‹ Sully Prudhomme: Poète Sentimental Et Poète PhilosopheChapitre 17 sur 45 · SN · texte numérisé non relu

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de compléter ses expériences et l'effort, toujours un peu pénible à sa nature indécise, de prendre parti.

Pan y arriva enchanté de son voyage, la tête pleine de toutes ces merveilles, mais un peu étourdi d’avoir, en si peu de temps, remué tant d'idées et vu tant de belles choses. Durant cette course à travers l'Italie, il s'était fait, dira-t-il lui-même, « l’effet d’un pauvre caniche attelé à une locomotive ». Il était las d'aller, de regarder, d'admirer. Aussi quand, à la fin du mois d'octobre, Guiffrey l’eut quitté, rappelé par son service aux Archives nationales, il profita de sa solitude provisoire pour « se reposer avec énergie ». Lafenestre, quelques jours plus tard, . __ le trouva tranquillement assis dans sa chambre, et lisant. On ne vient pas de Paris à Rome pour lire dans une chambre. Lafenestre n’était pas homme à perdre ainsi des heures précieuses. Il installa confortablement son ami et lui-même dans un petit ‘appartement de la Via della Croce, composé de deux chambres contiguës avec un salotto commun. Puis il se chargea de régler. - l'emploi de leur temps. À Notre existence, écrit-il, fut vite organisée. C'était celle de tous les Frangais, artistes ou lettrés, savants ou amateurs, qui séjournaient à Rome dans cette saison. Le matin, s’il faisait clair, visite d’une église ; s’il faisait sombre, séance au logis, correspondance et travail. Dans l'après-midi, visite d’un musée, d’une galerie ou d’un palais, jusqu’à leur fermeture. De là, promenade au Pincio, sur le Janicule, aux environs du Vatican, de Santa-Maria-Maggiore, de Saint-Jean-de-Latran ou ailleurs, puis enfin dîner dans uné trattoria du

Corso ou de la via Condotti, ou parfois dans quelque antique osteria plus lointaine, suivant les circonstances et les compagnons du jour. Le soir, si

EP Villa Mécicis ou dans la ville, nous rentrions de bonne heure dans notre salotto, et ce n’était pas le temps le moins bien employé ! On y repassait les 0 émotions et observations de la journée, on complétait ses notes, on consultait les quelques guides ou historiens composant notre bibliothèque portative. On finissait d’ordinaire la veillée par quelque lecture (1).

Le choïx de ces lectures était déterminé le plus souvent par les trouvailles que les deux amis avaient faites sur l’étal en plein air des revendeurs de la place Navone. C'était une de leurs promenades favorites. Nous aimions, dit Sully,

ss: (1) Lafenestre, Sully Prudhomme à Rome.

nous n’allions pas passer quelques heures dans un atelier d'artiste à la

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Nous aimions ce grand cirque à fortune inégale

Où le taudis s’accote à la maison ducale,

Nous y venions surtout dans les jours de marché : C'est là que nous avons avec amour cherché Quelque précieux tome, embaumé dans sa crasse, De Marsile Ficin, de Quinault ou d’'Horace,

Et parmi les chaudrons, les vestes, les fruits secs, Les poignards et les clefs, ces lampes à trois becs, De forme florentine, aux supports longs et minces, Où pend tout un trousseau d'’éteignoirs et de pinces, Et qui, flambeaux naïfs des poètes fameux,

Nous font croire, la nuit, que nous pensons comme eux (1).

Sully Prudhomme fixait ses impressions par des croquis au

crayon ou à la plume. « Il dessinait partout, dit Lafenestre, vite et bien, par traits nets, avec une intelligence toujours émue

du caractère dans les paysages et dans les figures, des styles divers dans les édifices, sculptures, peintures. Il a rempli de ces

esquisses plusieurs albums. » Il écrivait, également d’après

nature, des vers qui ont les mêmes qualités de netteté et de pittoresque, avec quelque chose en plus qui parle à l'esprit et qui fait penser. Masures du Ponte Sisto, plongeant leur pied dans l’eau jaune du Tibre et portant sur leurs terrasses des treilles en tonnelle où se becquètent des colombes, tandis qu’audessus d’elles se dresse tristement la lôge sans amour du grand

palais Farnèse (2) ; masse énorme du Colysée bleuie par le clair de lune, monument surhumain qui émerveille le poète, mais

qui ne subjugue pas son âme, car il ne peut pas saluer la force sans l'amour (3) ; escalier de l'Ara Cœli,bâti de marbres antiques, où, au milieu des mendiants qui en encombrent les abords et des dévots qui s’ytraînent, on croit voir comme au Capitole,

Monter les ombres des héros (4) ;

étal de la Pescheria, avec ses longs blocs de pierre où le poisson

s’amoncelle, son « sol gras jonché d’écailles et d’auïes », et sa

} Croquis italiens : La place Navone.

) Ibidem : Ponte Sisto.

) Ibidem : Le Colysée. l

) Ibidem : L’escalier de l’Ara Cœli.

(1 (2 fe

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