon de l'esprit d'analyse, et l'esprit d'analyse est une forme trop vite pervertie de l'esprit anthropocentrique. Hamlet a énervé en lui l'énergie qui

accomplit l'acte, parce qu'il s'est desséché luimême dans l'anarchie des contemplations intérieures : ainsi il s'exalte dans le rêve, mais devant l'action il semble chétif. Sa fièvre le dévore en dissolvant l'idée de loi. Rien ne résiste à la force alTolée de son sarcasme. Après avoir tari les sources de la pensée et de l'action, il se prive de l'appui que donne l'observation des choses, et il ne craint pas de déshonorer la nature par son orgueilleux dédain : « La terre me semble un stérile promontoire : et l'air, voyez-vous, ce dais magnifique, ce superbe firmament suspendu, cette voûte majestueuse parsemée de feux d'or, eh bien! ce n'est plus pour moi qu'un amas de vapeurs empestées. » — Et ailleurs : « Que les choses de ce monde me semblent fatiguées, usées, insipides et vaines... » Un esprit qui pense ainsi est un esprit mort. Une âme qui sent ainsi est une âme en dissolution. Shakespeare, en poursuivant la marche du mal qui ronge Hamlet, arrive à l'aveu qui termine toutes les méditations humaines : La conscience de l'homme, livrée à elle-même, se déchire et se dévore et ne retrouve son calme qu'en s'appuyant sur la discipline qu'imposent les lois de la vie-

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Telle est la source du mal moderne qui égara tant d'intelligences et faillit accabler Sully Prudhomme après l'avoir si longtemps endolori. Car il parut d'abord se mêler au cortège des Enfants du siècle et prolonger l'écho de leurs amertumes. Cortège lugubre qui fait passer devant nous le souvenir de tant de forces gaspillées et d'avortements! C'est Werther, âme ambitieuse et chimérique qui se dévore elle-même, — et René qui recherche la solitude pour s'enivrer de son magnifique dédain, — et Obermann dont la sensibilité inépuisable se débat contre une volonté incertaine, René qui méprise la vie et se refuse à l'action, et Obermann qui rêve sa vie et ne peut sortir de son rêve. C'est Adolphe, qui montre un cœur desséché par une intelligence trop assouplie, et Chatterlon dont les mains frêles d'enfant passionné se sont rompues au choc de la vie qu'il ignore, et Amaury qui surmène son désir dans la poursuite d'une volupté insaisissable. Ces désillusions et ces fatigues, ces crises d'amertume et de fadeur dévoilent, avec la force du mal d'Hamlet, la portée de la méditation de Shakespeare. L'âme de Sully Prudhomme risqua de sombrer dans la même impuissance. De ses premières œuvres sort

ce désaveu que notre pensée s'inflige lorsque, se mirant elle-même et ne s'appuyantque sur ellemême, elle reproduit les anathèmes d'Hamlet contre l'univers dédaigné. Comme tous ceux qui remplacent l'observation de la vie par l'étude de leur tourment, il se blessa aux exercices mélancoliques. Môme sa faculté d'analyse rendit sa tristesse plus meurtrière en dissipant les illusions qui rattachent l'ennui romantique à l'espoir. Car l'univers, qui offrait du moins sa beauté aux plus désemparés, est dépouillé, par l'analyse, des prestiges de son décor. Les mirages, où les choses se transfigurent, se dissipent, et la nature apparaît décharnée et muette :

Le masque se déchire et par lambeaux s'envole.

Une des sources de la poésie semble tarie et le poète assiste à l'évanouissement des formes où s'enroulent les broderies de la fantaisie et du rêve :

Depuis qu'en tous les corps on a vu la dépouille Des tissus les plus lins grossir sous le cristal, Le regard malgré soi les dissèque et les fouille, Des apprêts île la forme inquisiteur brutal.

Plus de hardis coups d'aile à travers le mystère, Plus d'augustes loisirs! le poète a vécu. Des maîtres d'aujourd'hui la discipline austère Sous un joug dur et lent courbe sou Iront vaincu.

(Prologue de la Justice.)

L'analyse, qui a chassé le rêve, va éliminer la poésie, car la poésie meurt devant la vie qui se décolore. De plus en plus impitoyable, le poète applique les théories les plus dissolvantes sur la réalité du monde extérieur. Ce monde des phénomènes, avec l'éclat de ses apparences et l'harmonie de ses chansons, n'est qu'un « masque posé par notre sensibilité » sur l'univers. Le bleu dont on meurt parce qu'il est dans les prunelles est un mirage qui se dissipe dans le travail de la perception. La fantasmagorie des couchers de soleil s'écroule devant le savoir. L'azur d'un ciel de mai dont la vue insinue en nous « une joie à la fois immense et légère » est un leurre qui s'en va devant l'analyse spectrale et se dissipe dans ces « poussières de l'atmosphère qui colorent le firmament ». Ainsi tous les jeux de la lumière et de l'ombre, les reflets de l'aube et du crépuscule , les splendeurs des soleils et l'éclat assourdi des voûtes nocturnes sont des mouvements ondulatoires de l'éther : rien de moins, rien de plus.

Ce pouvoir d'analyse et de dissolution avait d'abord montré la fragilité de notre savoir, le mensonge de nos amours, le mirage de nos émo-

tions d'art, l'impénétrabilité de nos âmes : il tarit maintenant la beauté de l'univers. La vie entière est assombrie, et le poète, qui semble survivre à ce complet naufrage, se lamente, parmi ces ruines, sur sa misère et son abandon. Devant tant de ravages, il trouve la mort préférable a la vie, et il s'ordonne de ne pas transmettre la vie, c'est-àdire la douleur, à un être irresponsable. Dans « l'invisible essaim des condamnés à naître », il épargne celui qui, du fond de lui, aspire à la lumière du jour :

Demeure dans l'empire innommé du possible, 0 fils le plus aimé qui ne naîtra jamais! Mieux sauvé que les morts et plus inaccessible, Tu ae sortiras pas de l'ombre où je dormais!

Le zélé recruteur des larmes par la joie, L'Amour, guette en mon sang une postérité. Je rais vœu d'arracher au malheur cette proie, Nul n'aura de mon cœur Faible et sombre liérité.

Celui qui n'a pas vu triompher sa jeunesse VA traîne endoloris ses désirs de vingt ans, Ne permettra jamais que leur flamme renaisse Et coure inextinguible en tous ses descendants!

(Les Vaincs Tendresses. Vœu.)

Poème d'une beauté singulière, où l'art de Sully Prudhomme, qui semble à l'ordinaire plus lin que puissant, plus nuancé que heurté, atteint

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à la manière âpre et forte! Ainsi sa mélancolie, capable de traverser tant de formes, a trouvé dans l'esprit d'analyse une source de tourments qui semble inépuisable. Son génie va-t-il sombrer dans le gouffre du pessimisme?

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