‹ Sully-PrudhommeChapitre 5 sur 10 · LES VÉNUS · texte numérisé non relu

LES VÉNUS

Je revenais du Louvre hier.

J'avais parcouru les portiques Où le chœur des Vénus antiques Se range gracieux et fier.

A ces marbres, divins fossiles.

Délices de l'œil étonné, Je trouvais bon qu'il fût donné Des palais de rois pour asiles...

Et le poète s'attriste au spectacle d'une malheureuse mendiante qu'il aperçoit, la jupe étroite en lambeaux, le regard en détresse, et il s'écrie :

Hélas ! tu n'as ni feu ni lieu ; Pleure et mendie au coin des rues :

Les palais sont pour nos statues, Et tu sors de la main de Dieu !

Ta beauté n'aura point de temple.

On te marchandera ton corps ; La forme sans âme, aux yeux morts.

Seule est digne qu'on la contemple.

Dispute aux avares ton pain

Et la laine dont tu te couvres :

Les femmes de pierre ont des Louvres,

Les vivantes meurent de faim I

Personne avec plus de puissance n'a exprimé le sentiment de

SULLY-PRUDHOMME îl^

la solidarité humaine qu'il ne Ta fait dans le célèbre sonnet : Un Songé :

Le laboureur m'a dit en songe : « Fais ton pain, Je ne te nourris plus, gratte la terre et sème. » Le l^tisserand m'a dit : « Fais tes habits toi-même. » Et le maçon m'a dit : « Prends la truelle en main. »

Et seul, abandonné de tout le genre humain Dont je traînais partout l'implacable anathème, Quand j'implorais du ciel une pitié suprême, Je trouvais des lions debout dans mon chemin.

J'ouvris les yeux, doutant si l'aube était réelle : De hardis compagnons sifflaient sur leur échelle. Les métiers bourdonnaient, les champs étaient semés.

Je connus mon bonheur, et qu'au monde où nous sommes Nul ne peut se vanter de se passer des hommes ; Et, depuis ce jour-là, je les ai tous aimés.

Il ne les aime pas seulement dans le présent, mais dans le passé. Il vénère les héros de la civilisation grandissante ; il honore les lombes des aïeux de toutes les races et, en particulier, de cette race atine qui fut grande entre toutes. Il a dit dans la Voie appienne :

Au temps rude et stoïque où l'on savait mourir Sans plus rien regretter et sans plus rien attendre, Où l'on brûlait les morts, ne gardant que leur cendre. Afin que rien d'humain n'eut 1 affront de pourrir ;

Avant que, pour jamais, la nuit des catacombes Eût posé sur le monde un crêpe humide et noir, Et que la foi, mêlant la terreur à l'espoir, Eût mis l'éternité douteuse au fond des tombes.

Les tombes n'étaient point d'un abord odieux : Les Romains qui sortaient par la porte Capène Sur la voix Appia marchaient, voyant à peine Ces antiques témoins qui les suivaient des yeux.

Sa lyre se fait plus douce, ses accents montent plus familiers, quand il évoque leeharme simple de ces souvenirs qui surgissent et s'imposent à notre pensée, quand nous longeons les murs d'une de nos cités de France aux vieilles maisons ou quand nous suivons, à la campagne, quelque grande allée de tilleuls centenaires. Que n'ai-je le temps de vous lire en entier cette poésie sur les vieilles maisons, dont voici les premières et les dernières strophes :

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