‹ Sully Prudhomme: Poète Sentimental Et Poète PhilosopheChapitre 20 sur 45 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LA SOLITUDE

Nous avons vu, au cours des précédents chapitres, se dessiner __ peu à peu certains traits de la physionomie morale de Sully Prudhomme. Nous avons noté la sensibilité aiguë et presque - douloureuse qui s’alliait en lui à une haute et impérieuse raison; l'horreur de la foule, qui de très bonne heure lui est devenue, de son propre aveu, « une maladie » ; l’irrésolution qui le pa sait, et dont il a décrit les effets en homme qui a eu plus d’une occasion de les étudier sur lui-même: «L’irrésolution est un dissolvant de la volonté qui la rend fluide et propre à tous canaux. We La vie de l’irrésolu est à tous : tout le monde vit pour lui, àsa place ; il est mollement malheureux, mollement heureux, an- Ga nulé (1) ». Il ne se dissimulait pas son peu d’aptitude à la vie pratique : « J’ai bien conscience, disait-il, que je ne suis pas fait Re pour l’action ni pour la responsabilité » (2). Aussi tendait-il naturellement à se replier, ou, comme il disait, à « se recroqueviller » sur lui-même, à s'observer, à s’analyser. Le goût de l’analyse fine, pénétrante, subtile jusqu’à en émousser sa propre pointe, de l'analyse longue, minutieuse et lente jusqu’à s’em- __ barrasser dans ses propres démarches, est manifeste dans tout ce qu'il a écrit, aussi bien dans ses rêveries de poète que dans ses spéculations philosophiques. Mais il ne l’a appliqué à aucun sujet plus constamment ni avec plus de rigueur qu’à lui. Se connaissant bien, ils’est d'autant plus affligé de ne pas se voir com-

L'ADS à 1 712.3 |.

te

(1) Journal intime. D (2) Leïires à une amie.

: pris par les autres ; la seule appréhension de ne pas l’être l’a retenu bien souvent de s’épancher et de se confier. « Personne

ne me connaît, écrivait-il dès 1862 dans son Journal ; je ne me

livre qu'avec peine, de peur de froisser mon cœur contre des natures sèches ou vaines ». Il lui est arrivé pourtant, au moins une fois, de rencontrer une âme qui fût vraiment à l’unisson

de la sienne, sympathique à- ses aspirations et compatissante à ses ennuis. À la femme supérieure qui lui avait Voué une affection quasi maternelle, il a témoigné en retour un attachement

tout filial. Pour elle il n’a eu rien de caché. Dans la correspon-

dance, si précieuse pour nous, qu’il a, pendant de longues années, échangée avec cette « amie chère », il a, librement et tout

l'au large, ouvert son cœur. Non seulement il s’y est montré spon-

tanément, involontairement, tel qu’il était ; mais, à plusieurs reprises, se sentant en confiance, il a, de propos délibéré, dévoilé

le fond de sa nature. Il a fait son portrait, ou, pour lui prendre

ses propres expressions, sa « photographie intellectuelle ». C’est cette « photographie » sincère et sans retouches, scrupuleusement exacte, qu’il convient de se mettre sous les yeux, au moment où des œuvres de la jeunesse de Sully Prudhomme, on passe à celles de sa précoce maturité.

__ Sa correspondante se faisait de lui, de sa personne, de son

caractère, de ses facultés, une idée très haute, et nous n’en sommes nullement surpris. Mais lui, avec sa modestie ordinaire, estimait cette manière de voir «plus optimiste que de raison ». Il jugeait sans complaisance la vie qu’il avait menée jusqu’à l’âge de trente-deux ans où il était arrivé. Usant d’une sévérité qu’on trouvera sans doute excessive, il déclarait qu’il avait en grande partie perdu son temps. « Je jette un coup d’œil sur ma jeunesse entière, disait-il, et je reconnais que je l’ai consacrée. à une foule d'expériences, ou du moins à des efforts vers un

Page 1