CHAPITRE VIII
LA POÉSIE PHILOSOPHIQUE ET SCIENTIFIQUE (Suite) 1 LA JUSTICE ; LE BONHEUR
Deux besoins ont toujours tourmenté et tourmenteront sans doute toujours le cœur de l’homme : la soif de la justice et le désir du bonheur. Où est la justice ? Et qu'est-ce que le bonheur ? Depuis qu’il y a des philosophes, les philosophes se le demandent. Sully Prudhomme était trop imprégné d'humanité pour ne pas avoir été amené à se poser ces deux questions, trop amoureux de philosophie pour ne pas avoir cherché à y donner une réponse. Cette réponse est développée tout au long dans les deux grands poèmes de sa maturité, que nous allons examiner successivement, la Justice et le Bonheur. RARE
La Justice a paru, le premier des deux, en 1878. Mais il y avait longtemps que Sully Prudhomme avait pris comme sujet ordinaire de ses méditations l’origine de la justice et le fondement du droit. Nous avons déjà vu qu’un de ses premiers essais à la Conférence La Bruyère, portait précisément sur cette question. L’Annuaire de 1861-1862 contient de lui une longue étude surle livre, récent alors, de Proudhon, La Guerre el la Paix. Le jeune critique ne se propose pas d'approfondir dans toutes ses parties l’ouvrage du théoricien socialiste. Il veut seulement en examiner les principes, qu'il ramène aux propositions suivantes : « Le plus fort a
- raison, car il a pour lui la nature, qui ne lui a donné la force que
pour le triomphe ; la force confère la souveraineté ; elle y donne
. droit ». Je n’entreprendrai pas de résumer la discussion qu'il fait de ces maximes. Je me bornerai à citer les conclusions auxquelles
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il arrive et qui sont intéressantes à retenir. Pour Sully Pru-
dhomme, « Proudhon à méconnu, puis confondu les caractères
de la force, en lui attribuant l’honneur d’un rôle moral dansle
monde. Il a dénaturé l’essence véritable du droit, en admettant qu’une obligation puisse naître dans une personne envers une autre par le seul fait d’une différence dans la vigueur et l’étendue
de leurs facultés respectives. Une pareille doctrine conduit à une : guerre atroce, qui n’aboutit elle-même qu’au despotisme.le plus
. monstrueux. S'il ne paraît pas possible de dégager des faits histo-
riques une tendance de l'humanité qui ait le caractère d’une loi,
il n’en existe pas moins une loi sociale proposée à son libre arbi-
tre: c’est la justice. Le vœu de la justice est une répartition égale … du bonheur entre les hommes ; ce but n’est atteint que par une
distribution des biens inégale et proportionnelle aux besoins
physiques et moraux de chacun. L'application de la justice néces- ï site dans le juge la connaissance ou le sentiment de tous les be-
soins de la nature humaine, et dans les parties le désintéresse-
ment. La vraie justice, conclut le jeune philosophe, est identique à \ Û 1]
la loi d'amour. Le cœur seul est juste ».
C’est assurément une très noble, très généreuse et très sédui-
sante conception que d'identifier ainsi la justice avec la charité.
On ne saurait donner à la maxime connue : Summum jus, summa
injuria, une interprétation plus haute et plus large, et l’établissement de la justice sur la terre se trouverait sans doute singulièrement facilité si chacun faisait passer le souci du droit et du bien d'autrui avant celui de son propre droit. Mais il ne pouvait
suffire à un penseur épris d’absolu d’avoir défini l’idéal de la jus-
tice humaine. Il se demandait si dans l’univers et, à défaut de
: £ : re CALICUEC . CN l’univers, si dans l’infini il y a quelque chose qui réponde aux
aspirations de notre cœur, si en dehors de nous et de l’idée que nousen avons, il y a une justice. Un très beau sonnet des Epreuves, écrit probablement quelques années plus tard, en 1865 ou 1866, exprime cette préoccupation au moyen du sym-
bole quë voici :
OA do dE ee AL c, ; MANTEAU Are INR VE EL PRIE
164 FLE SULLY PRUDHOMME PNR EN I TI IN I ee ettttttttttttttttetont Quelqu'un m'est apparu très loin dans le passé : C'était un ouvrier des hautes pyramides,
Adolescent perdu dans ces foules timides Qu'’écrasait le granit pour Chéops entassé.
Or ses genoux tremblaient ; il pliait, harassé Sous la pierre, surcroît au poids des cieux torrides ;
Ru, L’effort gonflait son front et le creusait de rides ; es. - Ilcria tout à coup comme un arbre cassé. 4 Ge cri fit frémir l'air, ébranla l’éther sombre,
Monta, puis atteignit les étoiles sans nombre Où l’astrologue lit les jeux tristes du sort ;
ne . 11 monte, il va cherchant les dieux et la justice,
Et depuis trois mille ans, sous l’énorme bâtisse,
ux { Dans sa gloire, Chéops inaltérable dort (1).
Ÿ L’angoisse que trahissent, sous leur forme volontairement im- personnelle, ces quatorze vers, l'avait étreint plus fortement en- $ core au cours des années 1870 et 1871, dont nous savons déjà + quelle douloureuse empreinte elles laissèrent sur tout son être, Fe physique et moral. « Les sinistres événements, dit-il, qui ont GE abaissé notre patrie, m’avaient, pour la première fois, forcé de
voir de près, et à nu, les plaies, jusque-là dissimulées, d’un corps social qui, dans la déroute, a perdu tous ses voiles. Quel spectacle ! Un pessimisme plein d’amertume avait supplanté ma confiance en la dignité humaine... Peu à peu la buée rouge et la fumée qui
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ne cachaient l'horizon se sont dissipées ; un coin d’azur et quelques #0 cimes blanches ont reparu ; les oiseaux sontrevenus auxbranches
mutilées, les fourmis à leurs greniers défoncés ; il a bien fallu espé- "3 rer encore (2). » C’est sous l’empire de cette double impression qu’au lendemain de la guerre le poème fut conçu. Certaines parties, celles qui correspondent à la phase de dépression et de tristesse, remontent, de l’aveu de Sully Prudhomme,aux plus sombres jours de l’année terrible. Mais c’est seulement vers la fin de 1873 que l’idée de développer dans un grand poème philosophique ses réflexions sur le droit et surla justice se présenta pour la première fois à son esprit.
(1) Les Epreuves : Cri perdu.
(2) La Justice : Dédicace.
PAR Pre Free MUC PÉTER LA POÉSIE PHILOSOPHIQUE ET SCIENTIFIQUE (suile) 1
« . res # ee
, Dans la seconde quinzaine de janvier 1874, il mandait à sa confidente : 4 J’ai le cerveau tout enfiévré de travail. J'ai mis en
chantier toute une série de sonnets sur l’origine du Droit dans l’univers. Je voudrais qu’ils fussent pleins de vigueur et d’ aus-
. tère amertume. Jusqu’à présent cela va bien ; c’est aussi ration- nel qu’une déduction philosophique, ce qui est capital pour confé-
rer à ce genre de poésie l’autorité qu'il lui faut. Peu à peu je sens
l'alliance soi-disant chimérique de la raison et du beau en poésie devenir moins invraisemblable. Il y aurait une telle révolution littéraire dans cette tentative que je m'en effraie sans pouvoir #5
y renoncer (1). » Quelques jours plus tard, il se déclarait, en termes encore plus énergiques, « effrayé de l’étrangété et de l’audace
de ses sonnets (2). » Il se refusait absolument à les envoyer à sa correspondante, et il semble bien qu’absorbé à ce moment-là par
d’autres soucis, notamment par la préparation du recueil des
Vaines Tendresses, ébranlé peut-être aussi dans sa foi en l’alliance #1
de la raison et de la poésie, il laissa de côté pour un temps l’ouvrage commencé. Il s’y remit en 1876, après la publication et. le succès du Zénith. Au retour de son voyage en Hollande, avec Lafenestre et Jules Lefebvre, qui l'avait si heureusement arraché | à ses préoccupations ordinaires et tiré de lui-même, il se sentait,
dans le courant d’octobre, reposé, rafraîchi, excité, « en DAS Qu
veine de travail ». Son poème prenait forme. « Je m’habitue, écri- …
vait-il, à la bizarrerie et à l’effronterie de ces sonnets, mais je les lime à outrance pour les rendre inattaquables par la qualité littéraire ; pour le reste, c’est affaire d'opinion. Je sens très vive-
ment mon sujet ; je redoute seulement de faiblir à la conclusion, car
en vérité il n’y en a pas, du moins pour l’intellect humain. Si
je veux demeurer tout simplement atroce, comme d’ailleurs la Nature même, je ne serai pas embarrassé ; mais il y a des réclamations du cœur, qui, pour être sans sanctions, n’en sont pas moins respectables (3). » On le voit, le dessin général de l’œuvre
{1) Leltres à une amie.
(el Ibidem.
(3) Ibiden..
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n’était pas-encore absolument fixé dans la pensée de Sully Prudhomme. Par un effet de cette dualité que nous avons déjà signalée, et qui est la loi même de sa nature morale, il hésitait entre. ‘Ja raison et le sentiment, entre l'esprit et le cœur. Mais on voit aussi dans quel sens il inclinait. Quelques jours plus tard, il avait arrêté le plan de ce qu’il appelait provisoirement son poème sur
le Droit. « Le poème se divisera en trois parties. La première, qui
vient de finir et qui a environ 500 vers (476, ajoute-t-il entre parenthèses, avec son scrupule habituel), ne traite que du droit naturel. Dans la seconde, je parlerai du droit humain tel qu'il est donné par l’histoire. Dans la troisième, je tâcherai d'établir par les plus fortes intuitions de l’âme qu’il n’y a d'ordre social et durable que dans la sympathie, laquelle ne peut naître que du plus grand développement possible des lumières (1). » Tout plein
de son sujet, il y travaillait « ardemment » (2). Il songeait sans
doute, pour ôter à son œuvre le caractère trop marqué d’abstraction et d’aridité que lui eût imprimé un développement purement impersonnel, à mettre en scène le héros de cette aventure philosophique. Il lui cherchait un nom, « un nom moderne, court et sans prétention (3).» Celui d'André lui plaisait, à cause de sa racine grecque, qui signifie l’homme : André, c'était dans sa pensée, l'homme en quête de la vérité. Il lui plaisait encore, parce que c'était le prénom d'André Chénier « qui a conseillé de faire. des vers antiques sur des pensers nouveaux et qui avait commencé un poème sur la Nature où il tentait l’application de la poésie à l’expression de la vérité (4) ». Toute réflexion faite, Sully Prudhomme se rendit compte sans doute qu’en baptisant son personnage d’un prénom long ou court, symbolique ou non symbolique, il ne lui ajouterait pas beaucoup de vie, et il se décida à l'appeler provisoirement « le poète ». Ce n’était du reste là qu’un détail. Il était beaucoup plus préoccupé de son plan, qui s'était depuis l’année précédente amplifié et compliqué. Il comportait.
Qi Leltres à une amie.
(2) Ibidem.
- (3) Ibidem.
(4) Ibidem.
Re ipnent cinq nt Le premier, one ea que Vu
-« la vie d’une espèce n'est possible que par l’immolation d’une mi autre à ses besoins ». Le second, Serviludes, énumérait « tous a + - les procédés machiavéliques employés par la Nature pour lamul- ‘tiplication des individus ». Le troisième, Aveux el Scrupules, …
était « un examen de conscience ». Le quatrième s'intitulait la Conscience. Le cinquième devait prouver, selon la conception cn déjà ancienne chez l’auteur, « que le cœur est aussi un organe de justice ». Enfin l’ouvrage devait avoir pour épilogue une série de sonnets adressés à la France qui avaient paru chez Lemerre ns à 1874 (1). ; A Cette division paraissait à Sully Prudhomme « rationnelle “5 claire » (2). Gaston Paris, qu'il tenait au courant, se déclarait « très satisfait » (3). Le poème « s’allongeait de plus en plus» (4). Mais à mesure qu'il s’allongeait, le poète sentait naître en lui une inquiétude. « Beaucoup de mes lecteurs, disait-il, n’auront jamais rien lu de plus ennuyeux (5).» Il se réconfortait en pensant « que quelques-uns, pour qui il travaillait, lui sauraient gré de sa tentative » (6). Enfin, dans les premiers jours de décembre 1877, il arriva au terme de ce poème de la Cilé, pour lui laisser le nom qu’il lui donnait à ce moment-là. Il était épuisé à force de labeur, et n’avait plus le courage de retoucher encore des vers déjà cent fois pris et repris. « Si vous voyiez mes brouillons, écrivait-il, cela vous ferait pitié (7).» Il était temps qu'il mît fin à son travail: il commençait à s’en dégoûter. Sans parler des critiques qu’il. ne se ménageait pas à lui-même, il avait à essuyer celles des confrères en philosophie auxquels il avait communiqué son manuscrit. Caro, qu'il n’aimait guère, lui avait demandé à en prendre connaissance. Il s’y était prêté de bonne grâce, tout en se réservant de tenir compte des observations du professeur à la Sor-
(1) Leltres à une amie. à M ONE AE 2) Ibidem. } . IR 3) Ibidem.
4) Ibidem.
(5) Ibidem.
(gl Ibidem. EVA (7) Ibidem. : LOST
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