REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Naguère ce problème, où mon doute s'enfonce, Ne semblait pas m' atteindre assez pour m'offenser : J'ioterrogeais de loin sans craindre la réponse ; Maintenant je tiens plus à savoir qu'à penser.
Ah I doctrines sans nombre où l'été de mon âge Au vent froid du discours s'est flétri sans mûrir, De mes veilles sans fruit réparez le dommage, Prouvez-moi que la morte ailleurs doit refleurir,
Ou bien qu'anéantie, à l'abri de l'épreuve. Elle n'a plus jamais de calvaire à gravir; Ou que, la même encor sous une forme neuve, Vers la plus haute étoile elle se sent ravir !
Faites-moi croire enfin dans le néant ou Vélre, Pour elle et tous les morts que d'autres ont aimés ; Ayez pitié de moi, car j'ai faim de connaître. Mais vous n'enseignez rien, verbes inanimés !
Ni vous, dogmes cruels, insensés que vous êtes.
Qui du Juif magnanime avez couvert la voix ;
Ni toi, qui n'es qu'un bruit pour les cerveaux honnêtes.
Vaine philosophie où tout sombre à la fois ;
Toi non plus, qui sur Dieu résignée à te taire, Changes la vision pour le tâtonnement.
Science qui, partout te heurtant au mystère Et n'osant l'affronter, l'ajourne seulement.
Des mots ! des mots 1 Pour l'un, la vie est un prodige. Pour l'autre un phénomène. Eh ! que m'importe à moi 1 Nécessaire ou créé, je réclame, vous dis-je. Et vous les ignorez, ma cause et mon pourquoi.
Ainsi le doute s'exhale en un cri de détresse dans plus d'un poème: mais, parfois aussi, il se fait mélancolique et résigné, et le poète s'abandonne aux forces supérieures qui mènent le monde, la fatalité devant laquelle nos gestes sont semblables à ceux des petits enfants :
Vous qui m'aiderez dans mon agonie,
Ne me dites rien ; Faites que j'entende un peu d'harmonie,
Et je mourrai bien.
La musique apaise, enchante et délie
Des choses d'en bas :
Bercez ma douleur, je vous en supplie,
Ne lui parlez pas.
Je suis las des mois, je suis las d'entendre
Ce qui peut mentir ; J'aime mieux les sons qu'au lieu de comprendre Je n'ai qu'à sentir :
SULLY-PHL'DHOMME 425-
Une mélodie où l'âme se plonge
Et qui, sans effort.
Me fera passer du délire au songe,
Du songe à la mort.
Vous qui m'aiderez dans mon agonie,
Ne me dites rien.
Pour allégement, un peu d'harmonie
Me fera grand bien.
Sully-Prudhomme m'avait souvent confié son grand annour pour la musique. Elle évoquait en lui un sentiment assez vague tout à la fois angoissant et doux. Elle était comme rindicalion, comme l'écho d'une harmonie infiniment complexe à laquelle nous participons par nos sens, par notre cœur. Il l'aimait et pourtant la goùtait-il pleinement, avec l'abandon nécessaire ?... Je ne le crois pas, pour ma part. Je tiens d'un intime ami du poète une anecdote qui n'a jamais élé contée à ma connaissance. Un jour qu'il écoutait, comme perdu d'extase, la voix d'une délicieuse femme qui chantait à sa demande une phrase qu'il gotîtait particulièrement, il ne tarda pas à donner cependant, en dépit de l'art sobre et impeccable et du charme puissant de la musicienne, des signes d'une nervosité évidente et dut sortir avant la fin du morceau. L'ami commun qui m'a renseigné lui demanda plus tard ce qui avait déterminé chez
lui ce mouvement inattendu.... Une défaillance d'exécution
l'évocation d'un souvenir trop pénible ? Il n'en était rien : Sully- Prudhomme souffrait tout simplement, en écoutant la musique, de l'exaspération, intolérable à certains jours, de son esprit d'analyse. 11 cherchait en quelque sorte malgré lui àcalculer, comme l'eût fait un mathématicien, l'enchaînement des notes et des phrases et le jeu du mécanisme musical. Il devenait semblable à la petite fille qui admire sa poupée, mais ne peut résister à la tentation de lui briser la tête pour en examiner le contenu. Cette même tendance d'esprit se manifestait encore de plusieurs autres manières. Il estimait que le rythme poétique se suffit à lui-même et n'endurait que péniblement l'audition de ses vers mis en musique.
Il faut l'avoir connu personnellement pour savoir combien le travail lui était pénible et combien justement s'opplique à lui l'observation de Racine, lequel disait avoir appris de Boileau à faire difficilementdes vers faciles. Le scrupule de la forme empoisonnait sa joie d'écrire, et son effort de création, qui fut pourtant si considérable, si multiple, si varié, si fécond, n'alla jamais sans souffrance.
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Ajoutez à cela que SuUy-Prudhomme appartenait à cette école du Parnasse, dont Leconte de Lisle fut le grand pontife et Théodore de Banville, dans son célèbre traité de versification, le théoricien. Il pratiquait comme ses camarades le culte de la rime, qui devait être non seulement suffisante, mais très riche, le culte du sonnet dont il abusa quelquefois et des formes de versification les plus compliquées. Ne nous en plaignons pas, car c'est à cette rude discipline qu'il dut la perfection de ses poèmes lyriques de courte étendue ; mais regrettons qu'il n'ait pas su s'affranchir de ses préjugés doctrinaires en matièrede poésie, quand il voulut édifier de plus vastes constructions poétiques et philosophiques ; il lui arrivera trop souvent alors d'être comme étouffé dans un vêtement trop étroit.
Il le sentait bien lui-même, vers la fin de sa vie. Je me souviens qu'après avoir levé les bras au ciel, quand il découvrit dans les poèmes que je lui soumettais des mots au singulier rimant avec des mots au pluriel, il finit par reconnaître qu'en matière de poésie philosophique cette licence était justifiée et parfois nécessaire, et qu'elle m'évitait la nécessité de torturer les mots et de dénaturer la syntaxe pour éviter qu'un « s » ou un « x » heurtât non pas l'oreille, qui n'en percevait pas l'existence, mais simplement la vue... Il avait même fini par accepter, non pour lui mais pour ses cadets, le droit de faire rimer « père » au singulier avec « repaires » au pluriel. Il écrivit même, quelques années plus tard, dans la préface qu'il voulut bien consacrer à mon premier recueil de vers : « Vous attestez l'indépendance de votre critique en prenant dans vos propres vers des libertés légitimes contre les quelques règles abusives de la poétique traditionnelle. Je ne saurais vous désapprouver. Ma fidélité à ces règles est affaire d'habitude. »
Il faut savoir quelle était l'intransigeance des camarades d'école de Sully sur ce terrain pour apprécier à sa valeur la souplesse d'esprit de mon vénéré maître.
Mais, encore une fois, toute sa carrière de production s'était écoulée sans qu'il eût cessé de connaître pour son compte la double appréhension du doute moral, qui, chez lui, n'était pas un vain mot, et de la lutte acharnée pour enfermer sa pensée en des vers.
Ses grands poèmes : le Zénith, le Bonheur, surtout la Justice, en portent de pénibles traces. Je ne puis malheureusement ici m'étendre sur eux.
J'évoquerai seulement ces vers sublimes qui marquent le point culminant du zénith :
SULLY-PhUnnOMME ~4â5L
Mourir où les regards, d'âge en âge s'élèvent,
Où tendent tous les fronts qui pensent et qui rêvent,
Où se règlent les temps graver son souvenir.
Fonder au ciel sa gloire, et, dans le grain qu'on sème,
Sur terre propager le plus pur de soi-même.
C'est peut-être expirer, mais ce n'est pas finir.
Je rappellerai l'admirable suite dialoguée des épisodes du poème du Bonheur, où l'artiste, Faustus, et sa muse, Stella, connaissent tour à tour l'ivresse immatérielle des saveurs et des parfums, des formes et des couleurs, puis les nobles joies de la pensée et abandonnent volontairement le monde idéal où ils s'étaient isolés pour retrouver la réalité terrestre et l'aiguillon de la lutte.
Quand on entend dire que ce genre de poésie est trop abstrait pour demeurer vraiment poétique, il faut, en guise de réponse, lire à ceux qui tiennent de tels discours un des nombreux passages du Bonheur où le lyrisme intense du poète a su se donner carrière ; l'épisode du rossignol est un des plus beaux :
0 Stella, mon amie, après tant de vacarme :
Blasphèmes, cris, sanglots, soupirs, clameurs. Appels aigus, et confuses rumeurs.
Voix d'tiommes, bruits d outils, fracas de chars et d'armes.
Que ce silence est doux, ineffablementdoux I Qu'il est suave à l'âme, ce silence Où, clair et pur, dans l'air serein s'élance
Le chant de ces oiseaux qui n'ont pas peur de nous !
Vers nous, de tous côtés, ils arrivent par bandes.
Regarde-les près de nous voltiger,
Oa balancer en éventail léger Leurs ailes, sur nos fronts ouvertes toutes grandes.
Ecoutons-les. Jadis l'hymne du rossignol,
Si renommé sur notre ancienne terre.
Des nuits d'alors enchantait le mystère Sans jamais rendre au ciel l'âme enchaînée au soL
Te souvient-il du parc où nous errions si tristes ?
Dans un sentier tout jonché de lilas.
La solitude alanguissait nos pas, Le crépuscule aux fleurs mêlait ses améthystes.
Où somhrait le soleil dans un lointain pays.
Nos cœurs rêvaient une patrie absente...
Quand une note au ciel retentissante Comme un trait d'or soudain s'éleva du taillis.