MAL ENSEVELIE
Quand votre bien-aimée est morte, Les adieux vous sont rendus courts ; Sa paupière est close, on l'emporte, Elle a disparu pour toujours.
Mais je la vois, ma bien bien-aimée, Qui sourit sans m'appartenir, Comme une ombre plus animée, Plus présente qu'un souvenir !
Et je la perds toute ma vie En d'inépuisables adieux...
0 morte mal ensevelie, Ils ne t'ont pas fermé les yeux !
^iS-' HEVUE l»KS OOUHS ET CONFÉKENCES
On voit avec quelle délicatesse Sully-Prudhomme fixe par les vers les émotions de son cœur. Un des plus frappants exemples de l'art qu'il possède de traduire une sensation par un symbole nous est fourni par le sonnet du Vase brisé, que vous connaissez tous. Il semble que de tous les mots de celte pièce célèbre s'exhale la douleur du poète en présence de Virréparable. Un coup d'éventail a fêlé le vase où meurt une verveine, et du vase l'eau fraîche a fui goutte à goutte sans que personne s'en aperçût :
Souvent aussi la main qu'on aime, Effleurant le cœur, le meurtrit ; Puis le cœur se fend de lui-même ; La fleur de son amour périt.
Toujours intact aux yeux du monde, Il sent croître et pleurer tout bas Sa blessure fine et profonde ; Il est brisé, n'y touchez pas.
Et cette tristesse du poète s'élève, en d'autres cas, plus haut, prend la forme émue et l'ampleur d'une tremblante prière, la nuit où il s'aperçoit qu'entre toutes les mentalités humaines, alors même qu'on les croit semblables et proches, il existe d'infranchissables abîmes :