CA
. TL n avait nul motif évident de ne pas être Het mais il ne l'était pas. Il est telle journée à la fin de laquelle il pouvaitse __ rendre compte qu’il avait « éprouvé merveilleusement toutes
les nuances de l'ennui, de l’ennui lent, parfait, accompli, qui
n’est au fond qu’ une consciencieuse analyse de soi- même, de la vie, de la raison d’exister (1) ». Il passait par des crises de — langueur et d’aridité qui lui enlevaient tout courage. « Je ne sais, écrivait-il, ce qui se détraque dans la méchante boîte à
musique dont j’aile cerveau meublé, mais j’ai beau tourner la
ER
clef, elle ne chante plus, et comme d’ailleurs je n’en connais point les ressorts, je suis incapable de la réparer et j'attends
que le grain de sable qui l’arrête veuille bien tomber de lui-
même. La volonté donne l’intention de créer, elle n’en donne
pas le moyen ; c’est pourquoi il faut être indulgent pour les las-
situdes de l'esprit, et ne pas les confondre avec la paresse : il : VIN
a une fatigue de la volonté, qui, après tout, est une force limitée, comme toutes les autres! J’ai donc la volonté lasse et l’es-
prit stérile, ce qui est par excellence la maladie de la pensée.
Si cela devait durer, je serais bien malheureux... (2) » Cela ne
durait pas, mais cela revenait, cela tournait à l’obsession et au
marasme. « Vous m'avez demandé quels sont mes projets pour
la saison, écrivait-il au mois de mai 1870 ; qui peut le savoir ? Ai-je la direction de mes projets ? Ne suis-je pas le jouet de fe) toutes les influences ? Il y a longtemps que vous me l'avez dit. Je ne suis vraiment pas un être raisonnable et libre, mais utero
sorte d’épave que le flot pousse au hasard. Je ne suis plus le travailleur de naguère, mais un rêveur triste et stérile. Ma solitude effroyable dans ma rue bruyante me rend odieux mon chez moi. Il n’y a pas de chez moi : il y a un appartement où je dors et où je m’éveille sans joie (3). »
Il faut ajouter, pour expliquer l’accent particulièrement désolé de ces dernières lignes, que Sully Prudhomme venait
(1) Lelires à une amie.
(2) Ibidem. ( (3) Ibidem.
Erwe,
Ve
Et:
L d’éprouver quelques mois auparavant une secousse morale : dont il n’est pas étonnant qu’il ait eu de la peine à se remettre.
Dans les derniers jours de décembre 1869, sa mère était morte.
«J'ai mesuré ma perte, disait-il à sa confidente ; je la sens bien
entièrement, et j’en souffre d’une manière qui m'étoufte (1). »
x Dans les premières semaines de janvier, il eut à conduire le deuilde sa tante et de son oncle. Il se trouva tout d’un coup ab-
solument seul. La brusque disparition, en moins d’un mois, de
ces trois existences auxquelles la sienne était si fortement liée,
creusa comme un gouffre autour de lui. Bien qu'il eût eu à souf-
frir du milieu familial et que, peu de temps auparavant, il se
fût plaint encore qu’on n’y comprit rien aux exigences de sa vie, il y avait là des affections grondeuses, mais fidèles, tyranniques, mais dévouées, qu’il savait bien qu'il ne retrouverait jamais. Au chagrin, à l’isolement, s’ajoutait le désarroi de sa
vie. Il lui fallait la réorganiser sur de nouvelles bases, conduire
un ménage de garçon, prendre une domestique. C’étaient là pour lui de très gros soucis. Il eut la chance de tomber sur une brave fille, toute disposée à le soigner de son mieux. Il la célébrait plaisamment « comme la Providence divine affectant des formes modestes, une incarnation de la Vierge à l’usage des célibataires convertis (2). » Mais à peine avait-il eu le temps de prendre des habitudes nouvelles, que la guerre survint, apportant avec elle angoisses patriotiques et souffrances morales. Les premiers revers des armées françaises bouleversèrent l’âme de Sully Prudhomme : le rêveur fit place au citoyen. Le 24 août, il s’engageait, de concert avec Léon Bernard-Derosne, dans la 8° compagnie du 13e bataillon de la garde mobile, dont le frère de Léon, Charles Bernard-Derosne, était le capitaine. Il prit vaillamment sa part des corvées et des factions. Mais sa santé fragile ne put supporter longtemps les fatigues du métier militaire. La privation de sommeil, en particulier, détermina chez lui des accidents nerveux assez graves pour qu’il fallût le ren-
(1) Leltres à une amie, :(2) Ibidem.
LA SOLITUDE
dre d'urgence à la vie civile. Pendant qu’il poursuivait sa con-
valescence, la Commune éclata. Nouveau trouble, nouvelles inquiétudes, nouveaux soucis. Il était loin de Paris, et le bruit
courait que l'immeuble qu’il possédait en cette ville, de moi- |
tié avec sa sœur, et qui représentait le plus clair de sa fortune, avait été incendié par les émeutiers. Il avait horreur de la Commune. Il avait une horreur égale de la réaction impitoyable qui
se dessinait contre les Communards. L'année 1870-1871 lui %
laissa un pénible souvenir. Elle l’avait initié, cette « affreuse
année », à des souffrances dont il n’avait pas jusqu'alors la moin-
dre idée ; elle lui avait fait accomplir trop d’actions « contraires à sa nature »; elle l’avait laissé « cruellement impressionnable,
des nerfs tendus au dernier degré (1) ». Chose surprenante, l’état
de dépression où il se trouvait ne l’empêchait pas de s’adonner à la poésie. « Par une loi étrange de ma nature, disait-il, la mau-
: # re IS vaise santé n’est pas très contraire à mon travail ; peut-être la
mélancolie maladive de mes compositions s’accommode-t- elle volontiers de l’abattement physique dont je souffre (2). » Les compositions auxquelles il fait allusion ici, c’étaient sans doute
les quelques pièces réunies plus tard sous le titre général d’Im- Wu
pressions de la guerre, non pas « chants du soldat » ou rimes héroïques, mais douloureuses élégies où le poète s’attendrissait sur tant de jeunes cœurs qui avaient cessé de battre, sur tant d’amours qui avaient été brisés, et tout contrit de n’avoir pas,
au temps jadis, chéri la France d'une affection assez passionnée .
et jalouse, ramenait étroitement, d’un geste presque convulsif,
sur sa patrie les tendresses que naguère encore il dispersait
généreusement sur l’humanité.
Dans les années qui suivirent, la tristesse de Sully Prudhomme
alla croissant. Il déclarait lui-même que, sa santé mise à part, il n’avait à se plaindre de rien. Il avait même des sujets de contentement et de légitime fierté. Son nom était connu. Sa réputation de poète se répandait en France et à l'étranger. Il en
(1) Lettres à une amie. oi PA COUT (2) Ibidem.
recevait les preuves les plus tite Un men eût triomphé. Lui, c’est à peine s’il osait se réjouir. « Je sens, écrivait-il, l'ab- surdité de ma vie, où je ne jouis même pas éntiérement, des satisfactions que ma carrière me donne, car il y a dans la plüme et Le livre quelque chose d’irrémédiablement sec et froid, et le succès ne se savoure bien que par une expansion de caractère, une sorte de radiation enthousiaste, que je n’ai nullement (1). » . Et non seulement il se détachait de la gloire, mais il se détachait | ‘de la poésie, telle du moins que jusque-là il l'avait aimée et pra- : tiquée. Parmi les causes de sa tristesse, il notait « la fâcheuse direction que prenaient ses études ». « Je perds le goût de la poésie, disait-il, je la trouve de Re en pEuE puérile, comparée
raires me semblent des enfants auprés “a génie scientifique, qui, au lieu d’imiter et de défigurer la nature sous prétexte de + la transfigurer par l'idéal et l’humain, l’étreint corps à corps, AE qu’elle est, et lui ouvre, doigt par doigt, ses mains fermées : pour en arracher des lambeaux de vérité... Je ne fais presque plus de vers ; 5 je rougis de les faire vides, et, quand j je veux les. remplir jusqu’ au bord d’un contenu substantiel, j'ai tant de peine à les achever que j’en suis malade (2). » Le spleen auquel par moments il se sentait en proie avait une cause de plus en plus agissante dans le genre de vie que, depuis la mort des siens, il était réduit à mener. Sa santé délicate, son humeur paisible, ses goûts de rêverie et d'étude, faisaient de lui un homme d’in-. térieur. Mais un célibataire n’a point d'intérieur. À mesure que la jeunesse l’abandonnait, il sentait plus fortement le vide . de son existence. Le moyen de sortir de cette situation, sa confidente le lui avait suggéré, et il le connaissait bien : c’eût été un mariage de raison. Mais rien ne lui était à bien des égards plus antipathique, ni plus éloigné de sa pensée. Et puis une résolution de ce genre aurait exigé un effort de volonté dont il ne se sentait plus capable. « Une désespérance infinie, disait-il, a
La
QD Lelires à une amie. ù (2) Ibidem.
à FRE ANT £?
LA SOLITUDE
ÉC
- pénétré toutes les fibres de ma sensibilité. Rien ne m'intéresse * | assez pour que j'entreprenne quoi que ce soit (1). >. fl était US effrayé à la seule pensée des charges que l’union qu’on lui con- | seillait lui eût imposées. Une femme, des enfants, une famille . Jui paraissaient des embarras trop grands et des responsabilités : RTE trop lourdes. Il craignait, s’il-entrait en ménage, de sacrifié son indépendance, d’être amené à livrer de lui-même plus qu'il ne lui plaisait d’en accorder. Il envisageait le mariage comme : un changement périlleux de sa vie et une diminution de sa per- | sonne. « Je ne me trouve réellement heureux, déclarait-il, que dans la société des artistes, des savants et des femmes qui me semblent moins futiles que les autres et dont la curiosité tou jours neuve s’intéresse aux eflorts de la pensée de l'homme... SAYS Le premier effet du mariage est d’abaisser la pensée commune au niveau des intérêts matériels. Je ne souge nullement à cou- À - rir les risques d’une telle déchéance (2). » Plus il raisonnait sur son cas, plus l’unique solution qui lui était offerte lui paraissait 4 inacceptable. Il se renfonçait de plus belle dans son célibat. et. te dans son isolement ; mais il ne s’y résignait pas. « Je suis voué Lo à la solitude, diese sans avoir les vertus d’un solitaire ; je me trouve dans la situation d’un bénédictin sans vocation reli- . gieuse, que son amour du bouquin enchaîne à sa cellule (3).» Et encore : « Je n’ai aucun confident de ce qui me touche le … plus; j'y suis un peu habitué, mais j'en sens parfois plus vivement la tristesse. Ma pensée est une solitude, un désert où les oasis sont clairsemées, et encore, quand j’y trouve de l’ombre et une source, je m’assois sans me reposer ni me désaltérer. ‘Mais tel est mon destin (4). » Le tour philosophique que pre- î naient naturellement ses réflexions, au lieu de rasséréner son . esprit, ajoutait encore à sa tristesse. S'il eût été, comme la plu- mot part de ses semblables, fortement attaché aux choses de ce - monde, il eût vécu dans le présent et s’en fût contenté. Mais LÉ
À NW EX ne "te
à de
1) Lettres à une amie. / ï 2) Ibidem.
(3) Ibidem.
(4) Ibidem.
RS PT Re PE 20
il n’était pas homme à se laisser enfermer dans des limites aussi étroites. « L’infinité de l'univers, disait-il, est toujours présente à ma pensée et ne me permet pas la moindre illusion sur toute
œuvre humaine ; je ne suis pas dupe de l'entraînement général des vivants, qui est une sorte d'ivresse à laquelle j’assiste, ivre
moi-même, mais à la façon de ceux qui ont le vinlucide et triste et voient distinctement une échéance et un exploit à travers Jes fumées de la taverne. Il n’y a de sérieux que le sentiment du
terme... (1)» Quel commentaire au mot de Pascal : «La seule chose qui nous console de nos misèresest le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères ! » Le même Pascal dit
encore : « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y
point penser ». N’y point penser, et ne point penser, celui-ci
l’eût considéré comme une déchéance : il ne faut pas s'étonner qu'il ne fût pas fait pour le bonheur.
IT
La conviction de la solitude morale à laquelle chacun de nous est irrévocablement condamné, celle, par suite, de la vanité de tous les attachements terrestres en qui nous mettons notre espoir d’y échapper, tel est le double sentiment qui inspire les” deux derniers recueils lyriques de Sully Prudhomme. Ils ont
‘paru à six ans d'intervalle, les Solitudes en 1869, les Vaines
Tendresses en 1875, mais ils dérivent de la même source, et la seule différence qu’il y ait entre eux, c’est que dans le second la tristesse est plus approfondie et, si l’on peut dire, plus totale conformément à la courbe suivie, comme nous venons de le Voir, par la sentimentalité du poète, dans les dix années envi-
ep qui ont marqué pour lui le passage de la jeunesse à la maturité.
(1) Lettres à une amie.
Ce sentiment de la solitude morale est un de ceux dont on. h
compose le plus volontiers la psychologie de l’homme moderne, et on attribue d’ordinaire au romantisme l'honneur ou la res-
ponsabilité de nous lavoir révélé, Ce serait pourtant une vue un peu courte et une conception un peu naïve de s’imaginer
qu'avant le xrx® siècle il n’eût jamais existé. On l’a dit fort justement, « il y à toujours eu des âmes solitaires (1). » Sous
l’une ou l’autre des formes qu’il affecte, qu’il s'agisse de la soli-
tude de l’homme dans la société,ou de la solitude de l’homme
dans l’univers, ou de l’isolement de chaque âme en face d'elle
même, comme tous les sentiments profonds de la nature hu-
maine, celui-là aussi ne manquerait pas sans doute de se retrouver sous tous les climats et à toutes les époques, pour peu qu'on prit la peine de l’y chercher. On est remonté, et avec raison, au XVIIIe et même au xviie siècle. On a noté que Mme du Deffand avait connu « l’angoisse d’être une étrangère dans le monde
de ses amis et de passer son chemin dans la vie sans connaître et sans être connue (2). » On a rappelé Pascal troublé « par le
silence des espaces infinis », effrayé « en regardant l'univers muet et l’homme sans lumièrs…., égaré dans ce recoin de lP’uni-
vers sans savoir qui l'y a mis (3). » On aurait pu remonter plus haut encore, et citer, entre autres, comme un témoignage de
ce vide du cœur que rien ne peut remplir, le mot de Marguerite de Navarre disant d'elle-même « qu’elle avait porté plus que
son faix de l’ennui commun à toute créature bien née. » Mais
il convient de reconnaître que tout le travail philosophique et Lu
politique du xvine siècle, en rompant les cadres religieux et sociaux dans lesquels l'individu était accoutumé à vivre, lui
fit éprouver, avec une intensité et une acuité toutes nouvelles,
l'impression de son isolement. Cet état d'âme fut dépeint, avec une éloquence et une conviction communicatives, par les ini-
(1) René Canat, Une forme du mal du siècle: Du sentiment de la solitude . morale chez les Romantiques et les Parnassiens, Paris, 1904, p. 1. Je renvoiele
lecteur à ce beau livre où la question est étudiée à fond.
(2) Canat, ouvrage cité, p. 37.
(3) Zbidem, p. 207.
14 be, En les maîtres du romantisme. Cha ate HS A
René, Mme de Staël dans Corinne, Byron dans Childe Harold
M et. dans Manfred retracèrent, en des termes qui les rendaient ne presque enviables, les souffrances des âmes supérieures séparées
du commun des hommes par la hauteur de leur génie ou la grandeur de leurs passions. Vigny, au seuil de ses Poèmes, dressa la
figure surhumaine de Moïse, prophète, thaumaturge, élu de
| … Dieu et conducteur de son peuple, mais privé à tout jamais des
| joies que l’homme ie trouver dans la société de ses semblables.
Sitêt que votre souffle a rempli le berger,
Les hommes se sont dit : Il nous est étranger,
Et leurs yeux se baissaient dévant mes yeux de flamme, DEP Car ils venaient, hélas ! d’y voir plus que mon âme, \ FT J'ai vu l'amour ’s’éteindre et l'amitié tarir.
Les vierges se voilaient et craignaient de mourir... % RS O Seigneur, f’ai vécu puissant et solitaire, LS ”
ÿ Laissez- moi m’endormir du sommeil de la terre.
LES Nas ans plus tard, par la bouche de Jésus au Jardin des MO Olives, il exprima l'angoisse de l'humanité perdue dans l'infini m5 et sollicitant en vain à le mot qui lui prouvera qu’elle n’est pas abandonnée £
AIS Ainsi le divin Fils parlait au divin Père,
44 S Il se prosterne encore, il attend, il espère,
23 RENE Mais il renonce, et dit:« Que votre volonté
ar: Soit faite, et non la mienne, et pour ‘l'éternité ! » ‘us : Une terreur profonde, une ‘angoisse infinie $ hs Redoublent sa torture et sa lente agonie,
Il regarde longtemps, longtemps cherche sans voir. Comme un marbre de deuil tout le ciel était noir.
La Terre, sans clartés, sans astre et sans aurore, Et sans clartés de l’ âme ainsi qu'elle est encore, Frémissait.— Dans le bois il entendit des pas,
3 Et puis il vit rôder la torche de Judas.
Mais n’y a-t-il que les grandes âmes qui demeurent incomprises et solitaires ? N’en est-il pas de même pour chacun de nous ? Et le plus léger et le plus frivole, quand il rentre en lui-
même, n'est-il pas épouvanté de se retrouver si faible, si seul et
vais être ce monsieur qui passe. ! Ge monsieur qui passe est charmant ;
si dénué ? Ecoutez seulement ce que dit cet écervelé de Fan- AS PAOUASIO 2 s à RNA
ne) Spark, mon cher Spark, si tu pouvais me transporter en Chine 1 Si je 2 | . pouvais seulement sortir de ma peau pendant une heure ou deux ! Si je pou- px
FN - regarde : quelle belle culotte de soie ! quelles belles fleurs rouges sur son gilet! A Ses breloques de montre battent sur sa panse, en opposition avec les bas- 1e
ques de son habit, qui voltigent sur ses mollets. Je suis sûr que cet homme-là
a dans la tête un millier d’idées qui me sont absolument étrangères ; son essence lui est particulière. Hélas | tout ce que les hommes se disent entre eux se ressemble ; les idées qu’ils échangent sont presque toujours les mêmes dans toutes leurs conversations ; mais dans l’intérieur de toutesces machines isolées, queis replis, quels compartiments secrets ! C’est tout un monde que : chacun porte en lui ! un monde ignoré, qui naît et qui meurt en silence. Quelles solitudes que tous ces corps humaïns | NSP
Cette idée que Musset lançaïit ainsi à la rencontre et comme sans en évaluer la richesse ni en mesurer la profondeur, cette : idée qui n’avait pas eu d’abord de prise sur Sully Prudhomme, car il croyait alors à l'harmonie des âmes (1), et qui, après sa grande déception d'amour, n’avait encore fait que l’effleurer (2), il y est revenu dans les années suivantes, il s’y est appliqué et
attaché, il l’a creusée, scrutée, il l’a tournée et retournée sous Qu tous ses aspects, développée en tous sens. Il a commencé par : la « première solitude », que nous connaissons déjà, celle du petit collégien, séparé de sa maman, qui sanglote dans le silence du . ne
dortoir, et il a fini par la « dernière », celle du mort dont lestraits immobiles ont pris en se fixant une expression qu’on ne leur avait jamais vue. MR
C’est l’heure des aveux. Le cadavre ingénu Garde du souffle absent une empreinte suprême, Et l’homme, malgré lui redevenant lui-même, Devient un étranger pour ceux qui l’ont connu.
Le rire des plus gais se détend et s’attriste, ES Les plus graves parfois prennent des traits riants ; : y Chacun meurt comme il est, sincère à l’improviste : PA M C'est la candeur des morts qui les rend effrayants (3).
* (1) Séances et Poèmes : Le monde des âmes.
(2) Stanres et Poèmes : Seul.
(3) Les Sotitudes : Dernière solitude.
= Maïs dans l'intervalle, que d’autres solitudes ! Solitude des
âmes qui ne se comprennent pas, des cœurs qui ne s'accordent pas, solitude de l’artiste méconnu de la foule, solitude du poète au milieu d’un monde frivole et vain, solitude de tous ceux qui s’aiment et qui, tout près et jusque dans les bras l’un de l’autre, sentent encore entre eux une barrière qu’ils ne peuvent sur-
monter et une distance qu’ils ne peuvent franchir.
O femme, vainement tu serres dans tes bras
Tes enfants, vrais lambeaux de ta plus pure essence, Ils ne sont plus toi-même, ils sont eux, les ingrats ! Et jamais, plus jamais tu ne les reprendras,
Tu leur as dit adieu le jour de leur naissance.
Et tu pleures ta mère, Ô fils, en l’embrassant ; Regrettant que ta vie aujourd’hui t’appartienne, Tu fais pour la lui rendre un effort impuissant : Va |! ta chair ne peut plus redevenir son sang,
Sa force ta santé, ni sa vertu la tienne.
Amis, pour vous aussi l’embrassement est vain,
= Vains les regards profonds, vaines les mains pressées : Jusqu'à l’ôme on ne peut s'ouvrir un droit chemin ; On ne peut mettre, hélas ! tout le cœur dans la main. Ni dans le fond des yeux l'infini des pensées.
Et vous, plus malheureux en vos tendres langueurs, Par de plus grands désirs et des formes plus belles, Amants que le baiser force à crier : « Je meurs | » Vos bras sont las avant d’avoir mêlé vos cœurs, Et vos lèvres n’ont pu que se brûler entre elles. (1)
Tout ce que le poète voit autour de lui le ramène à son idée favorite, le spectacle de l’agitation des hommes aussi bien que le silence des cloîtres, la présence et l’absence, la laideur et la beauté. 11 n’est rien non plus dans la nature qui ne lui offre le symbole des continuelles séparations et du perpétuel isolement : le saule pleureur penché sur l’eau triste où ses feuilles tombent au vent d'automne, les stalactites qui pendent à la voûte des grottes «en pleurs pétrifiés », les bois pleins de silence et de nuit, ou le village endormi et désert dans l’ardente splendeur de midi.
(1) Les Solitudes : Les Caresses.