LA GRANDE ALLÉE
C'est une grande allée à deux rangs de tilleuls ; Les enfants, en plein jour, n'osent y marcher seuls.
Tant elle est haute, large et sombre- Il y fait froid l'été presque autant que l'hiver. On ne sait quel sommeil en appesantit l'air,
Ni quel deuil en épaissit l'ombre.
Tout au fond, dans un temple en treillis, dont le bois. Par la mousse pourri, plie et rompt, sous le poids
De la vigne vierge et du lierre, Un amour malin rit, et, de son doigt cassé, Désigne encore au loin les cœurs du temps passé
Qu'ont meurtris ses flèches de pierre.
A toute heure, on sent là les mystères du soir : Autour de la statue impassible, on croit voir
Deux à deux voltiger des flammes.
L'esprit du souvenir pleure en paix dans ces lieux ; C'est là que, malgré l'âge et les derniers adieux,
Se donnent rendez-vous les âmes,
Les âmes de tous ceux qui se sont aimés là. De tous ceux qu'en avril le dieu jeune appela
Sous les roses de sa tonnelle ; Et, sans cesse, vers lui montent ces pauvres morts ; Us viennent, n'ayant plus de lèvres comme alors.
S'unir sur sa bouche éternelle.
Sully-Prudhomme aimait les arbres ! Non seulement ceux de la grande allée, non seulement les tilleuls voisins des habitations, mais les peupliers qui longent les rivières, mais les frênes, les hêtres, les chênes de la forêt ! Je revois encore l'expression navrée de sa figure, lorsque je vins, un jour, lui raconter avec indignation que des bûcherons, mal dirigés par un forestier imbécile, avaient saccagé dans la forêt de Chantilly, laquelle, par une ironie suprême, fait partie du domaine légué àl'In&litutde France parle duc d'Aumale, les arbres magnifiques situés en bordure de la route de la verrerie qui constitue l'un des sites les plus pittoresques de la région. Il fit de son mieux, un peu tard, hélas! pour atténuer les conséquences de ce sacrilège. Il avait accepté la présidence d'un groupement duquel je m'honore de faire parlie : la Société pour la protection des paysages de France, et la première communication qu'il adressa à ses collègues contenait ce noble passage :
« Il existe entre les Français etla terre deleur pays une relation, non pas seulement de nourrisson à nourrice, je veux dire purement économique, mais en outre une attache esthétique, née
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de la séculaire caresse du sol aux yeux, parce que, dans ses aspects si divers, le pays est beau... S'il est vrai que le visage de la patrie soit à un haut degré l'inspirateur et l'éducateur original et permanent du goût, ne devons-nous pas veillera l'intégrité de nos beaux sites avec autant de sollicitude, même avec une piété plus tendre encore, qu'à la conservation de nos œuvres d'art ?... Il n'y a pas, à mon avis, de plus grave attentat à la dignité d'un peuple que l'amoindrissement chez lui de Tattrait du beau... Or, à force de restreindre pour lui le nombre des occasions d'admirer, on risque d'en abolir ce besoin dans l'âme nationale, de supprimer en l'homme ce qui le différencie le plus delà bête. Maintenir aussi grande que possible cette différence, voilà ce qui, par excellence, est d'utilité publique ^chez un peuple comme le peuple français, qui, moins que nul autre peut-être, est exposé à la famine.»
On voit combien étaient liées dans l'âme de Sully-Prudhomme la passion pour la beauté et la passion pour l'idée de patrie. Sur ces deux points, le poète, qui connut si souvent l'angoisse du doute devant les grands problèmes de la philosophie et devant l'énigme de la mort, s'est montré afTirmatif et hautement résolu, mais, comme il nous l'a expliqué lui-même dans une poésie célèbre intitulée Repentir^ l'ardeur de ses convictions françaises s'est vivifiée au spectacle de la misère nationale au lendemain d'une douloureuse épreuve, dont je veux croire que l'énergie des Français saura leur éviter le retour :
J'aimais froidement ma patrie, Au temps de la sécurité ; De son grand renom mérité J'étais fier sans idolâtrie.
Je m'écriais avec Schiller ;
« Je suis un citoyen du monde ;
En tous lieux où la vie abonde,
Le sol m'est doux et l'homme cher I
Des plages où le jour se lève Au pays du soleil couchant, Mon ennemi, c'est le méchant, Mon drapeau, l'azur démon rêve I
Où règne en paix le droit vainqueur, Où l'art me sourit et m'appelle, Où la race est polie et belle, Je naturalise mon cœur ;
Mon compatriote, c'est l'homme 1 »
Naguère ainsi je dispersais Sur l'univers ce cœur français :
J'en suis maintenant économe.
J'oubliais que j'ai tout reçu.
Mon foyer et tout ce qui m'aime, Mon pain et mon idéal même, Du peuple dont je suis issu.
Et que j'ai goûté dès l'enfance.
Dans les yeux qui m'ont caressé.
Dans ceux mêmes qui m'ont blessé.
L'enchantement du ciel de France I
Je ne l'avais pas bien senti ; Mais, depuis nos sombres journées, De mes tendresses détournées Je me suis enfin repenti.
Ces tendresses, je les ramène Etroitement sur mon pays, Sur les hommes que j'ai trahis Par amour de l'espèce humaine.
Sur tous ceux dont le sang coula Pour mes droits et pour mes chimères : Si tous les hommes sont mes frères, Que me sont désormais ceux-là ?
C'est une joie parliculière de trouver celte netteté vibrante dans raffirmation des convictions patriotiques de Sully-Prudhomme, quand on a partagé, en suivant attentivement son œuvre considérable, je ne dirai pas seulement ses émotions, mais ses tortures morales en présence du problème religieux et des nobles questions que suscitaient sans cesse sa curiosité philosophique, son esprit d'analyseinsatiable et toujours en éveil. Je ne puis malheureusement m'aventurer ici sur le terrain de l'étude philosophique sans m'exposer à déborder les cadres de cette conférence. Je vousciterai seulementquelques-unes des strophes par lesquelles s'exprime de la façon la plus simple ce doute qui trop souvent ravageait son esprit. On y décrouvrira Tinfluence combinée de Montaigne et de Pascal. Voici d'abord un fragment du poème à la Mort :
Les mains, dans l'agonie, écartent quelque chose. Est-ce aux maux d'ici-bas l'impatient adieu Du mourant qui pressent sa lente apothéose, Ou l'horreur d'un calice imposé par un dieu ?
Est-ce l'élan qu'imprime au corps l'âme envolée. Ou contre le néant un héroïque effort.
Ou le jeu machinal de l'aiguille affolée. Quand le balancier tombe, oublié du ressort ?