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CHAPITRE III

Le poète échappa vite à l'eiïet accablant de ses mélancolies. Après avoir pris la forme de la tristesse, sa doctrine de l'aspiration se redressa, en des formes joyeuses et créatrices, par la vertu d'un sentiment nouveau et d'une philosophie de la vie. Une doctrine nouvelle de l'amour, qui se rattache aux pensées les plus hautes, sauva le génie du poète en lui rendant l'espérance, en l'obligeant à élargir le cadre de sa poésie, en l'élevant parmi ces héros intellectuels qui se détachent d'eux-mêmes pour ne penser qu'à l'humanité.

Un poète révèle sa qualité d'àme par sa conception de l'amour. Xotre façon d'aimer

montre notre manière de collaborer aux fins de la nature. Nous pouvons suivre ses plus bas instincts ou ses effusions les plus ardentes, car la nature manifeste, dans les mouvements de l'amour, l'éclat de ses plus grands mystères. Or l'œuvre entière de Sully Prudhomme, c'est l'âme à la recherche de l'amour.

L'amour a deux formes essentielles : l'amour passion et l'amour sacrifice. Comme toutes les forces de la vie, l'amour humain se replie ou s'épanche : il ne sort pas de lui-même, ou il veut se répandre sur le monde. L'œuvre du poète, qui avait analysé les souffrances de la passion blessée, va glorifier maintenant l'amour sacrifice et nous assisterons aux étapes de son ascension.

Sully Prudhomme s'émeut d'abord devant la forme la plus spontanée et éclatante de l'amour. Il a regardé la mère et il a vu en elle cette vie du cœur toujours agitée par l'inquiétude. Nul n'a parlé de la mère sur un ton plus fervent : nul n'a mieux senti la vie de la tendresse. La tendresse est l'amour qui tremble : c'est une main de femme qui enveloppe l'enfant dont la marche est incertaine et fragile. La joie de la tendresse, aussi ardente que silencieuse, est toujours obsédée par

la crainte. Sully Prudhomme, par sa qualité d'âme, devait être le poète de la tendresse.

Il a parlé de la jeune fille avec une délicatesse incomparable. Il a évité la banalité et la fadeur coutumières parce qu'il a vu dans la vierge non pas un être charmant et frêle, mais une âme profonde et chargée de mystères. Avec un mélange exquis de déférence et de grâce, il a défini la noblesse de la jeune fille, son air d'attente si émouvant, la surprise des premiers émois, les sourires soudainement traversés de larmes. Avec des caresses de langage qui sont l'hommage de l'artiste à la délicatesse de son sujet, il a évoqué le temps où les respects sont des confidences, et les silences des aveux. Ainsi l'image de la fiancée idéale pare le seuil de cette œuvre si pure.

Devant ces beaux spectacles donnés par la tendresse, la pensée de Sully Prudhomme touche aux mystères de la vie. Il recueille au fond de lui ces souvenirs, et sa conception de l'amour enrichie et renouvelée va prolonger sa mélancolie personnelle en mélancolie héroïque.

Suivons la marche de la doctrine qu'il élabore, car la culture <\i' s,i pensée accompagne et traduit L'élargissement de son âme. D'abord il saisit en

lui l'aspiration, cette énergie spontanée qui se confond avec le sentiment de la vie. Cette aspiration qui se manifeste par des élans, soudains comme des jets de lumière, est naturelle, car le poète a compris que les créations de l'homme sont toujours les imitations et les prolongements des forces de la nature. Devant la splendeur de la vie, l'art humain est fragile et ses plus helles trouvailles sont assourdies comme des reflets.

Cette aspiration initiale est secondée par la sympathie, force d'expansion, foyer qui éclaire nos démarches vers les hommes, source d'ardeurs qui tuent l'égoïsme. La sympathie est « la reproduction en nous des états d'âme d'autrui ». Si l'homme est un être qui aspire, il tend aussi a revivre les affections de ses semblables. Le poète ne se contente pas de sentir cette vie intérieure qui s'agite en des mouvements confus : il l'analyse et constate à travers l'univers ces énergies primitives, attractions aveugles et inévitables, où bruissent les sources de nos futures tendresses.

Le poète va construire avec ces deux forces initiales sa doctrine de l'amour où ses meilleurs élans et ses plus profondes pensées s'unissent dans une synthèse digne de Platon. Nous retrou-

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vons en effet les formes les plus belles de ses émotions d'amour transfigurées, et ses ardeurs devant les beautés de l'art. Il utilise d'abord les données de sa vie personnelle. Ses souvenirs s'enroulent autour de sa pensée, et, sans diminuer sa lucidité, ils apportent de l'ardeur et de la noblesse. Nous savons, en eiïet, que l'enfance du poète fut endolorie par une première déception d'amour. Du moins il a gardé, au fond de lui, l'inviolable ardeur de cette passion mal éteinte. Son aspiration, qui cesse d'être le vague besoin du bonbeur, donne à la doctrine un accent vif. Son désir d'affection héroïque trouve un symbole éclatant dans cette Héatrix lointaine et toujours présente. Certes sa voix tremble encore en parlant de ramante, et le soupir de son amour s'exalte dans l'amertume d'une privation qu'il saitéternelle :

Ni' jamais la voir ni l'entendre, Ni' jamais tout haut la nommer, .Mais. Adèle, toujours l'attendre,

Toujours l'aimer.

Ouvrir les bras et, las d'attendre,

mii h' néant les refermer, Mais encor, toujours les lui tendre.

Toujours l'aimer.

Ali! ne pouvoir que les lui tendre, Et dans les pleurs se consumer,

Mais ces pleurs, toujours les répandre, Toujours l'aimer.

(/.es Solitudes. Soupir.)

Mais, peu à peu, la mélancolie du regret s'atténue, et une tendresse infinie, douce comme le repos qui suit l'orage, emplit le cœur du "poète qui se hausse enfin à la passion glorieuse chantée par Dante :

Je l'aime sans désir comme on aime une étoile Avec le sentiment qu'elle est à l'infini.

Plus tard, dans le Bonheur, il exprimera toute la sensibilité du Pétrarquisme, en chantant la noblesse du renoncement dans l'ardeur de l'amour qui demeure invincible :

Vous connaissez l'amour, mais non sa joie entière : La profonde douceur, la jouissance altière De rendre sur la terre un culte à la vertu, De pouvoir s'adorer quand le désir s'est tu.

Suivons le poète dans cette ascension sur les sommets de la Passion. Cette conception de l'amour sera fortifiée par l'admiration apportée par la Beauté de l'Art. Dans un sonnet des Épreuves il écrit ce vers qui renferme une esthétique de l'amour :

Beauté qui rends pareils à des temples les corps!

Ainsi la Beauté éloigne le désir; la Vénus de Milo est belle, mais son harmonie excite en nous

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« une soif de créer plus haute que l'amour ». L'admiration est le gage de la pudeur : doctrine très haute où passe un souffle platonicien. La Beauté devient la splendeur du Bien et l'amour a la pureté d'un culte.

Ce culte se prolonge en s'étendant à travers l'univers, car le poète constate que la Beauté de la nature nous offre le même enseignement que la Beauté de l'art, et cet enseignement s'adresse à tous, aux simples comme aux habiles. Contemplons l'étoile qui brille au fond des cieux. Elle est belle, et sa beauté brille pour tous. L'amour humain est égoïste et jaloux : il redoute le regard des hommes et fuit dans la solitude. Mais la beauté de l'étoile est un motif inépuisable offert à l'amour des humains, et cette beauté même est rendue plus admirable par les hommages innombrables que lui ont adressés tous les hommes.

La beauté de la nature comme la beauté de l'art éveille et fortifie cette force de l'amour qui nous répand sur le monde au lieu de nous replier sur nous-mêmes. Ainsi l'amour se confond avec le principe même de la vie et le tourment de l'aspiration universelle Dans un poème du Prisme, la

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doctrine du poète s'épanouit dans une large synthèse qui exprime l'histoire du monde. Le fond des choses est trouhlé par un tourment divin. Le caillou de la route est dur et insensible : il semble sommeiller, mais ce sommeil est « le frère lointain des noirs sommeils de l'homme ». La fleur est déjà sensible. On dirait qu'elle subit « la vague obsession des zéphirs d'alentour ». La goutte qui tremble sur le lis n'est qu'un peu de rosée : ne disons pas que le lis pleure, et ne gâtons pas par nos métaphores ambitieuses la vérité de ces grands faits qui n'ont pas besoin de notre collaboration pour paraître si émouvants. Pourtant le lis est vivant, le lis a une ombre d'âme :

0 lis pur, languissant et pale, où s'est posée Celte goutte qui tremble et roule connue un plein-. Je sais bien que cette eau n'est qu'un peu de rosée Et que nul vrai chagrin n'a causé ta pâleur; Mais cependant tu vis! et si tu n'as point d'âme, Quelque ombre d'âme en toi déjà rêve et se pâme, Avec une ombre aussi de joie ou de douleur.

Le papillon qui « semble vaguer dans l'air comme une fleur sans tige » est plus vivant encore. Il peut aller à son gré du lis à la verveine. Le monde se reflète déjà dans son regard, et à travers cet être si frôle un « confus mélange de la

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terre et des cieux » entretient une vie éclatante et belle. L'enfant vit pins que l'insecte, et cette âme qui brille sous son front, dans son regard étonné, esl semblable à L'étoile qui brille au fond des nuits :

C'est l'étoile qui pense au fond des yeux humains.

Le poète trouve ainsi dans l'univers ce qu'il appellera plus tard dans son Testament port mur « une poussée rayonnante et foisonnante des énergies vitales ». (Que sais-je? p. 235.) Cette poussée s'explique par la force de l'aspiration universelle et le triomphe de l'amour. Le mouvement même de l'univers explique et soutient cette force d'amour qui est l'essor de la vie et qui devient, dans l'homme, l'effusion dans le don de soi. Le repliement sur soi, l'égoïsme est un retour aux formes rigides et repliées de la vie; mais le don de soi, la tendresse, est la forme raffinée, la forme humaine de cette puissance d'aimer, assourdie et sommeillant dans la nature, mais toujours reconnaissable dans ce tourment qui meut le monde. Cel art de monter atteint les plus hauts sommets jusqu'aux pics ardus où aspire le sacrifice qui est la forme suprême de l'aspiration.

Dans un poème des Vaines Tendresses, Sully Prudhomme oppose les deux formes de l'amour : celui qui se replie pour jouir dans la solitude, et celui qui s'épanche pour créer la vie. C'est le dialogue émouvant du vent d'orage et du lis. Le vent d'orage symbolise le poète avide de création. Le lis — toujours le lis — représente l'amour ardent mais jaloux. Le lis, c'est l'Amour passion qui veut absorber l'objet de l'amour : c'est la femme, qui veut aimer dans une solitude inviolée pour retenir cet amant inquiet, toujours attiré vers le mirage. Mais le poète répond que cet amour ardent, solitaire et jaloux ne lui suffit pas; un grand désir le pousse, fait de l'angoisse de créer, du besoin de se dévouer, de multiplier les formes de la vie, et de les faire sortir du chaos où elles sommeillent. La fleur ne peut s'unir à ce grand œuvre d'épanouissement : elle n'a de force que pour aimer celui qu'elle aime, dans le nid qu'elle a construit, pour le bonheur de sa tendresse. Le vent d'orage en regrettant ce qu'il abandonne part pour accomplir son œuvre de dévouement, et la fleur s'épuise dans l'attente. Le soir venu, le vent et la fleur au lieu de se rejoindre sont dispersés; ils n'ont pu s'unir puisqu'ils

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obéissent à deux forces contraires; la fleur se replie et le vent s'épanche, l'amour-passion se réserve et l'amour-sacrifiec s'abandonne :

— ■ Demeure, endors ta fougue cirante et soucieuse, Endors-la dans mou sein, lui murmure la Oeur;

Je suis moins qu'on ne croil Dère et silencieuse, Et l'été brûle en moi sous ma froide pâleur.

Ton cruel tournoiement m'épuise et m'hallucine, El j'y sens toul mou cœur en soupirs s'exhaler.

Je suis lidele ; ù lui, qui n'as pas de racine, Pourquoi in'cnlaces-lu si lu dois l'en aller? ■>

— •■ Mêlas! lui répond-il, je suis une aine en peine. L'anpiisse et le caprice ont même aspect souvent.

Vois-tu ce grand nuage? Attends que mon haleine

Ait donne forme et vie a ce chaos mouvant. ••

(L'Art et l'Amour.)

L'amour se confond de plus en plus avec le sacrifice. Ainsi est déterminée la place de Sully Prudhomme parmi les peintres de l'amour. Il se détourne de la passion qui a (ait trembler Racine et .Musset, et il recommande l'héroïsme des chevaliers de la Table ltonde, de Corneille et de Pascal, de ceux qui pensent que l'art d'aimer est l'art de monter.

Quand nous gravissons ces hauteurs, un admirable paysage moral se déroule devant nous. C'est la légion de la paix et de la lumière. Ici IMaton parle comme le Christ, l'auteur de Y Imitation

sourit à Marc-Aurèle, Pascal le Mystique collabore avec Spinoza, le grand excommunié de la Synagogue et de l'Église, et Sully Prudhomme renouvelle le rêve exalté de notre Moyen âge, des Lancelot et des Parsifal. Nous sommes ici dans la région qui domine le champ des combats, et nous déplorons ces paroles de haine qui couvrent la voix pacificatrice des grands livres. Car la montée naturelle des esprits vers la vérité aboutit aux sommets que la Maison du Berger illumine, et qui retentissent des mêmes appels à la fraternité, des mêmes étonnements devant nos tumultes.

Cette doctrine de l'aspiration et de l'amour a dérobé Sully Prudhomme au pessimisme. Carie pessimisme est presque toujours la conclusion d'une conception désespérée de l'amour. Tous ceux qui ont pesé la vie et l'ont jugée lourde et mauvaise ont vu dans l'amour une duperie tragique ou un insaisissablefantôme. Pour Schopenhauer, l'amour est le mainteneur, subtil et féroce, de la souffrance universelle. L'œuvre de Mme Ackermann semble hérissée par le plus hautain mépris de

l'amour. La tristesse de Musset, qui a tari son génie et l'a poussé aux pires ravages, exprime la banqueroute de la passion. Les livres de Guy de .Maupassant dégagent une insupportable odeur de sépulcre. Tous ces désespérés pensent que la vie est mauvaise, puisqu'elle est l'œuvre de la souffrance, de la duperie ou de la trahison.

Or Sully Prudhomme inclina à ces pensées d'amertume. On trouve çà et là. dans ses œuvres, des poèmes de désespoir. L'harmonie nuancée du vocabulaire ne doit pas nous laisser insensibles à la force poignante de la pensée. Même il arrive que ce mélancolique, qui se plaît d'ordinaire aux attendrissements de la pitié, avoue son effroi devant tant de scandales et s'oblige à l'anathème. On entend l'écho d'accents farouches, de ceux qu'on pousse aux ténèbres, dans la détresse de l'abandon.

Il crut longtemps que l'âme des hommes vit dans une solitude impénétrable. L'àme tend à s'unir aux âmes, mais elle est murée à jamais comme dans un tombeau :

Heureux les omis. 1rs cœurs de sang!

Leurs battements peuvent s'entendre; Kt les lu-as! lis peuvent se tendre, Se posséder en s'enlaçant.

Heureux aussi les doigts! ils touchent; Les yeux! ils voient. Heureux les corps! Ils ont la paix quand ils se couchent, Et le néant quand ils sont morts.

Mais, oh ! bien à plaindre les âmes!

Elles ne se touchent jamais :

Elles ressemblent à des flammes Ardentes sous un verre épais.

(Les Solitudes. Corps et dînes.)

Et le poète, répandant à travers l'univers le sentiment de cette solitude incurable, affirma que tous les êtres vivent dans une mutuelle ignorance quand ils ne s'agitent pas dans la lutte. Les étoiles se sentent seules et souffrent au fond des nuits :

« Vous les étoiles, les aïeules

Des créatures et des dieux

Vous avez des pleurs dans les yeux. »

Elles m'ont dit : « Nous sommes seules.

Chacune de nous est très loin Des sœurs dont tu la crois voisine; Sa clarté caressante cl fine Dans sa patrie et sans témoin;

Et l'intime ardeur de ses flammes Expire aux cieux indifférents. »

Je leur ai dit : « Je vous comprends! Car vous ressemblez à des âmes. »

(Les Solitudes. La Voie lactée.)

Dans tout ce qui vit, une impénétrabilité inviolable maintient une invincible solitude. C'est la banqueroute de l'amour, et le triomphe de la

discorde et de l'incompréhension pire que la discorde. A travers le champ de la vie se déroule une foule innombrable de tombeaux d'où sortent des appels inentendus. Disons encore — car les images les plus noires traduisent difficilement l'amertume de cette pensée — disons que l'univers est une prison où un geôlier farouche tient les êtres dans des cellules incommunicables.

La sérénité du poète a pu émerger de ce gouiïre, parce que sa doctrine de l'aspiration est venue illuminer son horizon rembruni. La profondeur de son désespoir fait éclater la beauté de sa libération.

Après avoir dérobé le poète au pessimisme, ce nouveau sentiment de l'amour a sauvé son génie en lui apportant un programme de vie nouvelle. Sully Prudhomme délaisse cette méthode d'analyse intérieure qui assombrit son inspiration. Il se dégage de l'esprit individualiste et romantique pour comprendre le rôle social du poète, et il écrit dans la Préface de la Justice la déclaration des devoirs de la poésie nouvelle. « Il me semble qu'il n'y a, dans le domaine entier de la pensée,

SULLY IMIUDHOMME.

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rien de si haut ni de si profond, à quoi le poète n'ait mission d'intéresser le cœur. »

La lutte entre les tendances élégiaqucs de son génie et son nouveau désir fut longue et dure. En lui et autour de lui il dut surmonter bien des résistances. J'ai entendu dire au poète lui-même, dans sa petite chambre de Cluitenay, que Gaston Paris voulut le retenir dans ce domaine de l'élégie où il avait remporté de si beaux triomphes. Mais son aspiration fut la plus forte, et, après un débat intérieur dont la Justice garde encore l'émouvant écho, le poète redresse sa Muse dolente et tant applaudie par les âmes inquiètes, et il l'entraîne, sur une route malaisée et hasardeuse, dans les sentiers de la pensée et de l'abstraction :

La Muse tremble et dit : quel vol lu me demandes? Puis-je où tu veux aller t'eseorter sans péril? J'ai besoin d'air sonore, et mes ailes, si grandes, Sont trop lourdes pour fendre un élément subtil.

Un abîme sans ciel, peuplé d'ombres ténues, N'offre à mon large essor aucun solide appui; Parmi les moules creux et les vérités nues Je périrai bientôt de détresse et d'ennui.

Tu ne m'entendras plus ou tu me feras taire, Tantôt m'abandonnant, tantôt sourd à. mes cris, Me forçant à ramper pour consulter la terre Sans pitié pour mes mains et mes genoux meurtris!

Mais le poète, renonçant peut-être au sourire et

comprimant son charme qui fut si doux aux âme* timides, veut lenter une œuvre dure et triste où s'inscrira son plus haut dessein. Aux lamentations de sa Muse, il répond avec courage :

Oh! De dédaigne pas le service à me rendre! Si lu n'es plus réponse, ao moins reste la soeurl

L'ordre mén si un rythme, et, pour le bien comprendre,

l'u bercement sublime est utile au penseur.

Courage! la pensée esl généreuse el >ùiv, Elle te soutiendra. Mais adieu ta chanson! Que l'archet seulement me batte la mesure, si le luth à ma voix refuse l'unisson.

(La Justice. Prologue.)

Dans ces vers l'image est rare et ne satisfait pas les amants des mots somptueux et sonores, mais la pensée a une ferveur singulière et l'accent qui l'accompagne a une noblesse émouvante. Soyons dignes de comprendre que la poésie réside moins dans la qualité des mots que dans la force de l'accent; car les mots se cherchent, se raturent, se remplacent et se trouvent, mais l'accent est L'âme même de notre âme. C'est pourquoi à travers ces mots simples et forts, nous sentons déjà le tragique de ce drame qui se déroulera, à travers les dix veilles du poème, entre la pensée et le cœur de Sully Prudhomme. Dans ces vers nus et fermes où passe en frisson l'aveu d'un amour

héroïque, c'est le cœur qui soulève la pensée, signale le problème à résoudre et ordonne un nouveau labeur; et la Muse s'émeut d'abord et tremble, mais elle se décide à oublier la mélancolique chanson coutumière pour faire retentir le rythme de la vie, le rythme de l'ordre.

Ce sentiment de l'amour a permis, en outre, au poète de distinguer les deux formes de la solitude, l'une qui stérilise nos élans dans les langueurs de la plainte, l'autre qui permet au génie d'élaborer son œuvre en le dérobant aux contacts qui énervent ses audaces. Il y a la solitude du dilettante ou de l'élégiaque qui caresse ses mélancolies et s'enveloppe de silence pour se faire le centre du monde. « J'étais seul, seul sur la terre », dit René, et Byron, après lui, chante sa nostalgie du désert où il perdra le souvenir des hommes. Et Musset-Fantasio répond en écho à ces voix : « Ah! si je pouvais sortir de ma peau pendant une heure ou deux! Si je pouvais être ce monsieur qui passe! C'est tout un monde que chacun porte en lui, un monde ignoré qui naît et qui meurt en silence. Quelles solitudes que tous ces corps

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humains! » Solitude orgueilleuse et stérile, d'où ne sortent que des plaintes!

Mais la solitude du penseur, de celui qui vit dans le plan de l'avenir, et qui semble oublier ceux qui l'entourent pour vivre avec l'humanité, est la condition nécessaire de l'héroïsme intellectuel. C'est la solitude du Dante écoutant dans son âme profonde le monde du Moyen âge qui finit et le monde moderne qu'il entrevoit, — de Vigny dont l'œuvre contrastée traduit les contradictions de la pensée moderne cherchant à déterminer la loi de son destin, — de Tolstoï qui nous adresse, de sa terre lointaine, des paroles si formidables que les assises de notre vie sociale sont ébranlées par un vent de tempête. Cette solitude est sacrée et bruissante de la vie des hommes, car ces sommets lointains et durs retentissent des vœux qui montent de la vallée et apportent les désirs de l'homme et de la nature. Dans ses premières œuvres, le poète a su chanter, comme tant d'autres, la douceur égoïste des solitudes charmées par le songe, mais il a médité la Justice et le Bonheur dans la solitude héroïque agitée par L'amour des humains.

Ainsi ce sentiment de l'amour, épanouissement

de la doctrine de l'aspiration, fortifie sa pensée qui passa du goût de la nuance à l'âpreté, de la finesse à la puissance. Nous savons que son culte pour « le génie probe et tendre » deMichelet et pour les découvertes « merveilleuses et bienfaisantes » de Pasteur apportait à ses dernières années les plus nobles émotions intellectuelles. Il sentait dans leurs œuvres le souci de l'humanité et cette pitié créatrice qui l'avaient dérobé luimême au dilettantisme de la mélancolie. Il avait le droit de se rapprocher d'eux comme on se rapproche des génies familiers et fraternels. Car Sully Prudhomme, qui médite le Bonlieu, rc'est-àdire une philosophie de la vie, et la Justice, c'està-dire une conciliation des lois de la nature et des lois de l'humanité, déplace l'observatoire de la Poésie. Il ne laisse plus la Maison du Berger dans la région du rêve ou dans les lointaines tours d'ivoire, mais il la transporte en pleine vie, parmi les drames de la nature et de l'homme, pour collaborer avec ceux qui font de la pensée la sœur de l'action et la créatrice du progrès. Sully Prudhomme accueillant dans la solitude do sa chambre le souvenir des douleurs terrestres, c'est Pasteur accueillant dans le silence de son

laboratoire le tableau des pires souffrances physiologiques: c'est Michelet évoquant parmi les Archives 1rs angoisses de notre histoire nationale et décrivant dans ses poèmes en prose les aspirations «le la nature entière. Du fond de son âme élargie le poète sent monter le même élan vers le soulagement des misères, la même passion de fraternité. Il croit que la poésie peut se faire bienfaisante et humaine, de même que la science d'un Pasteur s'ouvre aux souffrances des hommes. Il veut que la poésie raconte les étapes de la nature évoluant vers la Justice, de même que Y Histoire de .Michelet expose, avec le drame de la liberté humaine, la vie douloureuse de notre France dans son rêve, si souvent meurtri, d'humanité et de sacrifice. Donc, avec des effusions plus surveillées et une rigueur de raisonnement plus forte, il montrera dans l'univers les ébauches successives où se traduit la montée de la nature vers l'harmonie.

Admirable fécondité de celte doctrine de l'aspiration qui dérobait le poêle au pessimisme et lui permettait de faire de la poésie la compagne de l'histoire et de la science, quand la science et l'histoire savent être les témoins émus et véridiques de la souffrance et des désordres apaisés par la victoire de l'ordre et de la justice!

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