OR RES IV
na FA sa Poitie du lycée, Sully Pa AO pour rétablir sa santé, 6 “fut envoyé par sa famille à.Lyon, chez des parents qu'il ù avait. s I y demeura assez longtemps. A cette époque de sa vie, nous dit-on, se rapporte le double souvenir « d’une délicieuse idylle ». et « de l’une des crises les plus profondes et les plus décisives qu ’ait traversées la conscience du penseur » (2). Nous aurons * l'occasion de revenir sur les premiers éveils en lui de la sentimentalité amoureuse ou mystique. Contentons-nous pour l'instant de les noter au passage, et continuons à le suivre dans les allées et venues où l’engage la nécessité de CRETCREE sa | voie et x d'assurer son avenir.
En 1858, il était rentré à Paris et il y avait pris son baccalauréat ès lettres. Bien qu’un diplôme de ce genre eût, à cette époque, pour plusieurs raisons, une valeur beaucoup plus grande paue celle qu il peut avoir à présent, alors pas plus qu ons hui
([) Le Rome L'Université, Re no Camille Hémon, L'âme et la destinée de Du Prudhomme ;Lyon; 1941
ù tu.
ne Abnnaits & un jeune homme L moyen de gâgner sa vie Sully Prudhomme, en quête d’une situation, crut d’abord trouver dans l'industrie. Il avait eu pour camarade au lycée ss Bonaparte Henri Schneider, dont le père, depuis 1837, dirigeait les usines du Creusot. M. Eugène Schneider offrit, dans ses . bureaux, à l’ami de son fils, «une situation modeste, mais capable Horde, s'améliorer beaucoup ». Et c’est ainsi que, probablement. x en 1859, Sully-Prudhomme, non pas ingénieur, comme on le dit quelquefois, mais simple employé à la correspondance, put. admirer à loisir les applications pratiques des sciences dont, sur les bancs du . il avait étudié avec passion 14 élément
Le voyageur qui s’y rendait de Paris, après avoir quitté à pu la ligne de Lyon et pris à Montchanin celle de Nevers, avait en © moins d’ un quart d'heure, pour emprunter les expressions d’un publiciste du temps, devant les yeux « un spectacle, gran- . diose ».
Une vallée étroite apparaît tout à coup, Diane de bruit et d'animation. . Une fumée épaisse, où la vapeur blanche de l’eau se mêle à de noirs tou * billons, cache en partie les demeures de ce centre du travail industriel, Des | langues de feu sortent des fours ou des cheminées, et un gigantesque obé- A Jisque, haut de 80 mètres de sa base au sommet, c’est-à-dire deux fois plus élevé que la colonne Vendôme, porte jusque dans les nues son lourd panache Ha ’ de vapeur. La locomotive va et vient autour des ateliers, elle siffle, elle : : trépigne, elle est gênée dans ce vaste encombrement. De four le spectacle Mo . “est frappant ; de nuit il est plus saisissant encore. La longue ligne de certains J fours se jalonne par mille bouches lumineuses, étincelantes, pendant qu’une | flamme bleuâtre est vomioe par d’autres fourneaux, et que les formidables .soufflets qui les alimentent d’air font sentir leurs” imposantes pulsations. Quel.est donc cet immense établissement où le bruit métallique des marteaux, des laminoirs, des machines, résonne de tous côtés ? Les ateliers succèdent aux ateliers, les ouvriers se pressent en foule, et partout dans ce tumulte apparent règne l’ordre le plus parfait. Ici l'on extrait la houille - des profondeurs du so] ; là les locomotives apportent le minerai de fer. Plus * Join on produit la fonte dont une partie est coulée en cylindres où se jouera le piston des machines, où circuleront l’eau, la vapeur ou les gaz. A la forge st élaboré le fer, changé en rails, en barres, en plaques de tôle. Enfin de l’a- HOME ré telier méganique sortent les locomotives, les machines marines, les machines var 2 ARE 6
fixes, et mille autres appareils ingénieux qui tous jusqu'aux quatre coins du monde vont porter le nom du Creusot (1). -
La ville où Sully Prudhomme allait habiter, « prise et serrée
entre deux usines qui semblent vouloir empiéter sur elle », les hauts fourneaux d’un côté et la forge de l’autre, était noire,
sévère d'aspect et déserte, sauf à six heures du soir, lorsque la sortie des ateliers lançait dans les rues des flots pressés de blouses bleues. Le jeune homme ainsi jeté brusquement dans un monde si nouveau pour lui chercha-t-il à égayer $a solitude en
fréquentant les employés et chefs de service qui composaient la société élégante du lieu ? Lui fut-il donné de contempler,
du haut de la terrasse de la Verrerie, résidence de la famille Schneider, le « splendide panorama » qui se déroulait sous les yeux des maîtres du logis : parc, étang, bois, plaine onduleuse bornée par la ligne bleuâtre des collines du Charolais, que le mont Saint-Vincent domine en son milieu « comme un immense cône » ? À coup sûr il visita avec curiosité et émerveillement, les diverses parties de l’usine, surtout cette forge immense, tout. récemment reconstruite sur une superficie de douze hectares, qui offrait à ses yeux une vue véritablement « magique » avec ses fours où les puddleurs, haletant, ruisselant de sueur, retournaient de leurs bras nerveux, au bout du ringard, la masse de fonte à demi fondue ; avec son marteau-pilon énorme, invention et orgueil des ingénieurs du Creusot ; avec ses laminoirs où les rails « s’allongent en bandes blanches de chaleur » ; avec ses cisailles qui « mordent dans le fer comme dans du carton ». Luimême nous a conservé dans un sonnet des Epreuves, écrit vraisemblablement cinq ou six ans plus tard, ses impressions de cette: époque. On y revoit en un raccourci puissant tout ce que le jeune
attaché à la correspondance avait dû maintes fois contempler
avec une admiration mêlée de stupeur.
La forge fait son bruit, pleine de spectres noirs. Le pilon monstrueux, la scie âpre et stridente,
(1) L. Simonin, La grande industrie française ; l'usine du Creusot (Revue Nationale et Etrangère du 1er juillet 1866.)
R'duioute cisaille atrocement mordante, Les lèvres sans merci des fougueux laminoirs,
Tout hurle, et dans cet antre, où les jours sont des soirs Et les nuits des midis d’une rougeur ardente, Li 1% On eroit voir se lever la figure de Dante FN We Qui nd) interrogeant d’éternels déepposs (1). .
& | Epris, c comme il l'était, de méditation et de réverie, ,ilne dévaie | guère se plaire dans cette. atmosphère bruyante et :ce Qu'il appelle lui-même «l'enfer de la Force obéissante et triste qe : Ajoutez qu’il ne pouvait, avec sa nature irrésolue et scrupu- leuse, se sentir qu'impropre, même dans un rang subalterne, à diriger une entreprise et à conduire des hommes. Et puis la passion de la poésie s'était emparée.de Jui et le tenait toujours Elle n’était nullement tenue en échec par le milieu où il se trou vait provisoirement appelé à vivre : tout au contraire. « La Tü= | meur de la forge, disait-il plus tard en se remémorant son séjour au Creusot, — avec ses intermittences et ses retours des mêmes grincements de laminoir, bien loin de m'empêcher d ie poursuivre la rime et le sens qui vont toujours à hue et à dia, accompagnait bizarrement mon travail. » Même elle le facili- {ait : « comme la contradiction excite la pensée, le vacarme » x exaltait en lui 4 l’ énergie de la réflexion ». Néanmoins il dut être heureux, quand sà famille, jugeant l'expérience peu encourageante, décida de le ‘rappeler à Paris.
. De son passage par le Creusot il rapportait non sentent dans sa mémoire les images que nous essayions de raviver tout à l'heure, mais certaines impressions morales ‘qui s incorporeront désormais à sa poésie et qui formeront le fond de sa pensée. D'abord l'admiration pour la puissance du génie RP EN ! qui discipline les forces de la matière brute et aveugle, les asservit à son utilité et les soumet à son dessein. Aprèss’être extasié. sur les fours, les marteaux et les cisailles, il s’extasiera sur les chemins de fer, sur la télégraphie sous-marine et sur la photo-. FRE En second lieu, Ja confiance dans l’infatigable labeur
de l'humanité. Dieu, dira-t-il ou à peu près, a créé le monde : il peut maintenant, s’il lui plaît, dormir ; l'humanité se charge
du reste, et elle viendra à bout de la tâche. Cette humanité qui
travaille, il se l’est parfois représentée sous la figure du paysan
courbé sur le sillon ; plus volontiers sous la forme de l’ouvrier qui façonne à grands coups le métal sur l’enclume :
Quand de bons forgerons dans une forge noire Fredonnent en lançant le marteau sur le fer,
Le passant qui les voit s'étonne ; ilne peut croire
Qu'on puisse vivre un jour dans ce cruel enfer.
Mais eux, avec l’entrain de la force qui crée,
Affrontent la fumée et le four éclatant ;
Le travail fait les cœurs : cette douleur sacrée
Donne un si mâle espoir qu'on la souffre en chantant (1).
Mais tout en exaltant et en glorifiant cette « peine des hommes » pour la joie qu’elle donne et l’œuvre qu’elle produit, il a éprouvé une compassion inquiète et comme un peu de repentir et de honte devant ceux qui fournissent, tout au moins en apparence, le plus rude effort. Donnant peut-être un peu plus qu’il ne convient dans l’erreur qui consiste à n’appeler travail que le travail des mains, il s’est accusé à plusieurs reprises de n’être qu’un rêveur, dont l’oisiveté « insulte la race qui travaille », une sorte … de parasite social, un égoïste bien renté et bien nourri,
à qui son pain blanc, maudit des populaces, Pèse comme un remords des misères d’autrui (2).
C'était aller vraiment un peu loin. Et combien nous semble-t-il avoir pensé et parlé plus juste, quand, aux satisfactions positives et au repos véritable dont jouissent, après leur journée faite, les travailleurs des champs ou des ateliers, il oppose le tourment sans fin et le vain labeur des ouvriers de l’art et de la pensés:
Vous qui chantez, tressant des guirlandes légères, Les moissons vous laissent mourir (3).
(1) Stances et Poèmes : l'Art.
(2) Les Vaines Tendresses : Vœu.
(3) Les Solitudes : La Chanson des métiers.
lya chez Sully Prudhomme,: — à C est là une survivance D en lui des idées à la mode au temps de sa jeunesse, — un certain ot humanitarisme qui, avec l’âge, tournera un peu à l’obsession. Mais cet humanitarisme n’est que la forme, exagérée par une sen- sibilité presque maladive, du sincère amour qu'il portait à ses
semblables. Peut-être, Sans ce passage par les usines du Creusot,
aurait-il été moins agissant sur l’âme du poète, ce haut souci d'humanité qui fera désormais partie intégrante de sa conscience et qui l’accompagnera à toutes les étapes de la carrière litté- raire où nous allons bientôt le voir s'engager. Mais il lui restait encore une épreuve préalable à subir. Re
AE C'est au plus tard en 1860 que Sully Prudhomme, s 'élant'e co: vaincu qu’il n’y avait pas grand avenir pour lui dans les usines Schneider, quitta le Creusot et s’en revint à Paris. Il se plaça comme clerc chez un notaire, et, en même temps, il se fit inscrire à l’Ecole de Droit. Ils ’appliqua aux études juridiques : avec sa conscience ordinaire et la volonté bien arrêtée chez lui d'aller toujours jusqu’au bout de ce qu'il avait entrepris. Mais ce ne fut pas sans que sa pensée l’emportât souventbien loin du manuel d’Ortolan qu’il avait sous les yeux. Tout en travaillant son droit romain avec courage, il sentait « qu’il perdait son temps», qu'il était « embourbé ». Il ne pouvait pas s'intéresser, malgré tous ses efforts, à la distinction des choses corporelles | et des choses corporelles. Il avait beaucoup de peine, en raison de sa mauvaise mémoire, à retenir ces notions arides. Les occupations d’un clere de notaire convenaient encore moins à un homme qui, toute sa vie, eut en horreur les questions d’argent. Le spectacle des cupidités aux prises les unes avec les autres n’offrait aucun charme à un esprit fait comme le sien. Un Balzac y eût trouvé matière à de pénétrantes observations sur la nature humaine ; il en eût joui. Sully Prudhomme en avait ie
gros personnages rapaces et dégoûtants ; ils sont laids ; etre as, pour se distinguer de la brute, de raisonner ; l'intelligence grossiers animés d’une cupidité raisonnée qui, étant libre, est mille fois plus odieuse que l'instinct brutal. La dignité, la granqu'on lui faisait faire ne lui était pas seulement déplaisante ; il « moments d’abattement » où il se prenait lui-même en pitié. «Ce travail de l'étude m'irrite et m’humilie ; je vaux mieux que je ne fais. Pour être notaire, il faut de l'attention, du soin,
une vue claire des situations et des intérêts ; je n’ai rien de tout , cela. … Maudite ma lâcheté qui me fait tolérer une telle existence !
longues. Il se distrayait en faisant les courses de l’étude. « Ce
pavé, les mains dans les poches comme un pauvre (3). » Sa flânerie avait parfois un épilogue inattendu. Une amusante anecdote
merçant, il ait été par cet homme défiant accusé d’escroquerie,
commissaire de police qui, fort heureusement, reconnut son . innocence eb le fit relâcher aussitôt, tandis que le négociant
de pardonner, offrait un petit verre (4)... Quand il réstait à l’étude,
(1) Journal intime, publié par Camille Hémon, Paris Fabre 1922. … (2) Journal intime.
as ( Ibidem. | {4) Henri Poincaré, ouvrage cité.
e. Il jé Lis son For À Une A OUe Ce 4 1 He goûts, leurs pensées, tout est A en eux. Il ne SUEEE à t un instrument sans dignité en soi ;ces hommes sont des COTps deur, sont dans le sentiment du beau Poe aux actes de la vie. À quoi bon tout ce monde sous le soleil ?... (1).» La besogne
avait la sensation qu ’ellel’abrutissait, qu’elle l’avilissait. Delà des
un garçon de la banque est plus heureux que moi ; il porte la livrée avec insouciance ; il ne pense pas qu’on l'humilie A Eu platitude de cœur est un “pienfait du ciel (2) ». Avec de telles dis < positions, les heures qu'il passait à son pupitre lui paraissaient
sont mes récréations, disait-il ; j’aime à traîner mon rêve sur le
à veut que, chargé par son patron de présenter une note à un com-
conduit entre deux agents, au vu de tout le quartier, chez le
trop soupçonneux se confondait en excuses et, pour se faire
il Jui arrivait, toutenétudiant son droit d’ un œil distrait, de des-
DÉPENS RANDOM OUT \ je: ea ‘
LES IMPRESSIONS D ENFANCE ET DE JEUNESSE
siner sur aline bout de papier « de têtes de femmes »; ou bien, il se consolait encore, — et ceci est un trait de caractère, — en - cherchant la perfection dans l’insipide labeur de copiste auquel il était condamné. Pendant qu’il s’appliquait à mouler son écriture, il ne songeait pas à sa misère. Mais l'expédient ne Jui réussissait pas longtemps. Il ne- pouvait oublier qu'il avait autre chose à faire. Ce « clerc occupé » n’était au fond qu "un « poète désœuvré».
A cétte cause de chagrin venait s’en ajouter une autre,
qui paraîtra mesquine sans doute, mais rien n’est mesquin lorsqu'il s’agit d’un homme de cette valeur, et lui-même nous sollicite à nous appesantir sur une remarque de cet ordre par
l'importance que, tout le premier, il lui a attribuée. Etant, vers
ce temps-là, — c’est son propre mot — « riche comme Job », il se sentait à la charge de sa famille. Avec la délicatesse qui lui
était naturelle, il s’ingéniait à réduire ses dépenses, 4 même
nécessaires », au strict minimum. Ajoutez qu'il tenait de sa rigide éducation bourgeoise « l'horreur de l’arriéré ». La « gêne continuelle », — c’est encore lui qui parle — où il vivait, exerçait
sur son esprit et sur son caractère une influence déprimante, « J'ai de quoi tenir une place dans un salon, disait-il, je causerais |
comme un autre ; la médiocrité de ma position me dégoûte et
me paralyse (1) ». Quelques années plus tard, un héritage inattendu lui apporta l’aisance. Mais il garda de cette contrainte
où s'était passée sa Jeunesse un pli dont il ne put jamais se
défaire. « Un très ancien phénomène de ma vie morale, — écri-
- vait-il beaucoup plus tard, — à savoir une excessive compression et une résignation forcée à toutes sortes de privations dans ordre des 7 oi humaines continue à régir ma conduite ; le « à quoi bon ? » m'a été plus funeste que je ne saurais dire : il m'a donné l'habitude de ne vivre qu’à demi pour tout ce qui n’est pas la pensée. De là vient qué pour moi seul j'ai si peu de besoins ; il n’est pas:bon de former les jeunes gens à se passer de tout, C’est une façon de les tuer insensiblement quo ils
{1) Journal infime.
s’y accoutument (1) ». Et ailleurs : « La médiocrité native de
ma fortune a ratatiné toutes mes passions. Mon honnêteté,
qui a consisté à ne pas endetter ma mère, m’a rendu mesquin, et, maintenant que mes amis puisent dans ma bourse, mon instinct me pousse aux omnibus, et l’idée ne me vient jamais
de changer de cravate. C’est fini : on ne refait pas cela ; on ne m'a pas appris la musique, ni l’équitation, ni l’escrime, et c’est
une chose merveilleuse qu’un pareil cornichon ait deviné la
prosodie... Il y avait peut-être en lui un homme magnifique, et si la folie lui eût été permise, son talent se serait donné des airs de génie qui l’auraient poussé en avant (2). » Il a résumé, dans une des « maximes » qu’à une certaine époque il s’amusait à rédiger, l'expérience qu'il avait acquise à son détriment : « La petite économie est une continuelle tyrannie (3) ». Faut-il aller plus loin, et admettre, comme lui-même nous y invite, une action restrictive de sa manière de vivre sur son talent ? On peut se demander si ce que sa poésie, d’une inspiration si haute et si pure, a parfois, dans son exécution, d’étriqué et de terre à terre, ne viendrait pas, jusqu'à un certain point, du fait que la vie lui a lié et rogné les ailes à l’âge où l’être dans son essor se lance à la conquête du monde et se trace ce programme d’ambitions et d’espérances que, la fortune aidant, réalisera l’âge mûr.
Le meilleur moyen que le jeune homme eût d'élargir le cercle de cette existence terne et monotone, c'était de vivre intensé-
ment de la vie de l’esprit. Il continuait à étudier les sciences :
il se lançaït à corps perdu dans la philosophie. Une heure de méditation abstraite lui faisait oublier tout le reste, même les nécessités les plus urgentes : « Je passe ma journée à rédiger ma théorie de la mémoire. Ainsi à la veille d’un examen — un examen de droit, naturellement — dont je ne sais pas un mot, je fais de la psychologie pendant cinq heures. O passion (4) !».
(1) Lettres à une amie.
(2) Ibidem.
(3) Pensées, à la suite du Journal intime.
{4) Journal intime.
LES IMPRESSIONS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE
Il approfondissait les grands philosophes et les grands mora- * listes, Platon et Kant, Descartes et Spinoza, Montaigne et Pascal ; il se tenait au courant des ouvrages de philosophie moderne, Essai de philosophie critique de Vacherot, Philosophie du Bonheur de Paul Janet ; par l'intermédiaire de Milsand, il dé- .
- couvrait Ruskin. Il lisait aussi les poètes, ceux de France et ceux d’ailleurs. Faust lui causa une impression profonde. « Ce
poème, disait-il, ne m’apprend rien ; je n’y trouve pas une dou-
leur qui me soit nouvelle, pas une pensée qui ne m'ait visité ;
mais que de réflexions profondes et de détails ingénieux d’uneffet
puissant ! Quelle sobriété ! Quelle force aussi et quelle grâce ! Les larmes me venaient à fleur des paupières et ne pouvaient
sortir à cause de l’oppression de mon cœur... (1)». La Légende . des Siècles excitait chez lui un enthousiasme moins débordant,
mais une admiration non moins sincère. Eviradnus lui paraissait, à peu de chose près, un poème « irréprochable ». « La poésie
de cet homme, disait-il, en parlant de Hugo, sonne l’airain ; cela” A ne peut périr (2) ». Il donnait carrière, autant qu'il le pouvait,
à ses goûts artistiques, qui étaient vifs et divers. Il ignorait la musique, mais il l’adorait. Il notait, en phrases lyriques, « la puissance étonnante » qu’elle possédait sur lui. « Je crois à un
monde inconnu révélé par les angoisses, les sanglots, les cris du .
cœur enivré d'harmonie. Il semble dire : ouvrez, oh ! de grâce,
ouvrez la porte ! voyez, je suis navré, déchiré, sanglant, et je
sens que vous êtes là, mon Dieu, et vous me laissez mourir (3) ».
C’est qu’en effet la musique était vraiment pour lui « le plus
élevé des arts». «C’est par elle, disait-il, que nous nous rapprochons de Dieu ; elle fait bien comprendre qu'il existe un monde supérieur, une félicité, ce qu’on nomme un ciel !... Quel dégoût
De
elle donne du travail et de la vie !... (4) » Si, en musique, il ne fut
jamais, et pour cause, qu’un amateur, dans les arts plastiques il aurait pu être quelque chose de plus. Il avait fait de bonne
(1) Journal Intime.
(2) Ibidem.
hi Ibidem.
4) Ibidem.
apu et fréquentait son fl dent t “aiait A | | avecune modestie excessive, « comme un hanneton dans l'encre» : LES AU op plaisir à la ane : “ avait por le mode- : si
bélait au tournoiement de la aise: quitte, après à danse,” à se sentir un peu de mélancolie : « La valse est d’une vo à
surhumaine qui m'attriste profondément : c’est un départ a pour le ciel ; mais hélas ! on tourne, on reste, les corps ne vont À pas où sont ‘emportés ] lès cœurs. (1) » La plupart du temps, ile no ses soirées chez lui à méditer et ë à lire. Retiré dans le salon
#k qu ’élle énoôntrait autour de lui. Il vaut la peine d’ esquisser ie à loisir la physionomie de cette jeunesse studieuse et lettrée parmi laquelle Sully Prudhomme a vécu à l’époque critique … de sa carrière et sans qui, peut-être, nous ne l’aurions pas eu,
(1) Journalintime.
(2) Gaston Paris, Penseurs et Poëèles. | ER 2