‹ Sully Prudhomme: Poète Sentimental Et Poète PhilosopheChapitre 15 sur 45 · LE RÊVE, LA NATURE ET L'ART PNA OT ER · texte numérisé non relu

LE RÊVE, LA NATURE ET L'ART PNA OT ER

ou bien penché sur le bordage d’un bateau qu’entraîne le cours se “paresseux de quelque rivière, il se laisse aller d’un glissement insensible, au fil de l’eau (1) ; assis dans la campagne dénudée

ER

"ile à

dé sentir passer dans ses cheveux le souffle de la tempête, ou

monter jusqu’à lui, dans un demi-sommeil, le parfum « d’invisibles lilas » ; de boire des yeux la splendeur de l’éther,

dont l’immuable foie Filtrera dans son âme au travers de ses cils y

de suivre « dans l’air sublime » le vol léger et les incessantes métamorphoses d’un nuage :

Il est tout ce qu’on veut : la neige d’un verger, Un archange qui plane, une écharpe qui traîne, Ou le lait bouillonnant d’une coupe trop pleine : On le voit différent sans l'avoir vu changer (4)...

Mais il goûte des délectations plus raffinées encore et plus

1) Les Epreuves : Sur l’eau.

2) Ibidem : Le Vent.

3) 1bidem : Hora Prima,

4) Ibidem : Ether.

D Ne Poubl? des hommes ol nl le détachement ab= solu de toutes choses, la douceur profonde

De vivre sans dormir tout en ne veillant pas (1}, :

le sentiment d’être allégé de son corps, d’être affranchi de son. moi, de ne connaître plus d'obstacles ni de limites, de s'évader

dans l’immensité de l'univers, de s’y répandre, de s’y disperser

» et: Le s’y dissoudre :

Je ne suis qu’un soupir animant un nuage, Et je vais disparaître, épars dans l'infini (2).

À ce point de vertige, toutes les notions se brouillent et toutes les valeurs s’intervertissent. Le rêve devient une réalité, et la

réalité n’est plus qu’un rêve. On est ici à l’extrême bord de lin-

conscience. Un pas de plus, c’est la chute dans le néant. D’au-

tres poètes ont célébré les délices du nirvâna ou vanté les jouissances que procure le haschich. Celui-ci n’a pas eu besoin de méditer les doctrines du Bouddha ni de fumer l'herbe enivrante.

Le rêve, et Le rêve seul, a été l’opium qui a dénoué les liens de son être, affiné ses sens et surexcité les puissances de son âme, avant de la conduire par la volupté à l’engourdissement et à la torpeur.

Mais ce serait mal connaître Sully Prudhomme que de croire qu’il puisse abdiquer longtemps l’empire de lui-même et remettre le gouvernement de son esprit à ce dangereux magicien qu'est le rêve. Il l’a dit :

La rêverie est de courte durée, Frêle plaisir que la raison défend (3)...

Si par malheur elle se prolonge, elle engendre l’ennui et l’impuissance, voire le remords. Le poète a pratiqué d’autres genres. de flânerie moins équivoques que celui-là, moins énervants et

(1) Les Epreuves : Hora Prima.

(2) Ibidem : Eïiher.

(3) Le Prisme : La Réverie.

PACA ee PERS ESS LE RÊVE, LA NATURE ET L'ART

moins stériles. Tout méditatif et sédentaire qu'il était de sa - nature, il a aimé les voyages. Voyages en France ou voyages hors de France, il en a rapporté des impressions de diverses sortes, auxquelles il est intéressant de s'arrêter, car elles ont laissé leur trace sur son œuvre.

IT

Le premier grand voyage de Sully Prudhomme,—jene compte pas comme voyages ses résidences à Lyon ou au Creusot, —

c’est une excursion aux bords du Rhin, avec les Sédille, aux |

environs de 1860. Le retour, qui se fit par la Belgique, permit aux touristes de visiter les musées de Bruxelles et d'Anvers. Nous n’en savons pas davantage. Maïs nous sommes mieux

renseignés, par le poète lui-même ou par d’autres, sur le séjour

qu’il fit en Bretagne dans l’été de 1862.

Il s’était formé depuis plusieurs années déjà à Douarnenez,

autour du paysagiste Emmanuel Lansyer, une petite colonie

estivale d'artistes et de poètes. « À l'Hôtel du Commerce, où il descendait, la diligence déposait aussi, nous dit-on, Heredia,

André Theuriet, la famille Jules Breton, le paysagiste Edouard

Leconte, l’aquafortiste Valerio, le sculpteur Hippolyte Mou-: lin, le peintre Jundt, Ulmann, qui venait de décorer la Cour des Comptes, Jules Massenet et sa jeune femme (1). » On vit, un beau jour, arriver ainsi M.et Mme Leconte de Lisle, escortés de Léon Dierx et d’un pseudo-hellène baptisé par Heredia du nom de Mainardos, sous lequel on n’a pas grand’peine à reconnaître celui de Louis Ménard. Lafenestre s’était de bonne heure mêlé à ce groupe, attiré sans doute par son ami Moulin. Aussi, lorsqu'il fut question d'envoyer au bord de la mer Sully Pru= dhomme dont la santé se trouvait momentanément altérée,

est-ce tout naturellement Douarnenez qu’il choisit pour y passer

(1) Miodrag Ibrovac, José-Maria de Heredia, sa vie, son œuvre, Paris, 1923,

Page 1