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la saison. Il s’y rendit en compagnie de Lafenestre et de Heredia, quittant le chemin de fer à Rennes et s’acheminant à destination sac au dos, d’auberge en auberge, par le chemin des écoliers. | La vie en plein air fut on ne peut plus favorable à ce Pari- sien, élevé depuis sa naissance dans l’atmosphère confinée d’une grande ville, ayant « depuis longtemps pris l'habitude», suivant la spirituelle expression de Léon Bernard-Derosne, « de vivre, de manger, de dormir dans des armoires » (1). Elle le révéla « ingambe » et « alerte », « bon nageur, beau gymnaste, rivalisant, dit Lafenestre, d’ardeur joyeuse avec le plus brillant d’entre nous, José-Maria de Heredia, le bon Pepillo, le sonore Conquistador (2) ». Bien des années plus tard, Lansyer parlait encore avec admiration des exercices que son jeune ami accomplissait sur le sable de la plage. Ce séjour à Douarnenez fut donc avant tout une période d'expansion physique, de détente intellectuelle et de bruyante gaîté dont Sully Prudhomme conserva toujours un bon souvenir. Mais le temps qu’il passa en cette turbulente société ne fut pas perdu pour la poésie. Lafenestre, toujours entreprenant, avait conçu le projet d’un livre sur la Bretagne, dont les eaux-fortes eussent été fournies par Lansyer, le texte par les poètes de la petite colonie de Douarnenez : Theuriet, Lemoyne, Heredia, Sully et lui-même (3). Le projet n’aboutit pas, mais il est facile de retrouver dans l’œuvre de chacun d’eux la part pour laquelle il eût contribué à l’entreprise com= mune. Il y a en particulier, dans la partie des Stances el Poèmes intitulée Mélanges, une série de sept ou huit pièces qui ont été écrites ou tout au moins rêvées dans cette baie de Douarnenez,
Où la plantureuse campagne Trempe sa robe dans la mer (4),
(1) Lettre inédite de Léon Bernard-Derosne à Georges Lafenestre, du 22 septembre 1871 ; communiquée par M. Pierre Lafenestre.
(2) Georges Lafenestre, Sully-Prudhomme à Rome (1866-1867). Revue Bleue du 16 mars 1912.
(3) Léonce Bénédite, Notice sur Georges Lafenestre.
(4) Stances et Poèmes : À Douarnenez en Bretagne.
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et tout au bout du « sombre Finistère », à cette pointe du Raz où « d'énormes rochers au pied noir» (1) défendent la terre contre l’assaut infatigable de l'Océan. Elles sont brèves, tenant tout entières une vingtaine d’alexandrins ou en trois ou quatre strophes, comme un croquis jeté en trois ou quatre coups de - crayon sur un feuillet d'album. Et comme on peut s’y attendre, à part un vigoureux morceau intitulé Une aurore, — qu'il serait curieux et instructif de comparer, comme deux esquisses d’après nature faites du même tableau par deux peintres diftérents, avec le sonnet du Bain que Heredia rapporta du même voyage, — elles ne donnent que peu de chose à la description. Ce ne sont pas des paysages, mais des rêveries en face ou à propos d’un paysage, des impressions de l’âme.Et ces impressions, tout naturellement aussi, parce qu’elles viennent du moi profond de Sully Prudhomme, sont des impressions de tristesse.
Tristesse des horizons infinis ; tristesse des flots qui mènent
dans les rochers leur « bruit de ferrailles » (2) ; tristesse des navires qui prennent le large et sur qui
Pleure la solitude aux sombres épouvantes (3):
tristesse des séparations que présagent les grands vaisseaux bercés le long du quai par la houle :
Car il faut que les femmes pleurent, Et que les hommes curieux Tentent les horizons qui leurrent (4)...
Pour Sully Prudhomme « la mer est triste », triste par les images dont elle obsède l'esprit, triste par la solitude dont elle
oppresse le cœur, triste par le désarroi qu’elle jette dans les.
méditations de ce poëte réfléchi. « J’éprouve en face de la mer, disait-il, une lassitude de la pensée, une impossibilité de suivre
(1) Siances et Poèmes : La Poinie du Raz.
(2) Zbidem : L’Océan.
(3) Ibidem : La Néréide.
(4) Ihidem : Le long du quai.
mes idées qui m'énerve beaucoup (1). » Et encore : « Je souffre. Le i
devant la mer : c’est un berceau trop puissant pour mon âme. Il ne l’endort pas, il la trouble ; il lui imprime un mouvement d’impuissantes aspirations, dont elle n’éprouve que le malaise ; il l’attire sans l’entraîner, comme le fucus de ses bords. J’ai la. sensation d’un arrachement éternel... (2)» Mais, dans le moment même où il se plaignait d’elle, il constatait aussi « qu’il n’avait aucune envie de s’en éloigner » (3). Et sa tristesse se serait apai- sée sans doute,et sa rêverie se serait adoucie, et la solitude de l'océan lui aurait été moins pesante, s’il n'avait pas traîné avec.
lui la solitude dans sa vie et dans son cœur :
Il faut tenir des mains de femme Quand on rêve au bord de la mer ; Alors les horreurs de la lame Rendent chaque baïser plus cher;
Alors l’inévitable espace
Dont l'attrait m’épuise aujourd’hui, De l’esprit que sa grandeur passe Descend au cœur grand comme lui.
Et là, tout l'infini demeure,
Toute la mer et tout le ciel !
L'amour qu’on te jure à cette heure, O femme, est immense, éternel (4) !
Lafenestre était un grand voyageur et un admirateur passionné de l'Italie. Il l'avait visitée à deux reprises, en 1861 d’abord, puis en 1864, avec José-Maria de Heredia. En 1866, il y emmena Sully Prudhomme. Le poète passait le mois d’août en famille, à Saint-Valéry-en-Caux. Il achevait la revision de son volume des Epreuves ; il était fatigué, énervé, inquiet ; le temps
(2) Journal intime, 1869.
3) Lettres à une amie. à ART er
(4) Stunces et Poèmes : L'Océan. . 14
“maussade, la pluie qui ne cessait de tomber, la vie renfermée “exaspéraient ses tendances mélancoliques. Il ne fut pas diffi- «ile de l’entraîner vers le pays du soleil. On décida que Sully
et Jules Guifirey, qui était aussi de la partie, prendraient les devants et s’achemineraient par étapes jusqu’à Rome, où Lafenestre les rejoindrait. Ils partirent dans les derniers jours de septembre et s’arrêtèrent, pour commencer,à Turin. La ville ne
fit pas grand effet sur Sully Prudhomme. Elle ne lui parut pas très sensiblement différente de Lyon ou de Grenoble (1). A Parme, quelques jours plus tard, il eut pour la première fois l’impression d’un pays nouveau et de mœurs nouvelles. Il y écrivit le premier de ces Croquis italiens qui forment le journal poéti-
ue de son voyage :
L'air doux n’est troublé d'aucun bruit, Il est midi, Parme est tranquille :
Je ne rencontre dans la ville
Qu'un abbé que son ombre suit.
Sa rediigote fait soutane
Et lui tombe jusqu'aux talons.
I1 porte un feutre aux bords très longs | Culotte courte et grande canne (2). PRE
Les visites dans les musées achevèrent l’éducation de son
œil. A Parme, les Corrège l’initièrent « au charme de la couleur»
Il commença « à regarder les tableaux et fresques sans autre préoccupation que de jouir par les yeux ». Mais c’est à Florence qu'il fut touché de la grâce.
A Florence, écrivait-il de la ville même à Bernard-Derosne, fe me suis … He
senti absolument pris par la lumière, la puissance et la suavité des coloris, et il me serait difficile de décrire l’étrange bouleversement qui s’est opéré “ans mon sens esthétique. Nous avons été élevés dans un pays où presque rien n’est donné aux yeux. Les joies de la vue y sont exceptionnelles, rares, passagères. La régularité des formes et la pâleur des tons, qui ne charment ni ne blessent, atrophient en nous jusqu’au désir de voir. On peut suivre nos boulevards d’un bout à l’autre sans que les lignes et les couleurs attirent d'attention ; il semble que le ministère des travaux publics ait à cœur da
(1) Sully Prudhomme, Leïtre sur la peinture italienne (Revue Bleue du
7 février 1912). à (2) Crequis italiens : Parme.
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faire oublier aux Français qu’ils voient;rien de brillant, rien d’obscur, nulle
structure bizarre et hardie ; une discipline mortelle réprime les vivacités
ï de l’art. Qu’arrive-t-il ? Nous apportons au Louvre des yeux pleins encore
du gris extérieur. Ainsi nous portons tous dans l’œil une taie natale. Mais
peu à peu elle s’est dissipée dans le trajet de Turin à Florence en traver-
sant Parme, et maintenant fe goûte un plaisir que je ne connaissais guère...
Tu sais dans quelles dispositions je suis parti. J’étais défiant fusqu’au scepti- cisme et je comptais me venger un peu des enthousiasmes inventés en ne
cédant à l'admiration que décidément vaincu. Je suis vaincu, charmé, tout à fait enchanté (1). s::5
by Les deux voyageurs ne passèrent que quelques jours à Florence, mais ces quelques jours furent bien employés. Ils visi-
tèrent « un peu vite, il est vrai, mais avec amour toutes les
galeries, toutes les églises qui renfermaient des œuvres capitales ». Au musée archéologique, aux Offices, à la Tribune, ils admirèrent les merveilleuses collections d’antiques : vases, sarcophages, bustes d’empereurs ou de consuls, statues de dieux et de déesses. Ils s’attardèrent, devant un groupe de marbre, à envier la destinée d’un enfant grec du monde ancien, né pour la joie, pour l’héroïsme et pour la beauté :
C’est Pan, bénévole et farouche, Qui forme son cœur et sa voix ; Il lui met la flûte à la bouche, L'enfant souffle, le faune touche, Et la leçon rit dans les bois (2).
À San Lorenzo, ils contemplèrent longuement les deux figures surhumaines adossées au tombeau de Julien de Médicis.
Un géant, c’est le Jour, couché, la tête droite
Et de face, le front brutal et soucieux,
Remonte son épaule au niveau de ses yeux
Et s’accoude en arrière et par devant ramène
L'autre bras ; et telle est sa pose surhumaine { Qu'il montre en même temps son ventre aux plis profonds Et son dos formidable où se creusent des monts ;
Et sur son genou droit posant son talon gauche,
I1 lève des yeux d’ombre où le réveil s’ébauche.
(1) Leïtre sur la peinture italienne.
(2) Croquis italiens : Devant un groupe antique.
: LE RÊVE, LA NATURE ET L'ART 03 tint tttatatttttat GERS RTE RTE PSE : - 9 ” Mu. A côté, cette femme effrayante qui dort Et se dompte à l’oubli par un si grand effort A Qu'’on s’étonne, en voyant sa torpeur, qu’elle puisse
De son coude obstiné rejoindre ainsi sa cuisse, C'est la Nuit (1)...
= On peut juger par ces vers, où la précision du style lutte de vigueur avec les musculatures puissantes et les raccourcis violents de la statuaire, de l’impression profonde que fit sur l’imagination de Sully Prudhomme le génie tourmenté de Michel-'
Ange. Il ne fut pas moins sensible, en parcourant le cloître, les ;
corridors, les cellules du couvent de San Marco, au charme
candide de Fra Beato Angelico (2). Ilsuivit sur le bois, l’enduit ce Se ou la toile tout le progrès de la Renaissance italienne : enrichissement technique, mais aussi « conquêtes de l'esthétique
sur le dogme théologique », revanche de la nature sur Pascétisme, de la chair sur l’esprit, de la volupté sur l’extase. Une évolution parallèle se produisit dans son goût (3). L'œuvre d’art avait été jusque-là pour lui « essentiellement expressive » ; elle devait lui procurer « une jouissance intellectuelle et non
un plaisir sensuel ». Voici qu’en présence des tableauxitaliens
du xvi® siècle, il éprouvait « tout bonnement du plaisir», il en jouissait par les yeux « comme des mets par le palais »;ils ne lui suggéraient pas une idée et ils le ravissaient. Il en venait à se demander si le sujet avait l’importance qu'il lui avait précédemment attribuée, si la grande affaire n’était pas
avant tout « d'établir de la lumière sur une toile », d'y dessiner de belles formes et d'y étendre « un suave coloris ». Il se le demandait par acquit de conscience, car il se sentait battu, mais il ne voulait pas déjà se rendre. Il espérait encore trouver « dans les fresques de Raphaël et de Michel-Ange lalliance du charme plastique et de l’expression, de la sensation et de la pensée », et il remettait à son séjour à Rome le soin
(1) Croquis italiens : Le Jour et la Nuil.
(2) Ibidem : Fra Beaïto Angelico.
(3) Voir la Leiire sur la peinture italienne.