‹ Sully Prudhomme: Poète Sentimental Et Poète PhilosopheChapitre 4 sur 45 · ET LE PARNASSE CONTEMPORAIN · texte numérisé non relu

ET LE PARNASSE CONTEMPORAIN

Il s’était formé, vers 1855, entre ludiants de la a Faculté de

Droit, sous le nom de Conférence La Bruyère, une réunion qui avait pour objet d'approfondir et de discuter des questions de E" Jittérature, d art et de Po Cette académie au Lo Pi

annuaire qui de 1857 à 1865 le compte rendu dé ses “tra vaux et les communications de ses membres. Ceux-ci venaient, on peut le dire, des quatre coins de Paris, car la liste en était É répartie, d'après le domicile de chacun, en quatre sections, cor- " Re respondant aux quatre points cardinaux. Ils venaient aussi de De points assez différents de l’horizon religieux ou politique, comme Ale prouvent les noms que j’énumère à la hâte, dont la plupart 2 sont notoires, dont quelques-uns sont devenus illustres : Albert. Decrais, Etienne Récamier, Emmanuel Duvergier de Hauranne, : Ernest et Henri Hendlé, Louis de Ségur, Guillaume Guizot, Edmond Saglio, Albert Desjardins, Ludovic Trarieux, Edouard

Hervé, Paul Thureau-Dangin, Ho Liouville, Anatole Cla-

HA 20: Ne" . SULLY PRUDHOMME

veau, Edmond Blanc, Baguenault de Puchesse, Yves Guyot, Paul Stapfer, comte d'Haussonville, Léon Renault... Ces jeunes gens, qui devaient plus tard suivre des voies fort différentes, et dont plusieurs se retrouvèrent sur les bancs de l’Institut,

avaient de commun entre eux « l’esprit de camaraderie, le goût

des lettres et l’amour de la libre discussion ». Ils abordaïent dans leurs réunions les sujets les plus divers, mais ils prenaient

un plaisir particulier à mettre sur le tapis les écrivains et les

œuvres de la littérature classique et moderne, depuis Cicéron, Ronsard et Corneille, jusqu’à Michelet, Flaubert, Louis Bouilhet ou Edmond About. Quelques-uns lisaient des nouvelles, plusieurs récitaient des vers, — leurs vers. Parmi ceux-ci, Georges Lafe-

nestre, Emmanuel des Essarts, et Joseph — c’est ainsi que son prénom s'’écrivait à cette époque, — autrement dit, José-Maria

de Heredia. Sully Prudhomme se trouva là tout de suite entouré de sympathies. Il avait été admis au mois de janvier 1861, ayant été présenté, selon la règle, par trois parrains — dont Lafenestre, — lesquels avaient dûment fait valoir ses titres littéraires. Il se montra fort assidu aux séances, remplissant pendant un trimestre les fonctions de secrétaire, et payant volontiers de sa personne. Son nom reparaît fréquemment dans les procèsverbaux hebdomadaires. En 1861, il lit un travail intitulé :

Recherches sur l’esthétique ; ce côté de la philosophie l’a de très

bonne heure attiré. En 1862, il présente sous ce titre : La Force et la Justice, une longue analyse critique du livre de Proudhon,

* La Guerre et la Paix. Mais, le plus souvent, il donne à la Confé- :

rence la primeur des poèmes qu’il vient de composer. De ces œuvres de jeunesse nous ne possédons parfois que le titre. Tel est le cas pour les traductions de deux Elégies de Tibulle et pour un poème intitulé l'Obscurilé. Quelquefois aussi nous avons la pièce elle-même, imprimée fraternellement dans l’Annuaire entre celles de Lafenestre et celles de Heredia : en 1861,

Le Rire du Désespoir et Après la pluie ; en 1862, À la Conférence)

— c’est un discours en vers lu à la Douce sure de l’année—, Les Oiseaux, Le Ciel, L’espril el le cœur ; en 1863, Chœur polonais

et un grand poème à Alfred de Mussel. De ces huit morceaux les

LES DÉBUTS LITTÉRAIRES 07e

cinq derniers ont reparu, avec des variantes plus ou moins - considérables, dans divers recueils de Sully Prudhomme, où nous les retrouverons au besoin. Je n’insisterai, pour le moment, que sur les trois premiers, qui ont été sacrifiés totalement, et qui sont autant dire inédits. Ce sont les compositions les plus anciennes que nous possédions du poète, du moins avec date certaine. Elles marquent le point de départ, vers 1860, d’un talent qui a rapidement évolué et qui en quelques années est At à sa pleine maturité.

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Le Rire du Désespoir est un grand morceau de 154 vers, en

mètres irréguliers, d’un caractère fortement oratoire. L'Homme, qui en est le héros, se dresse en face de Dieu. Il lui reproche son « silence éternel » ; il l’accuse d’être indifférent et insensible ; il le somme de se disculper.

Qu'on sache s’il existe ou non ; Qu’il dise où vont la terre et l’homme, Qu'il réponde quand on le nomme,

Ou, s’il ne répond pas, je jette au vent son nom!

En punition de ce blasphème, supposé que Dieu le foudroie, que perdra-t-il en perdant la vie ? L'amour, le trafic etla guerre, qui la remplissent, ne lui apportent que des maux. Est-il dans sa destinée de passer ses jours dans la souffrance, tandis qu’ «au fond des cieux vermeils », l’auteur du monde « coulera des heures fortunées » et sourira en voyant prosternées au pied deses autels ces misérables créatures qu'il ne tient qu’à lui de replonger dans le néant d’où il les a fait sortir ? L’infortuné ne peut le croire. « Seigneur, s’écrie-t-il,

Seigneur, est-ce là ta pensée ? 4 Oh 1 non, je t’ai prêté des sentiments humains ;

Non, la parole impie est toujours insensée, Tu n’as point des plaisirs si cruels et si Vains.

Ilest sans adnte une raison onde Qui peut concilier ta justice et le mal, FAT RNA) Car ton silence, où mon doute se fonde, Le 2e N’empêche pas qu'il faille un créateur au monde, tint Et des sourds éléments la rencontre inféconde N’eût famais engendré le grand souffle vital

Qui remplit la nature entière ; Le hasard seul n’eût pas fait ma prière, À Et mon soupir n’est pas fatal |!

Mais parle, oh ! par pitié, ma pauvre tête est lasse De te chercher sans cesse et de ne trouver rien. t

. Un jour viendra peut-être où Dieu daignera se révéler aux hommes ; mais d'ici là combien de générations seront descendues sé

dans la tombe sans avoir été consolées ?

OU Pourquoi donc attends-tu, Seigneur, la fin des choses LE nv __ L'homme est-il donc moins à plaindre aujourd’hui ?

DS a

Pour sa coupe, il est vrai, tu lui donnes des roses MERE à: ee

Et des vins pour chasser l’ennui ; ! 2550

Maïs donne, donne encor, car, si tu te reposes, : +97

& Le dégoût s'empare de lui ; ee

STE TRE Car $e suis exigeant, car mon âme est immense, | RS

ex A Et rien ne saurait la combler ; | Re Tous les terrestres biens que j’ai pu rassembler

: N’atteignent pas encore où mon désir commence !

Mon cœur est un abîme où se perdraient les Cieux ;

Il reste vide, à moins de devenir un temple, Æ Hoee. Et c’est pourquoi, Seigneur, il s’ouvrit aux faux dieux fa RES Parle, parle, et permets qu ‘enfin fe te contemple, “is Nourris mon vaste amour en dessillant 1nes yeux |! DORE

LAS ainsi parlé, il attend, la face contre terre, et pénétré | de crainte, la voix qui va tomber « des hauteurs du sacré firmament ». Mais rien ne se fait entendre ; le ciel s ’obstine à ne pas

Alors, debout, affreux, devant le noir mystère .: L'homme, éclatant de rire, essuya son genou. Ce fut le rire de Voltaire ; L'homme, en perdant l’espoir, était devenu fou.

Le fl n’ést pas difficile de saisir sur les vers de ce débutant | Ka reflet des œuvres qu'il a lues et des maîtres qu’il a étudiés. + SSSR d'Alfred de Vigny et ae d'Alfred de Musset se. à

Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire

Voltige-t-il encor sur tes os décharnés ?...

L'influence de Musset se fait seule sentir dans les 109 octo: syllabes à rimes entrelacées, qui imitent, — deloin, — la désin- volture de l’élégant badinage Sur trois marches de marbre rose et le Aa de certaines ide des N uils. Ils ont pe ati

= RTE d’abord les amants : f hi Tes printemps leur sont inutiles.

| Dans l’absence, grâce aux tourments, + Grâce aux rêves qui les obsèdent, | Du jour même ils sont oublieux, ” Et, dès l'instant qu'ils se possèdent, $ Tous les ra yons sont dans leurs yeux.

* Ce sont encor bien moins les hommes 4 Dont rien n’émeut le cœur d'acier, Si ce n’est l’intérêt des sommes Qu'ils placent au Crédit Foncier.

Ce ne sont non plus les marquises PTT Attendant l’opéra du soir, AE Dans des parfums de fleurs exquises, A Sur les satins de leur boudoir….

us et flâneurs, eee et ner habitants dos 1 faubourgs ou habitués des boulevards, personne ne se soucie me de voir reparaître ou non le soleil : A

Les lorettes et leurs Crésus, RR: Les fabricants de parapluies, .. Les entrepreneurs d’omnibus,

Tous ces gens-là, tu les ennuies, Et tes feux ne leur semblent bons

+ Qu’à faire vider les carafes, À réjouir les photographes, ..

. Les poètes et les melons.

TAN C’est qu’en effet ceux qui t’adorent

D EE RE Sont les poètes et les fleurs, , KE La moisson que tes baisers dorent,' | ER

Et l'artiste amant des couleurs. ne

: k VERS Et Sully Prudhomme, changeant de note, entonne, en sa

qualité de poète, un hymne à la gloire du soleil : n 44

EL Quand tu traverses les espaces, 46

Tout objet vil, tu l’ennoblis ; x

Dans les poussières où tu passes

Nous voyons trembler des rubis ; 2

Tes ondes font vibrer la lyre | a

Entre les doigts du séraphin, 9

Et font éclore le sourire

Sur les lèvres des meurt-de-faim ;

Tu cours dans la plaine éternelle

Porter son atmosphère à Dieu ; EVE FS Chaque étoile est une étincelle & Partie un jour de ton essieu. "REC

Soleil, garde-nous tes caresses, Source qui trempes les vertus,

LE ve : Foyer des pures allégresses, Fa Wa CREME Par pitié, ne disparais plus ! ve RU © Rappelle-toi, je t’en supplie, nes

LAN l Que tes regards font les beaux jours ! SEYS | LA ANRNESSE Les beaux jours font aimer la vie,

Et nous ne vivrons pas toujours !

Cette spirituelle et gracieuse fantaisie fut sans doute accueillie avec faveur par les jeunes gens qui l’entendirent. Mais le morceau qui acheva parmi eux la réputation de Sully Prudhomme, ce … fut, comme on le verra tout à l’heure, le grand discours en vers par lequel, à la veille des vacances, il solennisa la dernière réunion de l’année 1861-1862. Il débuta en louant la courtoisie et vantant l’utilité de ces assauts de. savoir et d’éloquence entre camarades du même âge et voués aux mêmes études. Il en profita pour tracer de quelques-uns d’entre eux des portraits rapides, sous lesquels il était plus facile à ses auditeurs qu'il

ne l’est à nous de mettre des noms : À L'un (vous le nommerez) nous charme : il est d'Athènes, & Par le mélange exquis de la grâce au savoir : Fsès

L’honneur lui monte aux yeux comme aux vrais capitaines, Sa bouche fait aimer ce que ses yeux font voir ; -

. L’un joue avec sa lance en Sorbonne trempée &

Dont les maîtres sont las de couronner les coups ; " a. L’autre, qui tient la croix comme on porte l'épée, Ne peut pas reculer, combattant à genoux ; Y 28

à L'autre, plein d’une ardeur que la raison modère, Evitant et l’abîme et l’ornière à la fois, ME 1 A ARR Entre tous les excès creuse un sillon sévère RUE),

Et sait y relever toutes les fleurs de choix... f SEE

Mais tous, s’empressait-il d’ajouter, tous, quelles que fussent

leurs opinions politiques, religieuses ou philosophiques, les dif- férences de leurs origines ou de leurs tempéraments, tous ils se

ressemblaient par l'amour du beau et du bien et par l’ardeur au travail. A 2

Le bien fait l’unité de nos divers travaux, Car vous n’avez qu’un but : vous êtes adversaires, Et les seuls ennemis sont l’injuste et le faux. Qu’importent l’oriflamme ou le culte ou l’école, Quand selon sa croyance on a bien combattu.

L'’orateur est aimé pour sa libre parole, Dès qu’il en frappe l’or au coin de la vertu. De la vertu toute œuvre est chez nous tributaire. Tous les genres sont bons, hormis l’efféminé...

Puis, après avoir longuement. retracé les péripéties de ces. joutes oratoires, le poète, obéissant aux instincts de sa nature pacifique et tendre, s’étonnait lui-même de ces accents belli--

queux et concluait par un vif éloge de l'amitié. RU

Ce soir, en vérité, ma Muse est à la guerre.

J'en ai honte et fe crains pour mes faibles poumons. Impétueux tribuns, remuez le tonnerre ; ; Moi je dirai toujours plus volontiers : Aimons ! Aimons ! Et comme on voit la vivace verdure

Cacher obstinément la face du tombeau, Sachons à ce qui passe opposer ce qui dure, Et rajeunir le monde avec l’amour du beau.

Noble poète cher, toi qui viens d'Italie, Toi dont l’âme n’est bien que dans les flots du four Tu nous la chanteras de ton rêve embellie, La terre où rien n’a pu décourager l'Amour.

Je ne la connais pas ; j’en ai parlé quand même ! * Ciel paresseux et chaud, sol grave et merveilleux, Qui ne les a pas vus les devine et les aime ; Toi tu les as fixés dans ton âme et tes yeux.

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Dis-nous donc qu’il est vrai que des pierres antiques 1 5 va Dans l'air tranquille et bleu se courbent en arceaux, Ce PASS ES Que des hommes ont fait, pour peindre des portiques, + Des rayons du soleil les poils de leurs pinceaux ; pt à LS Que l’âme des grands morts vit dans toutes les herbes, Et qu'on voit, à midi, le long des blocs romains À D 4 Jouer des enfants nus, et des filles superbes s Fe: Quitter les vieux tombeaux pour orner les chemins. se

4 Voyageur, si tu dois sur les feuilles publiques i Semer la poudre auguste et riche de tes pieds, =

. Garde-nous tes secrets ; que tes fleurs exotiques k F2 VO ER Retrouvent leur doux ciel au sein des amitiés. SR ENS

C’est le charme et l'honneur de cette Conférence Rose

| Que nul penser profond, vierge et religieux, RS 4 ca s . En se communiquant ne sent la différence L En à

Des régions du cœur au climat de ces lieux.

Tremblant pour mes amours, fe les faisais éclore Dans l’ombre intime, exempts d’ambitieux souci, ‘ | + Mais bientôt j’ai connu qu’ils s’échauffaient encore LAS Et prenaient de la grâce à se répandre ici. 4 stp : vs J'étais pour mes essais le père de famille : C0 * Qui jouit des progrès de ses enfants obscurs . NE Sans leur ôter des doigts la bêche et la faucille, 1% , Laissant la vanité pour des lucres plus sûrs ; KE IS : Mais voici qu’à vos yeux leur orgueil les expose, dr L'espoir les émancipe, ils quittent mes genoux, L | ARS . Ils veulent qu’on les aime, et vous en êtes cause ; MNT Ils osent s’estimer d’être estimés de vous.

. Mais je les habitue à la reconnaissance : À . À vous leurs premiers pas, Vous leurs premiers parrains Et personne jamais ne saura leur naissance, S'ils ne sortent d’ici baptisés par vos mains. {

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