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. idéal terrestre déterminé, qui ont échoué (1) ». Saisi d’un « be- - soin impérieux de discipliner sa vie, de lui donner une règle et un but », il se sentait sollicité par deux inclinations opposées : ou bien la recherche du succès et de la réputation, avec ce qu’elle comporte d’application « aux moyens ordinaires et indispensables pour parvenir » ; ou bien « le désir d’un bonheur paisible, composé des jouissances intimes de l’art, et des joies d’un intérieur sans troubles ». Entre les deux, il hésitait, il ne pouvait se décider à choisir, il évitait même de choisir. « Il est doux, avouait-il, quoique funeste, de se laisser porter par le flot des
jours; on est disposé à n’entreprendre rien, on ne se propose que P Ù !
des buts rapprochés ; on prend pour but ce qu’on rencontre,
ce qui est plus aisé que de chercher la voie où l’on a résolu d’aller (2) ». Par un mouvement bien humain, il rejetait d'abord
sur l'éducation qui lui avait été donnée la responsabilité de
cette indécision qui tenait au fond même de sa nature. « Que de maux m’auraient été épargnés, que d’heures économisées, si Mes pauvres parents avaient seulement soupçonné qu'un. jeune homme a besoin d’une direction et s'ils avaient compris celle qui me convenait ! Ils n’auraient pas laissé ma sensibilité sans objet. Ils m’auraient empêché de gaspiller le fonds natu-
LA SOLITUDE RATS à A
rel de l’âme qui, une fois dépensé, ne se reforme plus. On peut
abandonner une doctrine pour une autre, mais on ne rebâtit
jamais sur le sol mouvant fait des ruines de l’espérance et de l'illusion (3) ». Mais tout aussitôt, avec sa droiture ordinaire, il en venait à s’accuser lui-même.
Puis, disait-il, fe me rends justice, je suis d’une nature indolen ‘© st£yrannique, qui doit tte intolérable aux caractères vifs et décidés. Je ne résiste pas beaucoup, mais, parje ne sais quelle composition lente, j'arrive à ne point donner satisfaction. Ma volonté ne s’impose pas, mais elle ne s’aliène jamais, et ma faiblesse est corrigée par mon égoïsme. Je suis porté à la tendresse, mais non au sacrifice : quand on a prise sur moi, C’est qu’en général la chose dont il s’agit m’est, comme une multitude d’autres, parfaitement indifférente. Ce qu’on peut le plus sûrement exploiter en moi, c’est ma répugnance à lutter
1) Lettres à une amie.
2) Ibidem; (3) Ibidem.
et ma peur immédiate de faire de la peine, qui du reste n’est pas sans affi-
nité avec mon égoïsme. Mes seules qualités sociales, douceur, facilité à sym- ® pathiser de goûts, indulgence infinie, discrétion, sont des dérivés de mon indifférence qui est vraiment épouvantable ; je pousse l’orgueil jusqu’à la modestie dont le voile me sert bien moins à cacher mon fort que mon faible. Je connais
tous les vices (1), et je les avoue sans crainte à qui me connaît, Car j'espère
M que mes intimes y discernent ce qui est né avec moi de ce quiest le résultat
de mon enfance douloureuse et de ma jeunesse manquée. Non certes, je ne
suis pas né indifférent ; je ne puis songer sans attendrissement à ma bonté
native, à ma soif d’aimer et de me dévouer, égale à mon immense curiosité. Le collège m’a communiqué tous les défauts attachés aux deux mobiles du
Ainsi cette confession, qu’on ne taxera pas sans doute d’in-
dulgence exagérée, se terminait par une aspiration au bonheur. * Mais une nature de cette sorte n’était pas faite pour le bonheur. Elle n’était pas faite davantage pour la gaîté. Sully Prudhomme
avait, paraît-il, dans sa première jeunesse, des accès de gaîté
exubérante et violente, qui ne sont nullement incompatibles d’ailleurs avec un caractère naturellement porté à la tristesse ; il avait même eu, à son dire, « des velléités de comique ». Mais bien avant qu’il eût atteint la maturité, tout cela avait dis-
paru, il n’en restait plus trace. J’ai perdu depuis bien longtemps, écrivait-il en 1879 à sa correspondante, « toute gaîté de style comme de caractère ». La tristesse, ou tout au moins
la mélancolie, s’était insensiblement installée chez lui à demeure. Comment cela s’était-il fait ? Il aurait été lui-même bien en.
peine de le dire. Il se demandait : « Que me manque-t-il ? » Et il répondait : « Mon Dieu, presque rien : la vérité, la justice, læ
| possession de la beauté, et je ne sais quelle simple chose dont beaucoup paraissent jouir autour de moi et que je n’aurai ja- Mais ; c’est peut-être le chez soi avec tout ce qu’il comporte (3)».
/ . (1) Je lis « tous les vices » au lieu de « tous les vides » que porte le texte
imprimé.
. (2) Leïtres à une amie.
* (8) Ibidem.
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régime scolaire, qui sont la peur du maître, et d’être le premier de tous. Mes
premiers pas dans le monde m’ont successivement détaché des objets où j’a- vais mis ma foi et mon bonheur. Il y a donc dans ma personne compliquée: un moi très supérieur au moi actuel. C’est ce moi que je voudrais dégager: ressusciter, appeler à jouir à son tour de la vie. (2).