‹ Sully Prudhomme: Poète Sentimental Et Poète PhilosopheChapitre 10 sur 45 · LA VIE INTÉRIEURE · texte numérisé non relu

LA VIE INTÉRIEURE

Prêtre, tu mouilleras mon front qui te résiste : |

#5 Trop faible pour douter, je m’en irai moins triste Lee Dans le néant peut-être, avec l’espoir chrétien (1).

ns Mais ce n'étaient là que velléités, pas même, querêveriessenti- mentales. La foi lui manquait, et le Dieu dont il invoquait la

présence ne répondait pas à son appel.

Je vous attends, Seigneur ; Seigneur, êtes-vous là ? J’ai beau joindre les mains et, le front sur la Bible,

| Redire le Credo que ma bouche épela,

| Je ne sens rien du tout devant moi. C’est horrible (2).

«La Science, pour lui emprunter ses propres expressions, s'était - rencontrée avec le Christianisme dans son âme » (3) et l’y avait | … supplanté. Mais elle n’avait pu en effacer tout à fait le souvenir.

. «La voix, — dira-t-il encore, — tour à tour terrible et caressante

de l'Eglise qui, dès notre enfance, s’est donné pour écho la voix

maternelle, nous laisse à tout jamais dans l’âme une vibration

difficile à éteindre. On a eu beau détruire et même oublier le dogme, il nous en reste le vague et puissant charme d’une hymne

dont on ne se rappelle plus une note, mais dont l’impression

lointaine subsiste. La science froide et sûre en face d’un spectra religieux qui ne veut pas lui céder la place, voilà le drame moderne de la pensée humaine » (4). Ce drame se jouait en lui depuis Theure où en contemplant dans le ciel pur de la nuit les sept étoiles de la Grande Ourse, il avait eu la sensation de l’inflexibilité des lois de la nature et du déterminisme universel :

Tu n’as pas l’air chrétien, le croyant s’en étonne, O figure fatale, exacte et monotone, | Pareille à sept clous d’or plantés dans un drap noir.

Ta précise lenteur et ta froide lumière Déconcertent la foi ; c’est toi qui la première M'as fait examiner mes prières du soir (5). ii

1) Les Epreuves : Bonne mort.

2) Ibidem : La Prière.

3) Lettres à une amie, 1877.

(4) Ibidem.

(5) Les Epreuves : La Grande Ourse.

GE

à La

4 À défaut d’un credo religieux, Sully Prudhomme aurait-il pu

trouver dans une croyance métaphysique la certitude morale dont il éprouvait le besoin ? De ce côté encore, les difficultés se présen- taient, et elles n’étaient pas moindres. Si le poète n’avait aucune objection ? à faire à l'existence de Dieu, tant qu’il se contentait de définir la divinité de la manière la plus abstraite, 4« ce qui est. nécessairement et agit librement » (1),il se voyait en peine dès

qu’il s'agissait de se faire du souverain être une idée un peu plus précise. Il ne pouvait concevoir «une nature aveugleet fatale» qui

«révoltait sa raison» ;il lui semblait impossible qu’il n’y eût pas

«une pensée organisatrice de l’univers » (2). Mais, sorti de là,ilne

rencontrait plus que complications et obscurité. S'il se fût aban-

donné à l’élan desoncœur,peut-être uneintuitionhardiel’eût-elle porté d’un seul coup à la cime des choses. Mais les philosophies et : les systèmes. se disputaient son esprit, s’y combattaient les uns les autres, et n’y engendraient que confusion. « Fou disait-il en parlant à Dieu, ils sont venus

s’acharner sur mon âme ; Ils me rendent aveugle au jour qui te proclame Et n’agitent en moi que des flambeaux épique (3).

Le dieu du laboureur et le dieu du curé le choquaient également, comme étant l’un et l’autre taillés à l’image de l’homme.

Mais les dieux des penseurs ne le satisfaisaient pas davantage. Le déiste, disait-il,

contemple un pur je ne sais quoi Loïntain, par qui le monde, en s’ordonnant, commence ;

le savant

Nomme son dieu nature et n’en fait qu’une loi. »

Fallait-il, pour échapper à l’anthropomorphisme et à Tab ; tion, « identifier Dieu avec l'univers » ?

(1) Journal intime.

(2) Ibidem.

(3) Les Epreuves : Piété hardie.

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