LA VOIE LACTÉE
Aux étoiles j'ai dit, un soir :
:< Vous ne paraissez pas heureuses ; Vos lueurs, dans l'infini noir, Ont des tendresses douloureuses ;
Et je crois voir au firmament Un deuil blanc mené par des vierges Qui portent d'innombrables cierges Et se suivent languissamment.
Etes-vous toujours en prière ?
Etes-vous des astres blessés ?
Car ce sont des pleurs de lumière, Non des rayons que vous versez.
Vous les étoiles, les aïeules
Des créatures et des dieux.
Vous avez des pleurs dans les yeux... »
Elles m'ont dit : « Nous sommes seules...
Chacune de nous est très loin Des sœurs dont tu la crois voisine ; Sa clarté caressante et fine Dans sa patrie est sans témoin ;
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Et l'intime ardeur de ses flammes Expire auxcieux indifférents. »
Je leur ai dit : « Je vous comprends ! Car vous ressemblez à des âmes...
Celte forme du talent de Sully-Prudhomme est, en général, la plus connue. Il ne faudrait pas oublier cependant que ce méditatif et ce tendre sait parfaitement, quand il le veut, traduire comme Victor Hugo, comme Alfred de Vigny, dont il est, en certains de ses poèmes, l'émule et le digne successeur, comme Leconte de Lisle, qu'il admirait justement en dépit de la dissemblance de leurs tempéraments, des sensations de lutte, de violence ou de sauvagerie. Ce passage du poème intitulé le Lion suffirait à le démontrer.
Le tigre et le lion sont venus boire à la même source et la haine s'est emparée de leurs âmes de fauves :
0 terreur 1 ils se sont élancés l'un sur l'autre
En même temps, si prompts que lœil les a perdus ;
Comme une grappe énorme, ils semblent suspendus ;
Puis le couple acharné dans l'eau tombe et se vautre :
Sous leurs piétinements durs et précipités.
L'eau vive, les roseaux, les graviers et les mousses
Volent, craquent, foulés, chassés de tous côté.
On ne voit qu'une masse aux nerveuses secousses.
Dans un tumulte sourd, les puissants coups de crocs
Au velours jaune ou noir font de brûlants accrocs ;
Le plus faible en aura jusqu'à ce qu'il ne bouge
Et n'ait plus dans le corps ni souffle ni chaleur.
L'air s'infecte, la source a changé de couleur.
Et le tigre a roulé dans une bourbe rouge.
Le lion s'est dressé sur le vaincu mourant, Le flaire, s'en éloigne, et, maître du torrent. Se secoue en silence et recommence à boire.
Ici pourtant, encore, la lutte du tigre et du lion, que la captivité commune dans une ménagerie réconciliera, est encore un symbole. Chez Sully-Prudhomme, en général, la nature — qu'il comprend admirablement dans toutes ses beautés — avec ses sites et ses plantes et ses bêtes, en la calme splendeur de son immensité, ne sert que de cadre à la réaclion continue de l homme sur sa planète. Certes, l'homme a des devoirs envers les animaux et même envers les choses qui lui sont utiles ou qui contribuent à la joie de ses sens ou de son cœur ; mais le respect de l'être humain, son perfectionnement, tout ce qui peut contribuer à sa grandeur présente ou future, voilà ce qui hante avant tout le poète ! La plus incontestable originalité de Sally-Prudhomme, c'est d'avoir
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appliqué à l'étude de la condition humaine cette même sensibilité exquise dont il a su faire preuve quand il s'agissait de traduire ses émois personnels.
Nul, je crois, plus que ce grand poète, n'a compris le rôle et la grandeur de l'art. Nul n'a voulu, avec plus d'intensité, qu'il jouât un rôle prépondérant dans notre existence quotidienne et qu'il redevînt, comme au temps où régnait Pallas Athéné, accessible et i'amilier aux plus humbles des artisans. Nul n'a aimé davantage les musées, asiles de chefs-d'œuvre. Et pourtant lelle est, en lui, la puissance de la bonté,- telle est la pitié pour la créature vivante qui souffre, qu'il est moralement capable de concevoir ce chef-d'œuvre d'ironie intitulé : les Vénus. II lui valut parfois les mépris et les injustices de ceux qui professent la théorie de l'art pour l'art ; car il osait, lui, artiste et poète, faire passer le souci de l'art après celui de la justice sociale, subordonner la créature de marbre à la créature de chair !