HET RE & LA FEMME ET L'AMOUR. JT
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. grâces et de toutes les séductions qu'ils souhaitent de trouver en elle et dont ils ont pris la première idée dans leur propre cœur. Il n’en va pas autrement pour Sully Prudhomme. Son idéal de la Moauté féminine est en rapport étroit avec la tendresse mêlée de Pc qui est la nuance particulière dont, en traversant son âme, se colore l'amour. Il ne faut pas se laisser induire en erreur par telle ou telle déclaration qu’on rencontre dans sa prose ou dans . ses vers. En sortant du Louvre, un jour de février 1864, il écrit Ba son Journal : « La Vénus de Milo. Comment un chef-d'œuvre agit sur l'âme. La tête est fine, un peu petite. Le cou... les épaules ?.. Est-ce l’idéal ? On ne peut penser sans un frisson que peut-être c’est là la perfection de la beauté féminine, et qu’on a devant les yeux le modèle tel qu’il est dans la conscience de la . Nature. Qu’y changeriez-vous ? » Si nous en croyons un sonnet qui paraît dater à peu près de la même époque, il semble bien qu’à tout prendre lui-même n’y voulût rien changer. La Nature, assure-t-il, n’a fait, en incurvant les mers, en creusant les vallées et en soulevant les collines, qu’esquisser par avance les lignes - harmonieuses du corps féminin. Mais quand, enfin, elle créa la femme, encore n’arriva-t-elle pas du premier coup à la perfection, Son chef-d'œuvre, ce n’est pas Eve ; c’est « le type suprême » où. l’art, en prenant pour modèle la fleur de la race grecque, a tracé
D'un corps humain parfait les surhumains contours (1).
Mais cette beauté transcendante, si elle est capable de ravir l’esthète ou l'artiste, il ne s'ensuit pas qu’elle parle au cœur de l'amant. Ce qu’elle a dans sa perfection d’absolu et de souverain accable l’âme et repousse l’amour. Le poète le sentait bien, quand ila parlé avec une sorte d’horreur sacrée de la grande beauté « qui
fait mal », qui dépasse
L’horizon du désir et la force du cœur (2) ;
HAE) Epaves : La Vénus de Milo:
* (2) Les Epreuves : Fatalité.
de cette « splendeur excessive, implacable », de cette forme surnaturelle qui reçoit l’adoration mais ne rend pas le baiser, de ce . « spectre blanc » qui s’interpose entre l’amant et l’amante et, comme un voile éblouissant dérobe celle-ci à celui-là. A «la déesse» va, comme il se doit, « le culte glorieux ». Mais c’est « l'humble mortelle » qui est l’objet de « la tendresse » (1). L'une a la beauté et l’autre a la grâce : « la grâce, disait La Fontaine, plus belle. encore que la beauté (2) ». Je ne sais si Sully Prudhomme serait allé jusqu’à prendre à son propre compte cette opinion d’un homme qui a beaucoup aimé les femmes. Peut-être, ainsi formuée, lui eût-elle semblé blasphématoire. Mais il reconnaissait qu'à la beauté il fallait que s’ajoutât la grâce, pour lui donner la séduc- : tion. « La beauté, en elle-même, sans le secours de la grâce, n’est qu’admirable, elle n'est pas aimable (3) ». Et s’il eût été mis en. demeure d’opter entre les deux, et s’il eût été libre dechoisir, — n’en doutons pas, puisqu’aussi bien il nous l’a déclaré lui-. même (4), — c’est la grâce qu’il aurait souhaité d’aimer. Cette grâce, au surplus, de quoi donc est-elle faite ? Sans doute et tout d’abord des charmes physiques dont la femme à son printemps est douée par la vie. J’en emprunte l’énumération à : Sully Prudhomme lui-même : « visage vermeil »,4 grands yeux», chevelure scintillant au soleil «comme une cendre d’or », «bouche en fleur », poitrine veinée d’azur (5)... Mais elle est faite surtout d’ignorance et d’ingénuité. La jeune fille qui arrive à l’âge d’être aimée n’a rien à faire que de se « laisser éclore » (6). La nature et le temps travaillent pour elle sans qu’elle ait besoin d’y penser, et, —— C’est le poète qui le dit, —la beauté lui vient en dormant. S'ila quelque conseil à lui donner, c’est uniquement de ne point gâter Par une intempestive recherche et de malencontreux ornements le chef-d'œuvre qu’elle offre aux yeux dans sa simplicité native :
(1) Les vaines Tendresses : uté.
(2) Adonis. ; Ed
(3) Journal intime.
(4) Les Epreuves : Fatalité.
(5) Epaves : Contraste.
(6) Siances et Poèmes : À une belle enfant.
SAR" FHAUE cr FEMME ET L'AMOUR PE à
NES. N’aimez l’or que pour sa pureté ; ; RO EEE Ke RG N’aimez que la candeur dans vos blanches toilettes ; 14 UD :
É Et si vous vous posez au front des violettes, | ? #$ Aimez la modestie en leur in beauté. /. ,
Plus encore que des attraits du visage et des élégances de la ; mode, c'est de toutes les vertus dont une parure pres est ? emblème que se compose la grâce,
Ce geste aisé du cœur dont le luxe est jaloux (1). ar DUT:
=. Mais tant s’en faut que le poète regarde cette virginité de l’âme, - cette idéale blancheur comme une barrière de glace destinée à arrêter l’amouret à le tenir à distance. La candeur n'exclut pas la ds hi, tendresse ; elle la favorise plutôt, en conservant intactes,comme une richesse ignorée, toutes ces puissances d'aimer qui ra À un jeune cœur ; et elle la rend communicative par un inimitable accent de sincérité. Celui qui est l’auteur de ce «naïf tourment», … celui qui voit couler des pleurs dont il est la cause, celui qui voit son image introduite « dans ce sanctuaire » où jusqu'alors Dieu
seul et une mère ont gravé « leurs noms bénis », celui qui se sent nu - l’âme de cette âme et la vie de cette vie, celui-là est bien près ; bd’ éprouver à son tour la tendresse dont il est l’objet et, à celle qui i
. l'aime ainsi tout bas, de répondre avec le poète : 4 Viens ! viens ! soyons heureux ensemble,
Je t'adore pour ton amour (2). »
L'amour tel que Sully ho ie le conçoit est une loi de la nature. Il en a le caractère de nécessité universelle. IL n’est au LEE de personne de se soustraire à l'amour. Il en a aussi le
(1) PT Epreunes : Conseil. ; (2) Stances et Poèmes : Fleurs sans soleil. Hs
Gr ‘caractère de fatalité. Personne n’est libre see ici plutôt ” qu ailleurs :
ÿ À Le cœur ne choisit pas la première qu’il aime (1);
#2 ; et l’amante qui lui a été imposée par le destin, l'homme peut la trahir, il peut même ne pas la connaître, c’est elle qui, quoi qu’il fasse, régnera sur sa vie ; il ne pourra «pas plus la changer que sa
ur à pas la fatalité de la passion dont les romantiques nous ont assez
rebattu les oreilles. La passion, pour eux, était une force brutale :
et aveugle, qui va sans savoir où elle va, dévaste tout au passage
Br. La conception de Sully Prudhomme se rapproche au contraire très nettement de la conception platonicienne qui fut au xvre siècle la religion amoureuse de ces poètes lyonnais dont j'ai déjà signalé
sœur ». Remarquons-le toutefois : cette fatalité de l’amour n’est .
Ù et se dresse orgueilleusement sur les ruines qu’elle a entassées.
; d’un mot les affinités avec sa pensée.On sait comment le chef de
cette école, l'abbé de Cercanceaux et évêque de Digne, Antoine TS Héroët, a exposé dans sa Parfaicte Amye, les origines et la nais- LI 38 sance de l’amour selon une doctrine dérivée en droite ligne du Banque, par l'intermédiaire de Marsile Ficin : Quand deux esprits, au ciel devant liés, Et Puis recongneus en terre, et r’alliés, 4 Trouvent les corps propices, et les sens
ee Ê Touts attentifs, serfz et obéissants, Fe De mutuelle et telle affection,
En | L’ung a de l’aultre une fruition, fa ie # Un aise grand, certain contentement.
DR Qui n’est congneu que de l’entendement.
cr + De quel plaisir ces deux-là sont Da ‘4e En se voyant en divers corps unis (2) |.
Par une démarche analogue, au dire de Sully Prudhomme, les amants cherchent ici-bas et croient retrouver l’un dans l’autre le type de perfection dont ils portent l’idée en eux-mêmes et pour lequel ils ont été créés.
à) Stances et Poèmes : La Puberté,.
Français Modernes), Paris, 1909! p.
Heroët, Œuvres Poétiques, a Fernene Gohin (Société des Textes
Les terrestres amours ne sont qu’une aventure :
#5 è Soupirent vainement, et nous pleurons loin d’eux. C’est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble :
Ce qui m'’attire en toi, c’est elle, et tous les deux 5 Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble (1). si
Ainsi l’amour consiste en la poursuite d’un idéal, qui, par
définition, ne saurait être atteint ici-bas. Cette théorie a sa pro- … fondeur et sa noblesse, Elle a aussi ses dangers. Elle explique l’inconstance, et elle l’excuse,simêmeellenelajustifieetnel’auto- … Tise. d % -\ J'aime toujours plus chaque amante, FR a . Mais, plus profondément charmante, LE nt ‘ Chacune me fait plus souffrir, PE ne Le É Et toi, la dernière venue, Nr:
| £ Je t’aime moins que l’inconnue MALE ‘ V - Qui demain me fera mourir (2). yes y C’est là, en six vers, toute la psychologie de ce Don Juan que £ | … Musset, quelque trente ans auparavant, avait célébré, en vingt strophes inoubliables, comme le héros, le martyr et le prêtre de la Ua
religion de l’amour :
Quelle est donc, disaient-ils, cette femme inconnue Qui seule eût mis la main au frein de son coursier ? Qu'il appelait toujours et qui n’est pas venue ? Où l’avait-il trouvée ? Où l’avait-il perdue ? ; Et quel nœud si puissant avait su les lier, / Que, n’ayant pu venir, il n’ait pu l'oublier ?
L'eats
| N'’en était-il pas une, ou plus noble, ou plus belle, Parmi tant de beautés, qui de loin ou de près
De son vague idéal eût du moins quelques traits ? \ Que ne la gardait-il ? Qu’on nous dise laquelle | Toutes lui ressemblaient : ce n’était jamais elle (3)...
D = Ity a dans les vers de jeunesse de Sully Prudhomme, une veine de don juanisme,— de don juanisme timide, sentimental et inno-
(1) Les Vaines Tendresses : Les amours terrestres. . (2) Stances ei Poèmes : Inconslance.
(3) Namouna, chant II.
Ton époux à venir et ma femme future MEL Res tee
* "a: J PP PE PE PP PE EEE EEE PE EEE TETE TS
cent. Le poète a son sérail, comme un prince d'Orient. Il l’a peuplé de beautés auxquelles il accorde à son gré ses sourires :
Ms 0 J’aime éternellement la dernière choisie RE Et je les choisis tour à tour (1):
… Maïs ce «harem» est « un vierge harem d’amantes sans cares- Re ses », car il est « dans son cœur ». Et si, à l'exemple du séducteur espagnol, il entreprenait de dresser la liste de ses mille et trois amoureuses, ce ne sont pas des conquêtes qu’il y inscrirait, mais les mélancoliques souvenirs d'images effacées aussitôt qu'appa- rues et de rêves évanouis aussitôt qu’ébauchés : Que fe me suis souvent éloigné, l’œil humide,
Avec l’adieu glacé d’une vierge timide & . Que je chéris toujours et ne reverrai plus (2) 1
I n’y a là ni romantisme, ni libertinage ; il n’y a que jeux de l'imagination et du cœur. L’amour qui eût comblé les vœux de Sully Prudhomme, celui auquel il aspirait de tout l'instinct de sa nature délicate et tendre, ce n’est pas la passion qui éclate comme Pres un coup de tonnerre, c’est l’affection enfantine qui, sans même 2 qu’on y pense, devient insensiblement de l'amour. Deux adoles- È cents ont grandi côte à côte, se voyant presque chaque jour, goûtant les mêmes plaisirs, partageant les mêmes jeux. Entre eux, Bèer c'est une camaraderie franche, naïve, sincère, fraternelle, Mais un moment vient, tôt ou tard, où ils s’aperçoivent avec émoi que le sentiment qu’ils éprouvent l’un pour l’autre a changé de nature, qu'il s’est fait plus secrét, plus profond et plus doux :
2 Danser, babiller, rire ensemble, Ces jeux ne nous sont plus permis :
Vous rougissez et moi je tremble, Je ne sais ce qui nous rassemble, Mais nous ne sommes plus amis (3).
er
C'est l’éternelle idylle : Daphnis et Chloé, moins la nudité
(1) Sfances et Poèmes : Un sérail.
(2) Ibidem : Il y a longtemps.
(3) Zbidem : Séparation.
5, TUE < L re, \ LA FEMME ET L'AMOUR
antique ; Paul et Virginie, sans l’exotisme du décor. Tout cela se passe sous les yeux des parents, dans un salon Louis-Philippe ou sur la terrasse des Tuileries. Cela pourrait se passer aux yeux de la terre entière. Il n’y a rien que de candide dans le rêve que font tout éveillés deux enfants de seize ou de dix-huit ans. Il n’y a rien non plus qui ne semble aisément réalisable. Quel- ques années de patience, et, ces enfants, on n’aura plus qu’à les - unir... Eh ! non, les choses ne vont pas si facilement dans la société / où est né le poète et dans la classe à laquelle il appartient. Dans la petite bourgeoisie de son temps, les filles, quand ellesse marient, se marient de bonne heure. Ou plutôt elles ne se marient pas ; on les marie. On leur choisit pour époux, comme ilconvient,nonpas …
… des « enfants » de leur âge, mais des hommes,
D'un prospère foyer protecteurs économes (1),
et « plus sages », s’ils sont « moins aimants ». Et les jeunes gens ” qui voient leurs camarades d’hier, obéissant à leur destinée traditionnelle, s'éloigner d’eux et entrer dans une nouvelle vie
où rien ne subsistera plus des « gaîtés familières » et de la douce - intimité de jadis, détournent la tête avec un mélancolique regret : è
Quelle solitude est la nôtre !
Ou dans les bras de l’homme, ou dans les bras de Dieu Fate
Nos compagnes, hélas ! tombent l’une après l’autre,
j Un soir s’en va l’enfant aimée :
Sa vie en s’éteignant nous laisse un corps tout froid,
Comme d’un cierge pur la flamme parfumée Décroît.…
Un matin, c’est une épousée ; ; Elle marche à l’autel, l’œil baissé mais vainqueur j Aux lèvres va fleurir la joie ensemencée , Au cœur |
Qu'’êtes-vous, vierges de la veille ?
Ange ? épouse ? pour vous quel est le meilleur sort ? Plus d’une ombre en passant nous répond à l’oreille : La mort (2).
124 { Stances et Poèmes : Les adieux.
2) Ibidem.
Adieu !... CR
* ; à & te
Pour eux, de toutes façons, elles sont perdues, et, avec elles, un peu d'eux-mêmes, déjà, disparaît dans le gouffre du passé. Tombe du cimetière ou « tombeau nuptial », c’est tout un pour leur cœur, et ils prennent, pour le reste de leur vie, « le deuil
de leur jeune idéal ».
Dès lors s’ouvre dans l’existence de ces jeunes gens, de ceux du moins qui ont le goût délicat et que ne satisfont point les plaisirs
vulgaires, une période difficile, d'autant plus difficile qu'ils sont
nés plus sensibles et plus tendres. À ceux-là, comme l'avoue le .
. poète dans son Journal, «la vie sansla femme devient chaque jour plusintolérable». Ils ne peuvent se croire heureux que s’ils sentent |
. perpétuellement autour d’eux une présence féminine de s'ils en
| sont comme enveloppés : . 5 Il leur faut une amie à s’attendrir facile, Souple à leurs vains désirs comme au vent le roseau,
Dont le cœur leur soit un asile Et les bras un berceau.
. Douce, infiniment douce, indulgente aux chimères, ; Inépuisable en soins calmants ou réchauffants, Soins muets comme en ont les mères, Car ce sont des enfants. :
Il leur faut pour témoin, dans les heures d'étude, Une âme qu’autour d’ eux ils sentent se poser : Il leur faut une solitude Où voltige un baiser (1)...
Ils pourront apaiser «leur jeune tourment » , tromper le vide de leur cœur en rêvant à la compagne qui leur est destinée, à la « fiancée invisible » qu’ils aiment sans la connaître, qu'ils imaginent « grave et tendre», menant dans quelque simple intérieur, sous l’œil vigilant de sa mère, «la vie étroite » que lui font « son âge et ses devoirs ». Ils ébauchent des projets auxquels elle sera mêlée :
Tu t’assiéras, l'été, bien loin, dans la campagne, En robe Claire, au bord de l’eau $
Qu'il est doux d’ emporter sa nouvelle compagne Tout seul dans un pays nouveau (2) !
(1) Les Vaines Tendresses : Conseil. NS (2?) Siances et Poèmes : Ma fiancée.
\S LA FEMME ET L AMOUR
Das. ce ne sera, une je l'illusion dissipée, que pour SOU ER IES pu cruellement de l’absence et désespérer de l'avenir. Qui sait s'ils ne sont point passés à côté d’elle sans l’avoir remarquée ? | Qui sait si même ils la rencontreront jamais ?
v Peut-être suivons-nous toujours la même rue, D Elle derrière et moi devant (1).}
Peut-être est-elle morte et n’est-ce que dans un autre monde . qu'ils seront unis, s’ils doivent l’être un jour ? Sully Prudhomme, à l’occasion, a jugé en moraliste la condition du jeune homme
- voué par le train ordinaire des choses à un célibat prolongé dans
un âge où le cœur, pour ne mettre que lui en cause, parle le plus haut. Il voyait là un des traits les moins avantageux de nos
mœurs modernes. « Que penser, demandait-il, d’une société où les
| jeunes gens pendant près de dix ans, ne peuvent avoir que des amours déshonorantes ou désespérées (2) ? » Mais surtout il compatissait « de tout son cœur » à des peines que lui-même, avec
Fe
- sa nature affectueuse, avait ressenties autant que personne. La ” vie des jeunes gens entre dix-huit et trente ans lui parut detout
di°mpe « un fort méchant métier (3) », et, arrivé à un âgeoùon
commence à sentir le prix des jours écoulés et à regretter de ne pouvoir revenir en arrière, il déclarait tout net, lui, que ces dix
ou douze années, il ne les recommencerait pas. ass
Il aurait d'autant moins volontiers recommencé ses années de jeunesse qu il s’y rattachaït pour lui non pas seulement l'i A sion de rêveries déprimantes et d’aspirations non satisfaites, mais le souvenir précis et cruel d’une déception d'amour qui
(1) Stances et Poèmes : Ma fiancée.
(2) Journal intime.
(3) Lettres à une amie.
laissa sur son existence tout entière une trace profonde. Comme à
dix-buit ans il avait eu sa crise mystique, il eut à vingt-cinq ans sa crise sentimentale. C’est le point douloureux de sa vie intime. II convient de n’y toucher qu'avec délicatesse. Il faut y toucher pourtant, et lui-même nous y autorise et nous y invite, puisque de son œuvre lyrique, une bonne partie, et non la moins émouvante, n’est que la confidence à peine voilée des souffrances de son cœur.
Ce roman de l’amitié juvénile qui peu à peu se transforme en un sentiment plus tendre, il l'avait vécu dans sa simple et eni-
vrante réalité. Il avait conçu pour une compagne d’enfance une ;
affection passionnée. Il croyait qu’elle lui était rendue par celle qui en était l’objet. Elle ne l’était point, ou du moins elle ne l'était
pas dela façon qu'il croyait. Cet amour datait sans doute de loin.
Vers 1862, il avait pris entière possession de son âme. Il hantaït les songeries de ses jours et les rêves de ses nuits. « J’ai conçu le bonheur, écrivait-il dans son Journal, sur une terre jeune et tiède ; je me promène avec L.... Campagne libre, éthérée, des précipices : nous appelons. des êtres heureux nous répondent... » Le bonheur, dans une région moins idéale, c'eût été le mariage avec celle qu’il aimait. Mais il eût fallu attendre. Elle n’attendit point. Elle se
fiança à un autre. C’est, semble-t-il, au commencement de 1864
que le poète tomba du haut deses illusions. Dans les derniers jours du mois de janvier il tenta une démarche décisive. « Une lettre est, dans ma poche depuis huit jours. Partira-t-elle ? Quelle imprudence ! mais aussi quelle émotion promise ! Poser mon front sur :
-ses genoux et me reposer d’être. Lui dire : à toi l’éternel retour, le
retour délicieux toujours prévu et désiré au milieu des écarts violents de ma vie. Aimer tendrement et violemment (1). » La lettre partit. Mais elle ne reçut pas de réponse. Sully Prudhomme eut la « velléité de demander compte » à la jeune fille « de son silence (2) ». Il fut arrêté aussitôt par l'interrogation découragée qui l’avait tant de fois dissuadé de poursuivre ce qu’il ne pouvait.
(1) Journal intime.
(2) Ibidem.
LA FEMME ET L'AMOUR
À pas atteindre, ou consolé, si c’est une consolation, d’être be 5 ce qu'il aurait voulu avoir. Une fois de plus, il dit : « A quoi : bon?» Ilse sentait trop indécis pour agir, «annulé» par son irréso- lution. Qu’eût-il pu faire d’ailleurs, et n’était-il pas déjà a 2e tard ? Ilse laissa conduire à la souffrance sans résistance, «comme un bœuf à l’abattoir (1)». Il cessa d'espérer, et il songea à mourir. « J'ai pensé à tot, chère L... ; je t’aimais bien, belle fille ! il a fallu que je te perdisse tout à fait pour l’éprouver si vivement. Qu’as-tu fait ? Oh ! si tu m'avais dit un mot de ce projet ! Mais. je l'ai appris un jour par hasard, je ne sais comment ! Ainsi toutes - mes tendresses, toutes mes déclarations sont à néant ! Ce trésor que j'avais répandu sur tes pas pour voir si tu oserais marcher È é dessus, tu l’as, non pas foulé aux pieds, mais écarté légèrement, ÉEscrétément, du bout de ton petit soulier, pour te faire de la place et t’échapper. Voilà, fille bien élevée, fille raisonnable et . dure, ce que tu as fait. Et tu crois que tout est sauf, que je n'ai de conservé ni passion ni droit ? Non, je t'aime encore et tu le sauras. — Que ne donnerais-je pour avoir un entretien d’une heure avec elle ! — Je marche entre le suicide et le succès, et a mesure que j'avance, ces deux bornes se rapprochent et me serrent davantage ; et je suis un peu ivre. Sur laquelle vais-je m’asseoir et me reposer ? Couche-toi, misérable. Encore un soleil que je n° ai pas regardé. À demain un autre soleil que je ne regarderai ie Da non plus (2). » a Mais ce qu’il endurait, personne n’en sut rien. Ilne demanda 0e à personne de s’apitoyer sur lui, de le plaindre ou de le réconforter avec « ces raisonnements cruels qui ne consolent pas (3)». Il s’appliqua à cacher sa douleur « sous le masque de l’indifférence enjouée (4) ». Il ne prit d’autres confidents deson chagrin ; que son Journal et que ses vers, et c’est par ces versseulement que celle qu’il avait aimée put savoir qu’il l’aimait encore, si
tr
+ {1) Journal intime. 5
k (2) Ibidem. Ÿ UNE (3) Ibidem. | (4) Ibidem.
0 Ar à à né En TE List STE Le (73 É di “SULLY L PRUDHONME te Ne HET.
EL da
Ds stances mélancoliques qu’elle avait inspirées tom- bèrent jamais sous ses yeux.
Nous pouvons suivre dans une série de pièces, dont chacune est un petit chef-d'œuvre de sentiment et d'observation pénétrante, les émotions par lesquelles passa l'âme du poète, depuis le jour où il avait été éconduit avec une indifférence si inattendue. La Do Don qu’il a éprouvée a été d'autant plus cuisante qu’elle était liée au triomphe d’un rival. Il aimait trop passionnément ; pour n'avoir pas été jaloux. Mais de la jalousie il n’a pas connu les transports haineux, iln’en a connu quelasouffrance. Il a souffert de voir les heureux fiancés marcher côte à côte, penchés l’un vers l’autre et se tenant par le bras. Toute la vengeance qu'il a voulu tirer de l’infidèle, c’est d’imaginer l’avenir de cecouple tranquille, « heureux sans poésie », uni « par le droit seul (1) », et non par l'amour, qui vieillira lentement, froidement, sans avoir rien possédé de ce qui donne son prix à la vie, tandis que lui, s’il a pleuré, du moins il aura vécu. Mais c’est encore là une mauvaise pensée,
laquelle le triste, le doux, le tendre Sullyne se sent pas le courage
des’arrêter, Loin de vouloir du mal à celle qui ne l’a pas aimé,
ilse désole de ne plus pouvoir veiller sur elle, même de loin, inter-
céder auprès de l'époux qui est maintenant son maître, le conjurer
er d’être bon, patient, dévoué, attentif. L'assurance qu’elle est
__ « possédée non par lui, mais selon son cœur » lui donnerait la force de vivre. Mais cette consolation même lui est refusée :
; TS Méchante enfant qui m’abandonnes, AU. Vois le chagrin que tu me donnes,
VE Je ne puis rien pour ton bonheur (2).
s ms Leurs existences, qui s'étaient si longtemps côtoyées, sont désormais séparées pour toujours. Toutes ses peines, mais aussi Ka toutes ses joies sont dans le souvenir. Il l’entretient obstinément, Re ce cher et cruel souvenir. Il trouve un amer plaisir à revenir aux à Pas £ +
(1) Siances et Poèmes : Jalousie.
(2) Ibidem : Si je pouvais. He
ù elle habitait naguère et qui ones FR tout remplis
Dr Je goûte un peu de sa présence .
* $ Dans l’air que sa voix ébranla ; t ë, + ME I1 me semble que parler là, {
C’est parler d’elle à qui je pense (1).
Maisil n’a pas besoin de chercher de tels rafraîchissements à
sa mémoire. L'image de la bien-aimée ne le quitte pas. Elleobsède
sa pensée comme un spectre qui se refuse à rentrer dans letombeau : %
O morte mal ensevelie, d OR ' Ils ne t’ont pas fermé lès yeux (2) fl :
Le jour où il lui arrivera de l’oublier, il aura tellement changé, que lui-même ne se reconnaîtra plus : ('AANECRS Ah ! ce jour-là, mon âme aura perdu son aile, Mon cœur son sang, mes nerfs leur vie et leur ressort, Je ne serai plus moi, n’existant plus pour elle,
none nes ss esse veressseseeresesssesse
} Et je serai bien vieux, si fe ne suis pas mort (3).
Fo t Cette déception amoureuse n’a pas seulement assombri la jeunesse de Sully Prudhomme et inspiré un grand nombre de ses Stances, les plus intimes, les plus délicates et les plus touchantes. Elle a eu son contre-coup sur sa vie tout entière, qui en a été désorientée, sur sa sensibilité, qui s’en est trouvéeexaspérée, sur son œuvre lyrique où la note élégiaque est devenue la note domi- nante, où le désenchantement et le découragement ont tendu de plus en plus à supplanter le généreux enthousiasme et l’optimisme
communicatif des débuts. Il n'avait, avecsa nature sérieuse et
(1) Stances et Poèmes : Je ne dois plus...
(2) Ibidem : Mal ensevelie.
(3) Ibidem : Devant un porirait.
tendre, que trop de dispositions à s'inquiéter et à se tourmenter de toutes choses. Cette susceptibilité fut encore accrue par le souvenir de la souffrance qu’il avait éprouvée. Comme ceux qui ont été blessés dans leur corps sont péniblement affectés par les. moindres impressions du dehors, et comme une simple variation de température, un ciel pluvieux, un jour sanssoleil,réveillent en eux la sensation des anciennes douleurs, de même à la place où son âme avait été blessée, il se sentait plus vulnérable :: Une larme, un chant triste, un seul mot dans un livre,
Nuage au ciel limpide où je me plais à vivre, Me fait sentir au cœur la dent des vieux chagrins (1).
Il avait désormais pris conscience de son inaptitude au bonheur, et, comme il arrive naturellement, la persuasion qu'il avait de son impuissance ne faisait que l’aggraver. Il demeurait toujours le même, avide d’affection, désireux de sentir autour de lui une chère présence féminine. L'amour ne fut banni ni de sa pensée, ni de ses livres, ni de sa vie. Mais les consolations qu'il lui arriva d’en recevoir, si douces qu’elles lui parurent, ne purent réaliserce rêve d'amour unique et durable, ce rêve de bonheur dans le mariage qui avait été l’idéal desa jeunesse et qui demeura le regret de toute son existence.
Il avait quarante ans, ou presque, qu’il le refaisait encore. « Je voudrais, disait-il à sa confidente ordinaire, habiter une maison bollandaise, silencieuse et un peu sombre, où je n'aurais d’autre compagnie que celle de quelques amis très savants et très discrets ; je ne serais pas fâché non plus d’y avoir la société d’une bonne femme, qui viendrait de temps en temps m’'embrasser et regarder ce que j'écris par-dessus mon épaule ; mais ces conditions de bonheur ne sont pas de ce monde (2) ». La solitude du cœur affermit en lui la conviction qui, depuis plusieurs années déjà, s’était implantée dans son esprit, de l'isolement où tout être humain est condamné à vivre, de l'impossibilité où nous sommes de sortir de nous-mêmes et de nous fondreou même seulement de
(1) Les Epreuves : Les blessures.
{2) Leltres à une amie.
nous joindre avec autrui, de l’inutilité des caresses par quoi nous … essayons de traduire nos sentiments, et de la vanité de ces ten-
dresses qui demeurent en nous inexpriméeset étouffées. Sa poésie a dessiné sur ce thème d’inépuisables variations d’une acuité dou-
. loureuse. Nous aurons lieu d’étudier en détail cet aspect de son
lyrisme. C’en est le côté le plus désolé, mais aussi le plus original et le plus profond, et qui fait de lui un des classiques de la poésie du cœur. S Mais quelque supériorité qu’ait l’élégiaque, nous ne devons pas oublier qu’il y a à côté de lui, sans parler pour le moment du philosophe, auquel nous viendrons plus tard, un rêveur et un artiste qui a trouvé dans la beauté, — beauté des œuvres de la nature ou beauté des œuvres de l’homme, — non seulement une diversion à sa tristesse et une source de jouissances, mais encore de très hauts et nobles motifs d'inspiration. Il a voyagé à travers des contrées pittoresques, séjourné sous des cieux plus cléments, visité des pays et des villes riches en souvenirs du passé ; il a vu la montagne et la mer. Il en a rapporté des impressions variées,
dont il a fixé le souvenir en des vers dont quelques-uns sont
parmi les meilleurs qu'il ait écrits, D'autre part ce Parisien, élevé dans un milieu bourgeois, mais de très bonne heure mis par d’heureuses rencontres de sa vie en rapport avec les peintres, les sculpteurs, les musiciens de la génération montante,a développé
à leur contact le goût naturel qu’il avait pour les arts et lasympa-
thie qu’il éprouvait pour les artistes. Il a glorifié dans ses vers les
maîtres qu'il aimait, il a commenté leurs œuvres, il a parfois
essayé de rivaliser avec elles de relief ou de couleur. Ce psychologue, qu’on s’imagine attentif uniquement aux choses de l’âme et penché sur le gouffre intérieur, a eu un sens très vif et très sincère de la valeur de la forme plastique. Ce sentimental, qu’on se représente assez volontiers la tête penchée sur l’épaule et les yeux mouillés de larmes, s’il a rarement exprimé la gaîté,a connu des heures d’allégement et de sérénité. Avant de revenir au côté triste de son œuvre, ce nous sera un repos d’en contempler les aspects sinon toujours riants, tout au moins plus calmes et moins
contractés.