LE RÊVE, LA NATURE ET L'ART
Elle a aussi ses périodes de ralentissement, de diversion et de détente. Le philosophe n’est pas toujours absorbé dans ces méditations épuisantes au fond desquelles il ne trouve pas la
vérité. L’amoureux ne poursuit pas sans cesse un mirage de
La vie intérieure et sentimentale, nous l’avons vu,a sescrises.
bonheur qui recule devant lui à mesure qu’il s’approche. Il y
a des heures où ils se laissent vivre pour le plaisir de vivre, sans
penser à rien et sans désirer rien. Ils ne tendent plus, pour un temps, à leur but ; ils s’abandonnent comme toute chose « ailée et légère », », feuille détachée de la branche, plume tombée du nid,
R ou âme de poëte, aux caprices du vent qui passe et aux méan-
dres de l’eau qui fuit. Sully Prudhomme a esquissé dans son Journal un ingénieux parallèle entre la ligne droite, symbole & de l’activité réglée et volontaire, et la ligne courbe, symbole du mouvement libre et capricieux de l’esprit. « Je me suis laissé
persuader, dit-il, que la ligne droite est le plus court chemin
. d’un point à un autre, mais je ne trouve personne pour le prou-
ver. Une ligne at-elle cette forme quand on la définit la plus
courte ? Est-elle la plus courte quand on lui donne cette forme? or aime à la chicaner parce que je ne puis la souffrir, non plus que la ligne brisée. Tous les instincts s'y précipitent, toutes
5e les choses tristes s’y complaisent.. J’aime la courbe : écoles
buissonnières, vols des hirondelles, ondulations des mers, nua-
ges, vallées, beaux horizons, beaux visages, vous êtes des cour-
bes. L'homme d’affaires est une droite, l'artiste une courbe. »
Je voudrais en ce momentsuivre quelques-unes des courbes heu-
reuses que la flânerie de Sully Prudhomme a décrites dans le . domaine du rêve, de la nature et de l’art.
Le flâneur s’en va le long des rues, le nez au vent et les mains dans les poches. Cela est arrivé quelquefois, nous le savons, à
Sully Prudhomme. Mais il est possible, sans sortir de chez soi,
de sa chambre ou même de son lit, de flâner, de flâner en pen-
sée. Cette flânerie intellectuelle, c est la rêverie, état que notre
Ce poëête a bien connu et qui lui était cher. À une époque où il était
déjà revenu de bien des choses, il y en avait deux auxquelles. !
il trouvait toujours la même saveur. « [Il faut bien, écrivait-il en 1877, que je m’avoue à moi-même que plus rien ne m'inté-
resse, excepté la spéculation philosophique et le rêve ({).» L'une
à Et la raison d’être de sa vie; l’autre en faisait le délice. « Je - me suis réveillé à six heures, co dans son Journal def
1864, et j'ai pensé jusqu’à neuf heures. C’est une de mes volup- 4 ï tés les plus chères de passer quelques heures à rêver dans mon
lit le matin. Les heures passent avec une étonnante rapidité je
‘pour moi dans ces rêveries ; la sonnerie de la pendule mw’afilige ;
il me semble que mon cœur se repaîtrait pendant l'éternité des
œuvres de mon imagination. N'est-ce pas le temps de la jour-
née où je vis le plus ? » Il arrive souvent aux poètes de se qualifier de rêveurs, et on leur accorde couramment cetitre sans y attacher d'autre signification que celle d’une inaptitude marquée aux fonctions de la vie active. On voit par cette confidence de Sully Prudhomme quelle plénitude de sens le mot prenait pour lui quand il déclarait à son amiLafenestre:«Jesuisun rêveur (2)». Pratiquant et affectionnant à ce point la rêverie, il n’est pas
‘étonnant qu’il se soit appliqué plusieurs fois à en préciser la
nature. Dans son livre sur l'Expression dans les Beaux-Arts, il a comparé longuement le penseur et le rêveur, dans leur con-
(1) Leltres à une amie. (2) Lettre inédite à Georges Lafenestre du 7 septembre 1865 ; commu
; RASE par M. Pierre Lafenestre.
dition intellectuelle et dans leur maintien physique. « A première
vue on peut prendre un rêveur pour un penseur, parce qu'ils sont tous deux attentifs, ce qui leur donne une même attitude.
Mais l’immobilité du rêveur est celle de l’inertie, et sa gravité
n’est que la libre action de la pesanteur sur les molécules de sa face ; il se tient plus volontiers assis que debout, et allongé
qu’assis ; ses bras s’abandonnent, son front ne se ride pas, ses
yeux demeurent des miroirs, sans regard intense ; sa bouche est entr'’ouverte. L’'immobilité du penseur est celle d’une lutte
où l'effort et la résistance s’équilibrent. Un penseur réfléchit
aussi bien debout qu'assis. » A la rigueur de cette analyse, on préférera peut-être le charme de quelques vers où Sully Pru-
dhomme a comparé la rêverie « à la bulle azurée qu’enfle une
paille aux lèvres d’un enfant » :
Elle voyage (ainsi fait un beau rêve) Sans autre but que de s’enfuir du sol, Une vapeur, un parfum la soulève, Un rien l’entraîne ou ralentit son vol.
Miroir limpide et mouvant, toutes choses Y font tableaux passagers et tremblants ; Les monts lointains et les prochaines roses Et l'infini se mirent dans ses flancs (1).
Mais à quoi bon demander au psychologue de nous définir la rêverie, ou au poète de nous en donner une image, quand nous la voyons naître et évoluer capricieusement sous nos yeux dans une dizaine de sonnets des Epreuves qui sont parmi les productions les plus achevées de Sully Prudhomme, et qui n’ont : pas, à ma connaissance, beaucoup d’analogues dans toute la poésie française. |
Le poète s’y présente à nous dans cette posture nonchalante qui est tout l'opposé de l'attitude « militante » du penseur. Il est étendu dans l’herbe, sur le dos,
La nuque dans les mains, les paupières mi-closes (2) ;
” (1) Le Prisme : La Réverie.
(2) Zbidem : La Sieste.
par l’automne, il ferme les yeux pour mieux écouter les feuilles
= mortes qui « fuient avec un bruit de cuivre », et le vent qui « hurle à travers les bois » (2) ; ou bien encore, allongé sur son
lit à la première heure du jour,
immobile, pareil Aux morts sereins sculptés sur les tombeaux de pierre, ses
il ouvre lentement son âme à la lumière renaissante avant de
lui ouvrir ses yeux (3). Chacun de ces moments lui vaut des sen-
sations incomparables dont notre activité affairée nous prive d'ordinaire, soit qu’elle nous empêche de nous y abandonner, soit qu’elle ne nous permette même pas d'y prendre garde. Il jouit de voir « dans le flot profond » qu'il effleure de ses yeux,
Le ciel bleu renversé irembler comme un rideau ;