LE RÊVE, LA NATURE ET L'ART
de Fromentin. Il saisit avec empressement l’occasion qui s’offrait à lui de les visiter, surtout « de les visiter en si bonne com-
pagnie ». « Je me promets, disait-il, d’extorquer de nos deux
entrer dans l'intelligence de ce que nous verrons... J'espère, en
peintres les renseignements techniques les plus utiles pour
posant méthodiquement des questions à nos compagnons de route, Lirer d'eux, peu à peu et sans les importuner, quelque chose de ce que je veux savoir (1). » Le départ se fit vers la mi-
nier moment —, passèrent par Bruxelles et Anvers ; ils séjour- * nèrent à Harlem, Amsterdam et La Haye. Ils étaient venus pour
août. Les trois voyageurs, — Delaunay ayant manqué au der-
. voir des tableaux ; ils passèrent le meilleur de leur temps dans
les galeries et les musées. Sully Prudhomme y élargit ses con-
naissances et y rectifia ses jugements. Il admira moins Rubens.
« Rubens n’est décidément pas mon peintre.» Il n’était pas çin-
sensible à son génie », mais il trouvait beaucoup à rédire à ses
tableaux. Ils lui « délectaient la rétine d’une manière inexpri-
mable », maïs les chairs manquaient de vérité, les lignes étaient …
tourmentées, l’expression insuffisante, la mélancolie et la dis- * tinction absentes même des sujets religieux et graves comme * la Communion de saint François (2). Les Franz Hals, en revan-
ver
che, lui furent « une révélation ». « La véracité de ce peintre est. . prodigieuse.. Il ne diffère pour ainsi dire pas de la nature. J’en
suis émerveillé... Hals mène de front deux qualités que je n’ai guère vues réunies, à savoir la précision absolue du dessin et en même temps la richesse et le charme du coloris... Je parle-
rais sans fin de ce peintre, faute d’arriver à l'expression exacte
de ce que j’en pense. Je l’admire sans réserve (3). » Hals incarnait pour lui le génie même de l’art hollandais : « fidélité à la:
nature », « bonne foi » et « incroyable habileté ». La Ronde de
nuit le laissa perplexe. Il en trouvait l'éclairage merveilleux, mais distribué sur des personnages qui déplaisent, la composi-
(1) Lettres à une amie, (3 Ibidem.
(3) Ibidem.
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tion peu heureuse et le dessin indécis. Les portraits de la galerie Six atténuèrent cette impression sans l’effacer tout à fait. « Rembrandt n’imite pas la lumière naturelle, il en crée une qui la vaut, qui la surpasse, si l’on veut, mais enfin le plaisir qu’on en ressent n’est pas celui qu’on demande aux œuvres d’imitation ; c’est en cela qu’il se sépare profondément de ses prédécesseurs, tous attachés à la représentation scrupuleuse et même servile de la réalité ; son art est plus haut, plus grand, plus inventif, plus poétique en un sens ; mais il y a dans le vrai un tel charme, une telle force, que les yeux, ravis par sa palette, ne sont pas pour cela dégoûtés du coloris fidèle et du dessin exact des maîtres qu’il a dépassés. » Rembrandt n'’éclipsa pas à ses yeux ni Steen, ni Pierre de Hooghe, ni Quentin Metzu, et même les hollandais, dans l’ensemble, ne lui firent oublier ni mépriser les italiens. Les beaux échantillons de l’école italienne qu’il rencontra dans les musées de Hollande lui parurent plus beaux encore par le contraste qu'ils faisaient avec les toiles d’alentour. « Le charme, la grâce, la facilité de cette peinture fait un tort singulier aux plus solides qualités des œuvres flamandes et hollandaises. Je vous assure que le Titien de la Haye, une femme toute nue pour qui un seigneur joue de l’orgue par un beau et sombre soleil couchant, n’est nullement primé par aucun Rembrandt. Cela donne à réfléchir. Où il y a de la beauté (chimère ignorée du Hollandais), on ne peut s'empêcher de sentir une supériorité de premier ordre qui ne se laisse jamais oublier, surtout quand la couleur même est substantielle, C’est avec délices qu’on rencontre ces belles formes au milieu des types décidément vulgaires que représentent les tableaux d’ici (1).»
J’ai rapporté un peu longuement peut-être ces impressions du touriste. Elles n’ont pas laissé leur trace dans l’œuvre du poète. Mais, sincères et nuancées comme elles sont, elles nous aident à mieux comprendre son tempérament artistique et à connaître son goût. Ce goût est fin, délicat, un peu scrupuleux,
(1) Lettres à une amie.
comme e Sully Prudhomme lui-même. En littérature comme en peinture, il met au-dessus de tout la vérité ; il répugne aux effets hardis que l’art ne produit qu'en mutilant, violentant ou déformant la nature ; il prise la précision des termes au même degré que la précision des lignes ; il ne sacrifie point l’expression à la couleur, ni la beauté à la virtuosité ; il aime le simple, mais il a horreur du vulgaire, et l’exquise pureté ne va pas ces lui sans quelque timidité et quelque froideur.
Le dernier grand voyage de Sully Prudhomme fut un voyage |
en Suisse, entrepris en 1879 avec sa sœur, son beau-frère et son neveu. La perspective de ce déplacement en famille ne lui souriait qu’à demi. « On a horreur des précipices, des ascensions, et en général de tout ce qui constitue le pittoresque de la Suisse. On ne marchera jamais, on se fera trimbaler dans tous les véhicules possibles. Enfin ce sera le plus singulier voyage en Suisse qu’on puisse imaginer. » Il y voyait « une bonne pièce à faire pour le Palais-Royal » ; mais il se mettait en route « par raison, parce qu’il est indécent qu’un poète n’ait pas vu de près les grandes montagnes » (1). Dès Neuchâtel, il fut dans l’admiration. « Je jouis beaucoup de l'extraordinaire beauté des paysages, et j'en éprouve une secrète mélancolie, en songeant aux tristes lieux que mon sort m'oblige à habiter. Nous sommes allés nous promener hier aux gorges du Seyon ; c’est une route encaissée entre deux montagnes et qui côtoie le torrent du Seyon ; le spectacle de ces masses de rochers tout couverts de verdure et formant d'énormes assises parallèles m'a paru bien grandiose. Je me promets de vives jouissances à admirer la nature alpestre ; j'avais grand besoin de voir ce pays pour sti-
muler mon imagination (1). » Mais, à Interlaken, il regrettait déjà d’avoir quitté son foyer. Le voyage ne lui paraissait qu’un . devoir, et les montagnes ne l’intéressaient plus guère. « Leur
masse, je l'avoue, ne m’émeut pas beaucoup ; je ne trouve rien de terrestrement grand, parce que je mesure malgré moi les
. objets non à ma taille, mais à la distance des étoiles ; cette façon de juger les grandeurs m’empêche de les sentir. Le moindre nid
| de fourmis est bien plus étonnant par sa hauteur que les pyra- “Gù mides d'Egypte, s’il faut comparer la taille de l’œuvre à celle de l’ouvrier (?). » Il ne pouvait « imaginer, disait-il, rien de plus beau que ce pays », mais il trouvait « une monotonie réelle dans le défilé de ces paysages d’ailleurs admirables ». Ajoutez « que
les immenses et magnifiques hôtels qu’on y rencontre partout
dans les endroits même les plus escarpés y font un déplorable
effet. Pour être juste toutefois, continuait le poète, il faut avouer
qu’on est bien aise de les rencontrer (3) ». En somme, il était las, il avait besoin de repos, et d’un repos absolu. Aussi quand,
quelques semaines plus tard, Léon Bernard-Derosne l’invita à se remettre en route avec lui, malgré tout le désir qu’il avait de voir Venise et l'Italie du nord, qui étaient le but du voyage, il opposa un refus formel.
Sully Prudhomme se lassait assez vite des spectacles que lui
offrait la nature. Il ne se lassa jamais d'étudier l’art de toutes :
les époques et toutes les formes de l’art. Il s'intéressait d'autant
plus vivement à l’art de son temps qu’il était très répandu dans
le monde des artistes. Aux premières relations que lui avaient Yalues son amitié avec Lafenestre et sa villégiature de Douar-
nenez, s’ajoutèrent celles qu’il noua à Rome avec les pensionnaïres de la Villa Médicis ou les peintres en séjour dans la Ville
(1) Leïtres à une amie.
(2) Ibidem.
(3) Ibidem.
Eternelle, avec: Tony Robert-Fleury, Tue ue Bonnat, Reraudot, Hector Leroux, Louis Leloir, Gustave Ricard. Das les années qui suivirent la guerre de 1870, il connut Mercié,
Falguière, Carolus Duran, Paul Baudry, E paysagiste Colin, 4
Henner, Français, Philippe Rousseau, Hébert, Préault, Chenavard. Chaque année, avant l'ouverture du Salon, il aimait à faire le tour des ateliers de ses amis, pour avoir la primeur des envois que chacun préparait. Il y allait encore chercher son délassement quand il s'était fatigué à rimer des vers ou à réflé-
chir sur la métaphysique. Au cours des conversations, il con-
trôlait par les jugements des peintres et des sculpteurs les idées
qu'il s'était formées sur l’esthétique ; et ceux-ci, séduits par la pensive beauté de son visage, le prenaient volontiers pour
modèle. Louise Abbéma et Leloir le dessinèrent, Degeorge le modela, Carolus Duran le peignit. Ce ne fut pas sans quelque appréhension que le poète se prêta aux séances de pose que Duran lui avait demandées. Il ne croyait pas à la réussite ; il
estimait qu'il y avait dans la manière de l’artiste quelque chose
de trop violent pour l’expression ordinaire de sa physionomie, Quand le portrait fut achevé, il se confessa ravi. « La ressemblance, disait-il, est frappante, et je me reconnais bien : il me
semble que ce portrait pense comme moi (1). » Et tandis que peintres et sculpteurs se disputaient le privilège de fixer ses
traits dans le bronze ou sur la toile, les sociétaires les plus en vue de la Comédie-Française, Mme Arnould-Plessy, les Coquelin, Mounet-Sully mettaient leur talent au service de sa poésie et propageaient ses vers.
Ces amitiés lui ont inspiré un certain nombre de pièces de circonstance, où il a loué, félicité, remercié ceux avec qui il se sentait en échange de sympathie ou en dette de reconnaissance. Il s’est plu souvent à décrire dans ses vers les œuvres de ses confrères, les maîtres de la palette, du burin ou du eiseau, et à les commenter avec grâce ou avec profondeur. Il aimait à rêver devant une toile ou devant un marbre,et à condenser en
(1) Lettres à une amie,
ES ADS
: FA un sonnet les impressions qu’elle lui donnait et les pensées
qu’elle éveillait en lui. Déjà, dans les Stances el Poèmes de 1865, on avait pu lire une pièce dédiée à François Millet, et inspirée
par quelque scène rustique du futur peintre de l’Angelus :. ;
, 6 Que voit-on dans ce champ de pierres ? ; ON AMRINE Ün paysan souffle, épuisé ;
Dan Le hâle a brûlé ses paupières ;
Uk EE Il se dresse, le dos brisé; +
NT IL a le regard dé la bête NOLE, f Qui, dételée enfin, s’arrête
À Et flaire, en allongeant la tête, ra Son vieux bât qu’elle a tant usé !.. ù 53
D N Ta :
On en trouvera d’autres du même genre dans les Poésies diverses qui font suite aux Vaines lendresses, et dans le Prisme. Aucune n’est indifférente, comme on peut s'y attendre de la
part d’un homme qui ne faisait rien qu’en conscience et qui prenait tout au sérieux. J'y pourrais glaner des vers charmants, :
par exemple cette allusion aux exquis profils de femme qui & apparaissent sur certaines toiles de Henner, FA
Comme dans l'ombre un lis dont l’exquise pâleur | d' Blondirait au baiser vif et doux d’une étoile ;
+4 Ou encore cet éloge dupaysagiste et poète Emmanuel Lansyer, ES. dont la conclusion exprime si heureusement, en un cri parti du He cœur, la nuance exacte de lamour que Sully Prudhomme avait pour la nature :
Peintre, donne à mon cœur des'leçons par les yeux ; Poëte, dicte-moi les mots harmonieux Dont la sonorité rend la couleur des choses |!
Car fe veux oublier, ivre d’air et d’azur, $ Pour les sites charmants, sereins ou grandioses, Un monde où rien n’est vrai, ni sublime, ni pur.
Mais à quoi bon insister ? Si cette partie de l’œuvre du poète n’est pas indigne de son talent, elle n’est pas non plus celle qui & fait sa gloire. On l’aura définie suffisamment en disant que c'est un témoignage de sa fidélité à ses amis et de sa gratitude envers l’art, dont le rayonnement a percé souvent, sinon dissipé, le nuage de tristesse où nous allons bientôt le voir rentrer.