HU NICE RÊVE, LANATURE ET L'ART
106 ‘©: : SULLY PRUDHOMME | Ge
muraille de brique où s’enchâssent « trois chapiteaux, honneur
d’un ciseau de Corinthe » (1) ; tombeaux de la voie Appienne,
sereins et imposants dans leur ruine, qui reportent l’esprit aux
temps de la force et de la grandeur romaine, quand, parfois,
sur le ciel, gardien de quelque troupeau errant aux alentours,
A la louve pareil, un grand chien noir se dresse (2) :
autant d’estampes fortement composées, vigoureusement dessinées, avec uné précision et une pureté de trait qui ne laissent
rien à désirer. Et les gens ne sont pas moins bien portraiturés
que les choses, témoin cette description des Transtévérines dans leurs atours du dimanche :
Elles font resplendir sur le brun de leur peau
Des fichus qu’on dirait taillés dans un drapeau.
Les bras ronds et charnus sortent des grosses manches ; Le jupon suit tout droit la carrure des hanches ;
Le contour d’un sein riche et d’un dos bien arqué S’accuse avec ampleur, par de beaux plis marqué ; . D'un corset rude, ouvert d’une large échancrure,
Le cou ferme se dresse, et pour fière parure
Une flèche d’argent traverse les cheveux
Lourds et lissses, d’un noir intense aux reflets bleus. Un long clinquant de cuivre étincelle à l’oreille, Et la voûte de l’œil, pleine d’ombre, est pareille
A ces vallons brumeux où miroite un lac noir (3),
On sent, en lisant ces vers, quelle joie éprouvait Sully Prudhomme à exercer ce sens de la plastique et de la couleur dont, quelques semaines auparavant, il avait fait la si profitable découverte. Mais de cette jouissance, comme des autres, la lassitude lui vint peu à peu, et la nostalgie le gagna. Vers la fin de décembre, il écrivait que le séjour de Rome lui devenait chaque jour plus agréable. Dans les premiers jours de janvier, le ciel se voila : il commença à s’ennuyer. Quinze jours plus tard, le temps était exécrable : il sentit plus vivement quelques menus inconvé-
C0) Croquis italiens : La Pescheria.
(2) Ibidem : La Voie Appienne.
(3) Zbidem : Les Transtévérines.
LE RÊVE, LA NATURE ET L'ART JUPES Etre
nients dont jusque-là il s'était à peine aperçu : l’insecte du midi, “la cuisine du restaurant, le chauffage au brasero. Il songea à s’en aller, « Je ne me flatte pas, écrivait-il, d’avoir vu tout ce qu’on peut voir à Rome, mais j'ai pris à peu près toutes les impressions qui intéressent mes études ; je ne suis ni archéologue, ni peintre, je ne suis pas venu ici pour approfondir l’histoire et les arts, mais pour recevoir des émotions, pour me souvenir et pour admirer. Je sens que je ne pourrais sans fatigue admirer plus longtemps, et j’ai besoin de retourner à une vie plus humaine, car l’homme est heureux à moins de frais : les tours de force de l’art ne peuvent constituer pour l’esprit un aliment ordinaire (1). » Dans le courant de février, le ciel se ras-
séréna. Les deux amis en profitèrent pour faire quelques excur-
sions dans la campagne romaine, à Tivoli, à Ostie, à Castel- Fusano, à Cervetri, à Véïes. Ils poussèrent jusqu’à Naples, où
ils demeurèrent une quinzaine, puis ils remontèrent par Pérouse, Assise et Sienne. À Pise, ils se séparèrent. Tandis que Lafenestre se dirigeait sur Florence, Sully reprit le chemin de Paris. De
Gênes, qui fut pour lui l’étape suivante, il écrivit à son compagnon une lettre toute désorientée. « Je suis las de courir, je ne supporte pas ma solitude, je ne regarde plus que par devoir de touriste ; il me manque mon cher cicerone, fort mal remplacé
par les misérables garçons que je requiers pour me conduire.
Tu flânais devant, et je flânais derrière. Ah ! le bon couple ! on serait allé loin ainsi, l’un suivant l’autre. Maintenant je n’aspire qu’au repos ; ton exemple n’est plus là pour m’aiguillonner, je suis moins curieux que jamais. N'’attends pas la moindre description de ce que j'ai ressenti, je suis trop ennuyé pour l’écrire, Il pleut en ce moment même, il pleut lentement, lugubrement et très également ; c’est à mourir, tout se liquéfie dans l’âme, et je pleurerais volontiers : c’est fini, plus d’Italie... (2) » On ne sera pas étonné, avec de telles dispositions, s’il fut enchanté de rentrer chez lui. Enfoncé dans son fauteuil, il refit
(1) Cité par Léonce Bénédite, dans sa notice sur Lafenestre. (2) Lettres à une amie.
| son voyage en imagination et savoura ses impressions à loisir. « Ces impressions, écrivait-il au mois de mai suivant, malgré
| … Jeur vivacité, s’effacent déjà un peu ; elles forment une espèce
de mirage où rien ne se dessine avec précision, mais qui a tout
le charme et toute l'illusion d’un rêve. Je me vois au Forum, au
Vatican, je me regarde passer sur le pont Saint-Ange, et je me
trouve heureux en deux personnes, celle qui est là-bas, et celle qui se souvient ici, bien tranquillement assise. Vraiment, c’est
une bonne chose que d’être assis ; que ne peut-on voyager sans . déplacement !.. (1) » Il n’aurait pas fallu le presser beaucoup, sans doute, pour lui faire jurer qu’on ne l’y reprendrait plus.
Il s’y laissa reprendre pourtant. On ne peut pas compter : comme voyages les séjours qu’à différentes reprises il fit à Aix-
les-Bains, à Nice, à Cannes, à Luchon, au Tréport. Il allait là pour soigner sa santé, prendre les eaux, chercher le repos dans | la solitude. À part un sonnet sur la Grande-Chartreuse, et un autre sur une cascade des Pyrénées, qui sont comme égarés : dans son œuvre, il ne semble pas qu’il en ait rapporté de grandes impressions poétiques. Il s’intéressait à l’art plutôt qu'à la nature. L'amour de l’art lui fit rompre ses habitudes casanières : . et donner son adhésion à un projet de voyage en Hollande formé : en 1876 par Lafenestre avec les peintres Jules Lefebvre et Elie | Delaunay. Vers cette époque il s'était mis — ou remis — « à : piocher l'esthétique » (2). Il travaillait à son gros traité sur l'Expression dans les Beaux-Arts. Il « avançait lentement », il s’engageait sans cesse dans des analyses nouvelles, et, malgré tous ses efforts, il n’arrivait pas à préciser ses idées comme il l'aurait | voulu. Il ne connaissait les musées hollandaïs que par le livre |
?) 1bidem.
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