‹ Sully Prudhomme: Poète Sentimental Et Poète PhilosopheChapitre 26 sur 45 · LA POÉSIE PHILOSOPHIQUE ET SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE PHILOSOPHIQUE ET SCIENTIFIQUE

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V44 0 © 7. SULLY PRUPHOMME is ot

dans sa pensée, inscrire son nom à côté du leur. A plusieurs

reprises il s’est essayé à nous donner ce poème philosophique qui

lui paraissait être la forme supérieure de la poésie moderne. Ce chapitre et le suivant nous montreront dans quelle mesure 1 y à réussi. È

Il semble qu’il eût toutes les chances de son côté, étant à la fois poète et philosophe, et par philosophe, il faut entendre ici un homme aussi habituellement versé dans l’étude des sciences que dans celle de la philosophie proprement dite. En ces matières, bien qu'il se défendiît d’en faire profession, il était mieux qu'un simple amateur. Ces austères spéculations lui paraissaient être

Rita grande affaire de sa vie. «La philosophie rapetissait à ses yeux,

a-t-il dit, toutes les autres choses humaines (1). » Il n’a jamais connu de joie plus pleine et d’émotion plus profonde que lorsqu’il lui est arrivé de rencontrer sous la plume des grands savants de son époque des idées qui lui étaient déjà venues à l’esprit ou des théories qu'il avait pressenties. En 1872, ïl « frémissait dans les moelles (2) » en lisant dans la Revue scientifique deux discours . de du Bois-Reymond et de Tyndall, où il retrouvait, consacrées par l’autorité de ces maîtres, des opinions qui depuis des années déjà étaient les siennes. En 1875, il éprouvait « une impression à la fois agréable et anxieuse » en constatant que dans son nouvel ouvrage, l’Iniroduction à la science sociale, Herbert Spencer regardait les choses du même point de vue exactement que lui, Sully Prudhomme, les envisageait dans un travail du même genre qu’il s’occupait en ce moment à rédiger, au point qu’il se demandait, avec une inquiétude mêlée d’orgueil, si l'achèvement de l'ouvrage de Spencer ne le dispenserait pas de publier le sien (3).

(1) Journal intime, 1868.

(3) Ibidem.

. La passion de savoir, favorisée par les longs loisirs d’une exis-

tence qui n’a été asservie à aucune occupation régulière, l’a conduit à se donner, en matière de science et de philosophie, une

. culture ren étendue. Non seulement il faisait, des OUVra-

ges qui traitaient de ces questions, sa lecture ordinaire, mais il a

accumulé quantité de notes, de dissertations, de mémoires. Beau-

coup de ces écrits n’ont que le caractère de mementos personnels. Mais il avait aussi achevé et mis au point un certain nombre de travaux originaux dont une partie a été publiée de son vivant, dont les autres n’ont paru qu'après sa mort. Ces études embrassent des objets très divers. Psychologie, métaphysique, morale, socio-

logie, esthétique, il n’est pas dans le domaine de la spéculation

philosophique de région où iln’ait eu accès. Je n’ai pas à m’occu-

per ici de cette partie de son œuvre. Elle a été étudiée d’ailleurs

avec une compétence et une autorité que je ne saurais avoir. On - trouvera sur son contenu et sur sa valeur tous les renseignements désirables dans le beau livre que M. Camille Hémon a intitulé La philosophie de M. Sully Prudhomme (1). De cette philosophie

je me bornerai à indiquer l’esprit et à marquer les tendances géné-

rales, en m'inspirant de l’importante préface que le poète a mise au livre de son commentateur.

Sans nier l’existence d’un principe créateur et ordonnateur de toutes choses, Sully Prudhomme se refusait à le concevoir sous

une forme qui ressemblât à la forme humaine, avec des facultés A taillées sur le même patron que les nôtres et poussées jusqu'à

l'infini. Mieux vaut, à son sens, laisser ce principe derrière un

voile impénétrable. « Ce n’est pas l’athéisme, dit-il, c’est la rési-

gnation à ne pas interroger l’Univers sur son principe initial. Ce qu’il m'est donné de percevoir (et c’est peu) au moyen et au travers de mes sens ne m'autorise pas à désespérer, encore que je n’y puisse fonder aucune assurance d’un sort meilleur après ma mort.» Mais, a après la mort, subsiste-t-il seulement quelque chose de nous ? Ce qui en nous pense et sent,et que nous appelons notre

(1) Un volume de la Bibliothèque de philosophie contemporaine, Paris, Alcan, 1907,

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âme, survit-il à la dissolution du corps ? Et si cette âme est immortelle, quel genre de vie, dans l'au-delà, pouvons-nous imaginer “pour elle ? « D’une part, déclare le poète, je m’avoue incapable de prouver rigoureusement qu’en moi tout ne meurt pas avec mon corps, mais d'autre part je ne suis pas certain que tout en moi meurt avec lui. Je me contente de ce qu'il m'est rationnellement permis d’espérer. » Cette espérance, il en convient, est faible. Mais il y a « heureusement » pour lui une autre source de certitude que la raison. Cette autre source, c’est ce qu’en empruntant un terme au vocabulaire de Pascal, il appelle le cœur, c’est-à-dire « l’aptitude propre à l’esprit humain à percevoir intuitivement des vérités qu’il est impossible de démontrer par le raisonnement ». C'est le cœur, ainsi défini, qui affirme les axiomes de la géométrie. C’est lui qui, dans le domaine de l’esthétique et de la morale, découvre au poète des réalités auxquelles il s’attache avec confiance. « En présence d’une belle statue, d’un beau tableau, d’un beau temple, d’un trait d’héroïsme ou de charité, j’admire et j’aspire. À ces deux états psychiques correspond, selon moi, quelque objet supérieur dont la marque est imprimée soit dans la matière, soit dans l’action... Assurément d’autres sensibilités n’en seront pas affectées de la même manière, mais cela n'empêche pas cette chose de communiquer sa qualité distinctive à celle qui est susceptible de la contracter. Cette qualité, la beauté, à la fois objective et incomplètement définissable, éveille en moi dans l’aspiration une vague image d’une sorte de ciel qui me ravit et se révèle à titre d’idéal réalisé quelque part, je ne sais où ni comment, mais j'y ai foi. C’est ma religion. » Cette religion paraîtra sans doute bien inconsistante et bien vague aux âmes assoiffées de certitude. Elle n’en a pas moins été pour lui un motif de consolation et d'espérance.

Il m'est arrivé, le soir, dit-il, dans le recueillement qui chez moi précède le sommeil, d’entendre une voix intérieure murmurer l'équivalent de ces paroles : « Encore un jour écoulé, un degré de plus descendu sur le sombre escalier dont l’insensible pente m’entraîne fatalement dans l’inconnu.…, Mais

qui sait ? au lieu d’une chute, ne serait-ce pas au contraire une ascension que

fe fais ainsi peu à peu ? Ne suis-je pas comparable à un aveugle qu’un aéronaute aurait emporté dans sa nacelle et qui,ne disposant ni de la soupape, ni

Ne ee Rae

LA POÉSIE PHILOSOPHIQUE ET SCIENTIFIQUE 147 : \ ; x $ : b, " , À 4 NE ’ du lest, ni du baromètre, ne saurait dire s’il s'élève ou s’abaisse dans l'infini sans plancher ni plafond, et ne pourrait distinguer s’il y fait jour ou nuit ?.

Peut-être à mon insu ma carrière est-elle ensoleillée et ascendante ? Ahljene m'y suis pas engagé moi-même; ce n’est pas moiquiaibâti et appareillé mon

esquif et le dirige. Qui est-ce ? Je l’ignore ; ce conducteur pilote reste muet.

Je ne sais pas davantage où il me conduit, mais je ne peux me défendre d'’espérer, plus exactement d’aspirer, dès que le Beau transparaît dans une forme harmonieuse, plastiqueou musicale par les vibrationslumineuses ou sonores de la matière, car la cécité et la surdité ne me semblent pas entières pour le cœur. Gette forme est pour moi révélatrice d’une félicité qui m'’attire ; elle

fait se tendre délicieusement vers un horizon libérateur les chaînes quim’atta- |

chent à la terre.

C’est en 1906, un an avant sa mort, que Sully Prudhomme écri- ss vait cette belle page qui peut être considérée comme son testament moral. Il y avait alors une vingtaine d’années qu'il ne faisait plus ou du moins qu'il ne publiait plus de vers. Le philosophe en lui avait supplanté le poète. Il y avait mis longtemps. Sully

Prudhomme, au seuil de sa jeunesse, avait hésité entre les deux

tendances qui avec une force égale sollicitaient sa nature. « Suis- … je un poète ? suis-je un philosophe ? — écrivait-il en 1862 dans son Journal. — Je remercie Dieu ne de pas m’avoir mutilé pour faire de moi l’un ou l’autre. La philosophieme permet de plonger à

. des profondeurs vertigineuses, et la poésie me permet d’y sentir . l'horreur de l'infini et l'admiration de la vivante nature. » D'abord le poète l’emporta : dans la vieillesse ce fut le philosophe. Dans l’entre-deux, il y a une période où Sully Prudhomme crut pouvoir tout concilier, être à la fois philosophe et poète. C'est celle où à sa suite nous entrons en ce moment.

Elle s'ouvre apparemment avec les Deslins, en 1872, et se clôt en 1888, avec le Bonheur. En réalité, c’est dès 1868 que les velléités de poésie philosophique, dont on retrouve la trace dans le Journal Intime de Sully Prudhomme, dans ses essais de la Conférence La Bruyère, dans les Poèmes, dans les Slances, dans les Epreuves, prirent décidément corps. Dès cette époque il com-

mençait à se détourner de la poésie pure, et à se vouer de plus en plus aux spéculations abstraites. « Je me donne du mal sans rien achever, écrivait-il le 21 mars, à Lafenestre : il me semble que je | tourne une meule à vide. Ton jugement sur ma satire [vraisem- * blablement une grande pièce sur le Rire, dont deux passages ont été conservés, l’un dans les Solitudes, l’autre dans les Vaines

Tendresses ] a été confirmé par les vrais amis de la poésie qui l’ont

trouvée traînante et essoufflée ; mes vers sur l’Italie vont bien, mais pas vite ; les autres poésies que je voulais rassembler pour

faire un volume à part pour l’automne sont incomplètes et peu

nombreuses, et je vois que je serai obligé peut-être d'y adjoindre mes poésies italiennes, à moins de. publier ce volume dans deux ans, ce qui me contrarierait fort... Si j'ai peu rimé, jai avancé mon ouvrage de logique, dont je voudrais bien me débarrasser, mais

qui se hérisse de difficultés à mesure que j’y travaille. J'oubliais de te dire que j’ai traduit presque tout le premier chant de Lu-

crèce (1).» Dans les mois qui suivent il est tout absorbé par ce travail, absorbé aussi par la composition de la préface qu'il se propose de mettre en tête de sa traduction, et qui « devient un . livre (2) ». Mais ce n’est pas tout; la philosophie et les mathéma-

tiques ne lui suffisent plus, d’autres branches du savoir humain l’attirent, sa curiosité devient universelle. « Mon aptitude à versifier diminue notablement, écrit-il à Lafenestre le 2 septembre ; le goût des sciences naturelles s'empare de moi (3) ». Tel est l’état d'esprit dans lequel a été conçu ce poème des Destins dont les événements de 1870 ont retardé la publication, mais qui dèsavant la guerre était projeté et esquissé, sinon même achevé.

Le germe en avait été déposé quelques années auparavant dans l'esprit du poète par une catastrophe qui paraît avoir fait sur lui une extraordinaire impression. Le 1er février 1864, il note dans son Journal : « Epouvantable incendie d’une église de Santiago.

Je ne me le figure pas sans terreur, et je ne sais que penser de Dieu

(1) Lettre inédite communiquée par M. Pierre Lafenestre. (2) Journal intime.

(3) Lettre inédite, communiquée par M. Pierre Lafenestre.

‘en. LEA de telles horreurs Oo Éuiet de poème : opposer tous les désastres, tous les fléaux, toutes les misères de l'humanité

- à la source vive de joie et de volupté qui ne cesse de jaillir, sans altération, de la vie. Le sourire de la petite fille et le regard du

tigre sont l’ ouvrage d’un même Etre, dans l'hypothèse de la Créa-

tion : n'est-ce pas étrange ? Toutes nos idées de bien, de bonté, …

de cruauté sont renversées dès qu’on prétend les appliquer à l’essence divine. La création, considérée d’un regard humain est une œuvre monstrueuse qui n’est ni révoltante, ni édifiante, mais inconcevable, contradictoire, absurde... » Il continue à réfléchi sur ce sujet, et le lendemain il ajoute sur son Journal : « J'ai conçu nettement l’absurdité de la morale humaine appliquée aux

œuvres de la Nature et j'ai déclamé en moi-même sur ce thème

quelques strophes sans paroles assez senties, assez nouvelles. La

Nature est implacable comme une machine industrielle. L’ age des maux que l’humanité a soufferts est intolérable au cœur, et l'humanité est si acharnée à vivre, et sa vie est si pleine encore de douceur, qu’elle. justifie de son mieux le bourreau et voudrait

compenser toutes les cruautés qu’il lui fait sentir, par le vague |

“et fugitif sourire qu’il lui adresse par ironie el pilié. J'ai effacé

ces deux derniers mots, d’abord par vanité, vu qu’ils énervent la phrase, et aussi par une meilleure raison, c’est qu'ils expriment une idée emphatique et fausse. Il n’y a pas d’ironie dans l'acte de la Nature. Laissons cette chimère aux déclamateurs ; il ne

s'y trouve pas davantage de pitié :tout se passe gravement eb

simplement dans l'Univers, avec les caractères d’une fatalité mûre. » C’est le problème de l'existence du mal dans le monde, ou plutôt du mélange inséparable des biens et des maux, que le poète se pose en 1864, et on voit quelle solution il: tend à lui donner. C'est le même problème qu’il se pose quatre ou cinq ans

plus tard dans les Destins, et il le résout, nous le verrons tout

à l’heure, de la même façon.

Il n’était pas le premier de nos poètes qui l’eût abordé, et on

peut même dire qu’il ne faisait que reprendre le thème favori de,

Ja poésie philosophique entendue au sens le plus large. De même qu’il avait été bouleversé par l'incendie de Santiago, Voltaire,

cent ans plus tôt, avait été bouleversé par le tremblement de terre de Lisbonne. Il y avait vu l'argument le plus efficace au moyen duquel le bon sens pût battre en brèche l’optimisme universel de Leibniz et de Pope, qui lui paraissait contraire à la raison. De-

vant un tel spectacle, s’écriait-il,

Direz-vous : « C’est l'effet des éternelles lois Qui d’un Dieu libre et bon nécessitent le choix ? »

Le mal existe, c’est un fait. Comment s’est-il répandu sur la terre ? Il ne peut venir de Dieu, puisque Dieu est tout bon. Il ne peut venir d’un autre que Dieu, puisque Dieu est tout-puissant. Est-ce une punition qui est infligée à la race humaine ? Est-ce indifférence du créateur aux conséquences des lois qu’il a établies ? Est-ce une défectuosité inhérente à la matière ? Est-ce une épreuve

qui nous est imposée ? C’est dans une vie meilleure que le poète engageait les malheureux mortels à situer le bonheur qu'ils

ne peuvent trouver ici-bas.

Un jour tout sera bien, voilà notre espérance : Tout est bien aujourd’hui, voilà l'illusion.

La question que Voltaire avait agitée en quelque deux cents vers froids et secs, les grands poètes romantiques l’ont reprise et développée avec la chaleur du lyrisme ou l'ampleur des symboles. Ils lui ont donné des solutions différentes. Lamartine, après s'être

révolté contre la Providence, s’est incliné devant elle. Il a adoré

sa sagesse, sans chercher à pénétrer ses desseins. Plus tard dans cet immense poème des Visions qui commence avant la Création, finit au Jugement dernier, et dont nous ne possédons dans la Chuie d'un ange et dans Jocelyn que deux des épisodes intermédiaires, il a expliqué la présence du mal dans le monde par la nécessité pour l’homme d’expier une faute originelle et de remonter par l'épreuve et par la souffrance au rang d’où il était déchu. Victor Hugo n’a point admis la faute, mais il a admis l’obstacle. « Le mal, c’est la matière (1).» Plus l'être s’affranchit de la ma-

(1) Les Contemplations : Ce que dit la bouche d'ombre.

- tière, plus il s’élève dans la hiérarchie universelle. L'histoire de 5 l'humanité se résume «en un seul et immense mouvement d’ascension vers la lumière » (1). Le terme de cette évolution, ce sera la réconciliation de Satan et de Dieu, du bien et du mal. Jésus se penchera vers Bélial et, le prenant par la main, il le conduira vers son père :

Tout sera dit. Le mal expirera ; les larmes

Tariront ; plus de fers, plus de deuils, plus d’alarmes ; L’affreux gouffre inclément

Cessera d’être sourd et bégaiera : Qu’entends-je ?

Les douleurs finiront dans toute l'ombre : un ange Criera : Commencement (2).

Vigny, lui, a protesté avec une égale énergie contre l’iniquité | 119 de la justice divine, qui frappe le juste et épargne le coupable, contre le mystère dont le Créateur s’enveloppe et l’ignorance où

il nous tient des choses que nous avons le plus évident besoin de

savoir, et, après avoir hésité entre plusieurs attitudes, il a fini par s’arrêter à cette résignation hautaine, à cette indifférence …

muette, qui est, dans sa pensée, par un renversement inattendu

des rôles, la punition que l’homme infligera à Dieu.

Le juste opposera le dédain à l’absence Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité.

Les poètes que je viens de nommer et ceux dont je pourrais encore grossir ma liste, Leconte de Lisle, par exemple, dans son Qaïn, ou M Ackermann dans ses Poésies philosophiques, ont adopté en ce qui regarde l’existence du mal dans le monde, des manières de voir différentes, et même opposées, mais ils ont tous ceci de commun entre eux, qu’ils posent la question du point de vue théologique. Iis mettent Dieu en cause, ils lui lancent leurs reproches, leurs défis, leurs blasphèmes, ou au contraire ils le regardent avec confiance, ils élèvent vers lui des hymnes d’ado-

1) Préface de la Légende des Siècles, Q) Ce que dit la bouche d'ombre.

ration et d'amour. L'originalité de Sully Prudhomme est dans

la manière dont il pose le problème, et dans la méthode suivant laquelle il le résout. Il laisse Dieu en paix. Il ne déclame pas : il

analyse. Il analyse les deux notions de bien et de mal. Il décou-

vre en elles deux termes opposés, maïs inséparables, dont l’un ne peut exister ni se concevoir sans l’autre. Il n’y a pas de bien

sans mal, il n’y a pas de mal sans bien ; ils sont la condition l’un

de l’autre ; si l’un disparaissait de ce monde, l’autre disparaîtrait avec lui. C’est là une loi de la nature. Dès lors la conclusion s’impose. La révolte est inutile. Elle est puérile. Qui songe à se révol-ter contre une loi de la nature ? contre la loi, par exemple, de la chute des corps ? Le philosophe s'incline devant une nécessité

dont il ne comprend pas la raison, mais qui doit avoir, qui a cer-

tainement sa raison ; mystérieuse pour nous, évidente pour une intelligence supérieure à la nôtre. Non seulement il s'incline devant cette loi, par force, mais il y adhère du consentement de sa volonté. Il accepte la souffrance et la mort, en vue des fins, inconnues de l’homme, qui sont assignées à l’univers.

Ce sont là des réflexions graves et des idées profondes. Sous la forme où je viens de les présenter, elles paraissent abstraites et froides. Le poète a tenté de les animer. Il a mis en action le. drame de sa pensée. Il nous transporte aux temps lointains de la naissance de notre monde, de l’apparition dans l’espace de cette terre que nous habitons aujourd’hui. Deux puissants génies, le Génie du Bien et le Génie du Mal, s'apprêtent, chacun deson côté, à doter l’astre nouveau. Le Génie du Mal se prononce le premier. Il veut naturellement faire de ce monde encore mal défini le pire des mondes possibles. Il songe d’abord à laisser tout périr à la surface du globe, et enfin le globe lui-même. Mais le supplice serait encore trop tôt fini. Il s’avise alors de lui donner au contraire une vie immortelle, en vue de le tourmenter sans fin. Mais

il se rend compte que sa victime, à force de souffrances, ne sentira

plus la douleur. Pour conserver intacte, pour renouveler et, aiguiser périodiquement sa faculté de souffrir, il faut lui accorder des répits, lui concéder des joies, joies brèves, joies empoisonnées, joies cruelles. Et c’est ainsi que le Génie du Mal est conduit à inventer,

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