‹ Sully Prudhomme: Poète Sentimental Et Poète PhilosopheChapitre 24 sur 45 · LES DESTINS :; LE ZÉNITH · texte numérisé non relu

LES DESTINS :; LE ZÉNITH

C'est un beau titre que celui de poète philosophe. Il associe étroitement deux termes dont chacun pris en soi exprime une des plus nobles fonctions de l'intelligence humaine, la réflexion qui s'applique à pénétrer l’essence des choses, l'imagination qui se joue à leur surface et, avec ce qu’elle emprunte au monde des apparences, refait un autre monde. Mais en cela même qu’il est. double, il est susceptible aussi d’un double sens, suivant que dans la pensée de celui qui le prend ou de ceux qui le lui donnent, la

poésie ou la philosophie tient la première place. Dans notre litté- Pa

rature moderne, on entend volontiers par poète philosophe un

poète qui, sans avoir fait précisément profession de philosophie,

s’est intéressé particulièrement aux grandes questions auxquelles

. les religions et les philosophies s'efforcent de donner une réponse,

qui a médité sur ces questions et qui en traite avec les lumières que possède un honnête homme, nourri de lectures et naturel-

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lement doué de force et de profondeur ou d’élévation d'esprit. ae

Lamartine, Vigny, Hugo, Leconte de Lisle, pour ne nommer

que les plus grands, sont, à un degré inégal et avec des tendances

diverses, des poètes philosophes, parce que le problème de la des-

tinée humaine et les autres problèmes qui sont connexes à celui-ci, ont occupé leur pensée et fourni en plus d’une occasion

la bbétanse de leurs vers.

ja poésie philosophique ainsi comprise n’est qu’un rameau de la poésie : rameau fleurissant tout à la cime, rameau précieux,

semblable au rameau d’or qui, dans le poème de Virgile, ouvre aux vivants l'accès des régions mystérieuses qu’on ne visite

qu'après la mort. Sans doute tout ce qui passe par l’âme d’un

grand poète, tableaux des agitations humaines et rêveries de la solitude, joies et tristesses de l’amour, visions de la nature ou créations de la fantaisie, reçoit de son génie une expression qui

vibre longuement dans les nôtres. Mais de même qu'il n’y a pas de sujet qui soit plus digne d’être proposé à notre attention que l'énigme de notre Are et de notre destinée, il n’y en a pasnon plus qui soit plus capable de nous émouvoir jusqu’au fond de nous-mêmes que la considération des ÉTARqenE et des misères de

notre commune condition :

Soit que déshérité de son antique gloire

De ses destins perdus il garde la mémoire,

Soit que de ses désirs l’immense profondeur

Lui présage de loin sa future grandeur, ; Imparfait ou déchu, l’homme est le grand mystère. (1)

Ceux qui entreprennent, par de pénétrantes intuitions, de percer ce mystère, ou ceux qui, désespérant d’y réussir, ne font que déplorer magnifiquement leur impuissance et bercer

de leurs chants cette nostalgie du divin qui est le perpétuel souci

et le tourment sacré de l'humanité, ceux-là, on peut discuter s'ils sont ou non des philosophes, mais il est hors de doute qu’ils sont des poètes parmi les poètes, et les plus grands de tous.

Mais il y a une autre manière de comprendre et de traiter la poésie philosophique, où la science tient plus de place, où la raison domine, où l’exercice de la pensée modère et contient les effusions du cœur. Le poète compatit aux infirmités de notre nature, aux insuffisances de notre savoir, à la faiblesse de notre intelligence, à nos doutes, à nos ignorances, à nos erreurs : 4 O misère de l’esprit des hommes ! Ô aveuglement des cœurs ! Dans quelles ténèbres, dans quels périls ne passons-nous pas ce peu de

(1) Lamartine. Méditations : L'homme.

LA POÉSIE PHILOSOPHIQUE ET SCIENTIFIQUE 141 af La : L L

. temps qui nous est donné (1) !» Mais au lieu de s’apitoyer sur cette misère et en s’apitoyant de nous y enfoncer davantage, ou, en nous enchantant de belles illusions, de tâcher de nous la faire oublier, il entreprend d’y porter remède par la recherche patiente et la révélation progressive de la vérité. C’est à la raison de son lecteur que Lucrèce s'adresse, quand il compose son De Natura rerum : œuvre de poésie assurément, et de haute et grande poésie ; mais avant tout, œuvre de science. Pour détruire les superstitions, pour dissiper les terreurs et les ténèbres de l’âme, il fait appel à la plus haute conception scientifique qu’à son jugement le cerveau humain ait enfantée. Il se donne pour mission d'exposer

par le menu toute la physique d’Epicure, depuis ses premiers principes et ses théories fondamentales jusqu’à ses dernières conséquences et ses applications les plus lointaines. Le sujet est

vaste ; il est austère et aride. C’est pourquoi il s’ingénie, par condescendance pour son lecteur, à y répandre toutes les grâces de

la poésie. « Quand les médecins veulent donner aux enfants la ae noire absinthe, ils enduisent d’abord tout le tour de la coupe d’un

doux miel doré. L'enfance est étourdie, elle s’y laisse prendre, au moins quant aux lèvres, elle boit d’un trait la liqueur amère. Mais cette tromperie n’est pas un piège ; elle lui rend au contraire

la force et la santé. Aïnsi fais-je en ce moment. Notre doctrine

paraît la plupart du temps trop sévère à ceux qui ne l’ont point pratiquée. Le vulgaire s'en effraie et s’en recule. Aussi ai-je voulu te la présenter dans l’harmonieux langage des Muses, et l’adoucir en quelque sorte par le miel de la poésie. » La poésie philosophique ainsi entendue n’est que l’auxiliaire et l’humble servante de la science.

On conçoit qu’elle ait eu sa raison d’être à une époque où les diverses provinces du monde intellectuel n'étaient pas encore délimitées d’une manière précise et séparées par des barrières à peu près infranchissables, de sorte que chaque esprit fût condamné à demeurer dans celle où il se trouvait, placé, sans avoir avec les autres que de rares et de vagues communications. Il semble que

(1) Lucrèce. De la Nature des choses, livre II.

PR den nos jours une tentative de ce genren ne no. agréer ni au savant ni au poète, et qu’elle soit vouée à un échec certain. Pourtant il y Fe - a dans l'effort intellectuel poursuivi laborieusement pendant tant de siècles, dans l’essor pris aux temps modernes par le génie de à l’homme, dans les découvertes merveilleuses qui ont multiplié

son savoir et transformé sa vie, dans le déplacement de son point

ie de vue et l'élargissement de ses idées, dans les progrès qu ïl a

réalisés et les ambitions qu ‘il peut concevoir, de quoi frapper les imaginations, de quoi aussi exciter l’orgueil, admiration et l’en- __ thousiasme. Il y a dans la science une source de poésie. Chez nous, à la veille de la Révolution, un grand poète l'avait senti. Lecteur et disciple de Montesquieu et de Rousseau, de Newton et de Buffon, nourri de tout le savoir et de toutes les idées de son siècle, il avait entrepris d'en donner une brillante synthèse dans un poème qui eût été notre De Nalura rerum. Il y aurait retracé l'histoire de la terre et de l’homme, expliqué la naissance des . sociétés et l'invention des lois, esquissé le système du monde. A la seule pensée de ces grands sujets, il se sentait soulevé audessus de lui-même :

Je vois l’être et la vie et leur source inconnue, Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants : ; Je poursuis la comète aux crins étincelants, Les astres et leur poids, leurs formes, leurs distances ñ Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses. Comme eux astre, soudain je m’entoure de feux, Dans l'éternel concert je me place avec eux : LS En moi leurs doubles lois agissent et respirent ; = Je sens tendre vers eux mon globe qu’ils attirent.

Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.

Les éléments divers, leur haïne, leur amour,

Les causes, l'infini s’ouvre à mon œil avide.

Bientôt redescendu sur notre fange humide,

J’y rapporte des vers de nature enflammés,

Aux pursrayons des Dieux dans ma course allumés... (1)

André Chénier, on le sait, a été empêché par la mort d’ achete cet Hermès sur qui il fondait sa gloire. Quel eût été, s’il avait pu

. Q ru Ghénier, Hermès, Prologue. (Œuvres complètes, éd, Dimoff, II,

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