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posées à lui-même sur son art ou que l’on peut se poser à son sujet. Sur bien des points nous n’aurons qu'à lui laisser la parole, sauf
à compléter et à éclairer par des exemples ce qu’il aura seulement
indiqué.
Avant d’avoir une doctrine, un écrivain a un tempérament, à l’image duquel d'ordinaire cette doctrine est faite. Quel est le ternpérament littéraire de Sully Prudhomme ? Les deux traits qui dominent chez lui sont le sérieux du caractère et l’élévation de l’esprit. C’est une nature essentiellement morale ;il a, en toute matière, au plus haut degré, le sentiment de la responsabilité ; il a même, nous le savons, la maladie du scrupule. D’autre part, il n’accorde qu’une attention secondaire aux choses concrètes ; il se tourne d’instinct vers les réalités spirituelles, et il s'applique à les considérer avec profondeur.
A-t-il les facultés qui font le poète ? Personne ne met en doute qu'il n’ait possédé une des sensibilités les plus délicates, les plus constamment vibrantes que l’on puisse concevoir. En revanche, il s’est accusé lui-même, très nettement et à plusieurs reprises, de manquer d'imagination. « Je ne pèche pas par excès d’imagination, au contraire », a-t-il dit quelque part (1). Il reconnaît ailleurs, d’une manière plus précise encore, que s’il ne s’est point
essayé à décrire les dehors de la nature et de l’homme, c'est qu'il
n’avait «pour y réussir, l'imagination ni assez vive ni assez riche» (2). Peut-être cette imagination se serait-elle développée, si l’effort du poète s’était porté en ce sens. Plusieurs parties de son œuvre permettent de le supposer : certains sonnets des Epreuves, et ces Croquis ilaliens, conçus ou écrits de 1864 à 1867, à l’époque où le monde extérieur a le plus existé pour lui. Peutêtre le souci, de bonne heure intervenu, d’une santé fragile, a-t-il
(1) Trois études sociologiques.
(2) Testament poétique : Introduction.
-favorisé le repliement sur soi-même qui est devenu de plus en
plus son attitude favorite. Il n’a fait en tout cas que lui donner un motif de plus de s’abandonner à son goût naturel. Tout ce que son esprit a possédé de puissance il l’a employé non pas à ravi-
ver, à renforcer la vision qu'il avait des choses concrètes, mais
à se remémorer des états d'âme, à se les représenter, à les ana
- lyser dans tous leurs détails et dans leurs moindres nuances.
Ces états d'âme qu’il analyse, ce sont les siens. On sait assez quelle est la tendance ordinaire à ceux qui s’analysent.La complaisance qu’ils ont naturellement pour eux-mêmes et qu’il serait, assez naïf de leur reprocher, fait qu’ils se tiennent rarement dans
la juste mesure. Soit en bien, soit même en mal, ils grossissent
volontiers toutes choses. Dans le cas de Sully Prudhomme, il n’y a rien de tel. Il tient de sa nature consciencieuse, il tient aussi de son éducation scientifique le souci scrupuleux de l’exactitude. Il a le goût de la pondération, et de ce goût il se fait une loi : « Gherchons une pondération parfaite, l’axe d’or de Musset (1) ». Je ne sache pas dans toute son œuvre poétique plus de deux ou trois circonstances où il soit sorti de ses gonds. Il lui est arrivé une
fois de maudire la vie ; mais combien de fois l’a-t-il bénie ou tout,
au moins acceptée (2) ? Il lui est arrivé aussi de prendre le fouet de la satire ; mais c’est seulement sous l'effet d’une révolte de
tout son être contre une bassesse de sentiments ou une vulgarité d'âme qui étaient assurément les défauts qui lui répugnaient le plus (3). Dans toutes les autres occasions, si ému qu'il soit au fond,
il est mesuré dans les termes, et c’est là proprement un charme, et tout à fait original, de trouver un poëte qui n’a ni affectation de sentiment, ni exagération de style, qui dit ce qu’il éprouve, non pas toujours simplement, car ce qu’il éprouve n’est pas simple,
(1) Journal intime : Pensées.
(2) Opposez au Vœu des Vaines Tendresses non seulement la Palinodie des, Epaves (Voir le chapitre vi) mais des pièces comme: À un désespéré (Stances), La Joie (Epreuves), Prière au Printemps (Solitudes) et les poèmes philoso-
hiques.
: (3) Siances : Au bal de l'Opéra, Sur un vieur tableau ; — Les Solitudes : Le peuple s'amuse ; — Les Vaines Tendresses : Le Rire ; — Poésies diverses : Les Funérailles de M. Thiers.
* maïs toujours sincèrement, et, s’il n’est pas hors de propos de
mêler la probité en ces matières, honnêtement.
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Les idées générales qu’il a émises sur son art sont en rapport avec les tendances que je viens d’indiquer. Quelque détaché qu’il fût des choses extérieures, — et nous avons vu qu'il ne l’était pas
absolument, — il n’aurait pas été poète, si, de tout temps, il n’a-
vait senti l'achèvement que donne à la pensée le choix d’une forme modelée avec amour. Dès 1863, il se posait cette question : « La forme est-elle indifférente, pourvu que la pensée soït comprise de tous ? » Et il reprenait très fermement : « Je ne le crois pas, quand il s’agit d'œuvres d’art. Je répondrais affirmativement s’il ne fallait que répandre une pensée et la faire pénétrer dansla foule; mais en littérature proprement dite, par exemple, le langage 4
. une qualité esthétique propre qu’on nomme le style et qui ne se
résout pas dans la pure expression de la pensée. On ne se propose point en littérature d’approprier son style à telle ou telle catégorie de lecteurs, on cherche la satisfaction vraiment artistique de placer hors de.soi sa conception sous la forme qui la reproduit le mieux aux yeux mêmes de l’auteur. On exprime pour soi. On trouvera sans doute puéril le plaisir de reproduction extérieure pour soi, car, certes, les signes sont faits pour la communication des idées et des sentiments. Celui qui fera cette objection sera peut-être un publiciste, mais il ne sera jamais un littérateur ni un artiste (1).» Lui en était un, et c’est pourquoi il n'eut pas de peine, quand il eut été introduit aux samedis de Leconte de Lisle, à se laisser convaincre d’une vérité à laquelleilétait acquis d'avance. La fréquentation des futurs Parnassiens et de leur chef le confirma dans sa foi. En écoutant « avidement » les récitations que maître et disciples faisaient de leurs poésies inédites, il com-
(1) Journal intime.