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: MN FAN ho) RTE Li BNMENIRS L'ART : LES IDÉES ET LES GOUTS HART) EN
prit «ce à que c'était qu’un vers bien fait (1 )». Il demeura, pour toute sa vie, persuadé que « sans une forme achevée il n’y a pas d'œu-
vre durable (2) ». Mais il ne laissa pas de trouver qu'il y avait
«quelque exagération » dans ce culte de la forme que pratiquaient
les poètes de 1860. Il profita de la leçon dans la mesure où elle pouvait convenir à son dessein. Il mit les secrets qui lui étaient révélés « au service de son propre idéal, qui différait beaucoup de
celui de ses confrères (3) ». Contrairement à la doctrine enseignée par Leconte de Lisle, il se refusa à admettre que l’art fût à lui- ‘même sa propre fin. Il se sentit incapable d’aimer le Beau sans
aimer en.même temps le Vrai. Dès 1862 sesidées étaient bien arré-
tées sur ce point. « Vous savez mon programme, écrivait-il à
Lafenestre dans les premiers temps de leur liaison : mettre le cœur au service de l’esprit, pour faire sentir ce qu'il aperçoit ; les”
deux écueils sont l’obscur et l’abstrait, vous m'aiderez à éviter
l’un et l’autre. N'oublions pas que les grâces de la nature sontle produit d’un travail mécanique et fatal admirablement soustrait
aux regards ; faisons de même, soyons vrais, logiques, apportons à la curiosité des satisfactions vives, et cela par la voie de l’imagination ; une image juste d’une idée vraie, n’est-ce pas une double jouissance pour l’âme qui rencontre la pâture nécessaire à sa
sensibilité comme à son besoin de science (4) ? » Et il lui parut que un
plus la vérité était indépendante des variations du temps et des opinions des hommes, plus elle était capable d’offrir à l’art une matière digne de lui. « L’attachement aux rapports éternels des choses, a-t-il dit, est une condition de vie pour les œuvres artistiques, et tout ce qui est de mode est voué au ridicule à très bref délai. C’est ce qu’atteste la fortune des ouvrages sans profondeur où l’auteur s’est préoccupé du vêtement mobile de l'humanité plus que de sa structure intérieure (5) ». Il écrivait ceci en 1873. On ne s’étonnera pas que dix ans plus tard, chargé par l’Académie fran-
2) Testament poétique : Introdurtion.
2) Ibidem.
(3) 1bidem.
al Lettre inédite, de 1862, communiquée par M. Pierre Lafenestre, 5) Leïtres à une amie.
Et ttatntnttttntntatoé
çaise de la représenter aux fêtes du second centenaire de Corneille, il ait inséré dans les vers qu’il composa à la mémoire du grand poète un éloge aussi sincère que magnifique du genre dans lequel son génie s’était illustré.
O tragédie ! appel profond de l’âme à l’âme Par les plus grands soupirs arrachés aux héros, Qui rend des passions la louange et le blâme Vivants au fond de nous par de poignants échos,
Art sobre de parure, à la fois économe
Du lieu, du temps où gronde et frémit l’action, Plus jaloux d’évoquer l’éternel fond de l’homme Que de flatter des yeux la frêle illusion (1) 1
Entre cet art austère et fort et la poésie philosophique à la-” quelle il était désormais voué, il sentait qu'il y avait, tout au moins dans la noblesse du but et la probité des moyens, quelque chose de commun.
Une conception aussi élevée de l’art n’est pas le fait d’un petit esprit, et suppose un grand détachement de la vanité littéraire. Sully Prudhomme, à vingt ou vingt-cinq ans, rêvait la gloire. Ses premiers vers nous l’ont dit assez haut. Comme tous les jeunes gens au milieu desquels il vivait, il était « ambitieux », légitimement ambitieux, et incapable de ne pas l'être, « incorrigible », comme il disait (2). Mais sur la nature et la qualité de cette ambition, ilne se faisait pas les mêmes illusions que beaucoup de gens de lettres de son temps. Il n’y avait en lui rien du pédant ni du pontife. « Au fond, avouait-il à Lafenestre, il y a beaucoup d’orgueil dans notre passion de publicité ; je me le dis souvent ; et quand je regarde sérieusement le ciel, cela me paraît vain, et si je presse une main de femme, j’en sens encore mieux la vanité. Si nous aimions sincèrement la lumière pour la lumière, les fleurs pour les fleurs, il nous serait bien indifférent que cet amour fût applaudi par des badauds qui ne l’ontsouvent jamais connu ; mais
(1) Le Prisme 1 Stanres à Pierre Corneiïlte,
(2) Lettre inédite à Georges Latenestre, du 7 septembre 1865, com par M. Pierre Lafenestre. F Repos à
nous voulons nous élever, et la mesure de notre élévation c’est
Vestime de notre semblable(1).» Il voulait du moins'que de cette estime l’expression fût juste et modérée, en rapport avec son objet. Si quelque confrère, en 1868 — en 1868, après les Siances et
Poèmes et Les Epreuves —,lui envoyait un de ses ouvrages avec
cette dédicace : « En témoignage d’admiration et desympathie», il ne voyait là, — à défaut d’une intention moqueuse que sa bien-
veillance ordinaire ne pouvait admettre, — qu’une mauvaise . habitude de langage contractée dans la fréquentation des coteries poétiques et qu’une flatterie adressée à son « mauvais orgueil » (2).
- Mais qu’on lui vint lire une pièce, qu’on la soumtt à son apprécia-
tion, qu’on la retouchât sur ses avis : 6 Ah ! voilà une vraie preuve
- d'estime littéraire (3)».—« Quand mes vers seront dignes d’admiration, ajoutait-il, personne ne le saura mieux que moi, et alors sûr __ de mon œuvre je me passerai de compliments. Il en est ainsi : . avant d’avoir atteint la perfection, l’on est scandalisé de l’éloge, et si un jour on y arrive, on n’a plus souci de l’éloge. La conscience de l’art, comme celle du bien, est à soi-même sa récompense (4). » Il se sentait capable de se juger lui-même. Ceci ne veut pas dire qu'il fût facilement satisfait de lui. Tout au contraire, et s’il se comparait à d’autres, ce n’était pas pour se mettre en pensée audessus d’eux, car il cherchait plus haut que luison point de repère. « C’est toujours un grand sujet d’étonnement pour moi, déclaraitil, de rencontrer unies la joie et la médiocrité, car comment se méprendre sur le rang infime qu’onoccupe dans l'échelle des intelligences, sur sa propre obscurité, sur l'ignorance où l’on est plongé à l’égard de toutes les sciences ; il suffit d'ouvrir un livre pour sentir qu'on n’est rien. Ce qui a été dit et écrit sur chaque point de la science est infini ; la sagacité, la profondeur des maîtres est écrasante. Peut-on s’humilier assez devant le génie ? Il faut admirer, admirer et mourir de jalousie, j'entends cette jalousie qui rend digne d’égaler le dieu alors même qu’on n’en est pas ca-
(1) Lettre à Lafenestre, du 7 septembre 1865, (2) Journal intime.
*) Ibidem.
(4) 1bidem,
tte trttett
pable (1). » Cette tonique et féconde humilité, quine détruit pas l’ambition de bien faire, mais qui plutôt la stimule, c’est la modestie de Sully Prudhomme, et c’est la modestie elle-même, si la modestie n’est, au sens propré du terme, autre chose que la juste conscience de ses forces et l’appréciation mesurée de son talent. C’est cette modestie qui lui faisait, à toutes les époques desa vie, accueillir avec reconnaissance et provoquer au besoin les criti- . ques des juges qu'il croyait compétents et sincères. En 1869, au moment où il préparait pour l’impression le manuscrit des Soliludes, il écrivait à Lafenestre, de Nice où il passait l’hiver : « J’ai reçu hier au soir ta précieuse lettre, et cette nuit même j'ai fait les corrections et suppressions indiquées. Vous reconnaîtrez [ce vous s'adresse à Lafenestre et aux autres amis qui sont nommés plus loin] à ma docilité, parfois un peu héroïque, le cas que je fais de vos critiques. J’ai disposé mes corrections de manière que tu n’aies pas besoin de les recopier ; tu n’auras qu’à les couper et à les coller au manuscrit avec des pains à cacheter ou de la gomme. Je te demande mille fois pardon des ennuis que je te donne; je sais . combien tout ce tripotage est ennuyeux. Que tu as été gentil d’y mettre tant de célérité et de dévouement ! Je te prie de remercier bien chaudement de ma part Theuriet, Monod, Gaston Paris. Vous êtes de bons amis et je vous dois infiniment. » Sa docilité pouvait être «héroïque» ; elle n’était pas aveugle. «Un motencore, ajoutait-il à la fin de sa lettre. Je supprime le mot République parce qu’il détonne dans une pièce où il n’y a que des sentiments généraux. C'était un pétard. Mais je suis surpris que la République proposée comme idéal (croire à la République) ait mérité le rire de Gaston ; je n’acceptesa critique qu’au point de vue littéraire(2)». Et s’il laissait éplucher ses vers, il épluchait à son tour volontiers ceux des autres, non pas par esprit de revanche, mais parce qu’il pensait que la franchise en pareille matière pouvait rendre service et qu’elle était un devoir entre amis. « Jete renvoie ton remar-
1) Journal intime.
s (2) Lettre inédite, du 23 février 1869 ; communiquée par M. Pierre Lafes estre.
PT
épithète n’est pas bien justifiée. — Hzxpient ne peut pas entrer dans un vers parce que le ent final n’est pas purement explétif comme dans ils élaient ; l’e de expient fait partie intégrante de la racine du mot. Mais je sais que tu n’admets pas cette différence. Moi, j'aimerais mieux me faire couper la main droite que de mettre expient dans un vers (1). » Et il continue à faireleregratteur de syllabes avec autant de rigueur que le vieux Malherbe,
mais infiniment plus d’aménité.
Ses idées sur l’art ne livrent pas tous les secrets d’un artiste. Ses goûts parlent aussi très clairement, et plus clairement encore ses répugnances. Dis-moi qui tu n’aimes pas, et je te dirai qui tu es. Sully Prudhomme n'aime pas les comédies et n'aime pas les romans, — bien qu’on trouve dans sa correspondance un projet de roman et un projet de comédie. Il ne les aime pas, et il sait très bien pourquoi : c’est parce qu'il est philosophe. « Le variable m'est
indifférent; créer une scène, faire vivre tel ou tel individu, lui A
faire prendre sa canne, l'habiller, le faire asseoir, je trouve cela piteux, misérable. J'aime bien mieux prendre l’essence d’une passion, d’une douleur, indépendamment de toute aventure, et chercher la cadence, le rythme qui en est l’éternel et nécessaire accompagnement. Le contingent m'est odieux. Il m'est devenu impossible de lire un roman,et je ne vais pas au théâtre parce qu'on y substitue maintenant l'intrigue au caractère. Les fails ne m'intéressent pas : ils ne sont que la floraison des causes, seules essentielles (2). » En poésie il ne goûtait pas du tout la description, chère à la plupart des poètes de son époque. Il estimait Jean Aïi-
(1) Lettre inédite, du 3 fuin, sans millésime ; communiquée par M. Pierre Lafenestre, (2) Journal intime.
card ; mais des pièces comme la Cigale, V Aire, les T'ambourinaires, paysages, scènes, types de la Provence, ne lui causaïent aucun plaisir. « J'ai trouvé là beaucoup de couleur et de conscience, écrivait-il à sa correspondante ; mais je ne puis que me ranger à votre sentiment, pour ce qu’on peut trouver de trop minutieux et de moralement vide à ce genre pittoresque (1}).» Il avait pourtant pratiqué autrefois, ce genre. Mais on a pu s’en apercevoir par l'analyse des Croquis italiens, la description est presque toujours pour lui Poccasion d'exprimer une réflexion ou de mettre en valeur une idée, et on n’a pas de peine à croire que la réflexion ou
l'idée l’ait, en général, plus intéressé que la description.
Ses jugements sur les écrivains de son temps et de l’époque immédiatement précédente, — je parle de ceux qu’il énonce dans sa correspondance, où il parle à cœur ouvert, et non dans ses écrits publics, où il se garde de heurter les opinions traditionnelles et de déranger les classements établis, — ne sont pas en général très favorables. Il n’a pas l'admiration superstitieuse : « le Sachem du Romantisme » ne lui en impose pas autant qu’à Théo-
phile Gautier.
Combien la mélancolie hautaïne, poseuse, et le style apprêté de Chateaubriand sont passés de mode ! Quand on pense à l’énorme popularité dont il a joui et au peu qui lui en reste, on reconnaît que la sincérité seule assure la durée des œuvres, parce que la sincérité est le gage dela vérité des sentiments, qui seule a son prix dans tous les temps. Cette lecture m’enseigne que limagination, si riche qu’elle soït, ne suffit pas à soutenir un ouvrage; elle est trop factice, trop sujette à subir les excitations passagères d’une époque, pour agir sur les hommes des époques suivantes ; Ce qui a paru autrefois sublime ou touchant ne vous semble plus que déclamatoire ou précieux ; l’imagination s'était substituée à Fhonnête expression des sentiments vrais. Les œuvres qui ne sont point belles par autre chose que le style restent comme des monuments littérairés dont l'intérêt est surtout historique. On admire le style de Chateaubriand, mais il me semble que rien d’important pour l'intelligence n’est demeuré de tous ses écrits, rien non plus de cher au cœur (2).
Il semble que Chateaubriand lui ait été particulièrement peu sympathique. Il le jugeait brillant et superficiel : « Je me méfie des penseurs sublimes, disait-il ; j'estime davantage les penseurs
(1) Lettres à une amie.
(2) Zbidem.
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Er L'ART : LES IDÉES ET LES GOUTS profonds ; la pensée est plus difficile en profondeur qu’en éléva- VS “tion ». Et il ajoutait entre parenthèses : « Chateaubriand et lies Newton (1) ». On estimera sans doute qu'il y a quelque injus- $ tice à comparer entre eux des esprits qui avaient l’habitude de se . mouvoir dans des plans si différents. En réalité,ce n’était pas deux hommes de génie, mais deux fonctions de l'intelligence humaine que Sully Prudhomme opposait l’une à l’autre et entre qui il éta- blissait une hiérarchie. C’est la science qu’il mettait délibérément et par définition au-dessus de la littérature.
Certainement, disait-il, la littérature a produit des ouvrages merveilleux, mais je vous avoue que c’est par Pexpression de la vérité qu’elle me semble le plus digne d'intérêt ; les ouvrages de science sont, à mes yeux, bien supé+ rieurs aux œuvres d'imagination ; fe ne connais pas une œuvre littéraire qui "approche pour moi des découvertes de Newton. Il y a un abîme, à mes yeux, entre la valeur d’une invention poétique et celle d’une invention scientifique. L'Jliaae et l'Odyssée ne me paraissent être que des feux d’enfant, comparés à la découverte du carré de l’hypoténuse et de la rotation de la terre... Oui, en vérité, des littérateurs qui ne sont que littérateurs me semblent des enfants auprès des savants. Il n’y a peut-être pas dans toute l’œuvre de Hugo une seule beauté aussi sublime que le calcul de Le Verrier assignant sa pe dans le ciel à une planète inconnue, Mais je sens que fe suis peut-être ; njuste et inexact en prétant à tout le monde l’amour de la vérité qui, 164 chez la plupart, est bien inférieur à l’amour de la beauté. C'est que fe ne suis ne CU pas assez artiste. {2). ;
Il n’était pas assez artiste... Je dirais plutôt qu'il n’était pas assez purement artiste. Je me borne pour le moment à enregistrer l’aveu, et je m’empresse d’ajouter qu'il avait trop de goût et de sentiment pour ne pas admirer les beaux vers qu'il lui était donné de lire. J'ai déjà eu l’occasion de citer un témoignage,emprunté à son Journal intime de 1862, de son admiration pour Vic tor Hugo (3). Il n’est pas difficile, en parcourant ses lettres, d'en Ne recueillir quelques autres. Ce n’est pas qu’il partageât absolu ment la religion littéraire, l'espèce d’idolatrie que l’exilé de. Guernesey inspirait aux jeunes poètes du second Empire. Il conservait la liberté de son jugement ; et, dans l’œuvre touffue du maître, il se réservait le droit de choisir, « Je lis délicieusement
{1) Journal inlime : Pensées.
2) Lettres à une amie, (3) Voir le premier chapitre.
certaines choses de Hugo, écrivait-il à Lafenestre en 1865, non
sans pester quelquefois contre les inégalités brutales de ce terrible
esprit(1).» Il lui arrivera même, une dizaine d'années plus tard, dese montrer plus sévère : « Combien de vieilleries, s’écriera-t-il, dans les ouvrages les plus admirables de Hugo ! Comme la jonglerie et la mascarade romantiques y apparaissent aujourd’hui puériles
et menteuses (2). » L'œuvre du poète qui lui paraissait la plus
assurée de vivre, c'était, nous le savons déjà, la Légende des Siècles. « La Légende des Siècles, continuait-il dans la lettre à
Lafenestre que j'ai citée plus haut, contient la plus riche expres-
sion de sa verve poétique ; on y trouve des accents qui ne sont qu’à lui, une franchise sans égale qui, jointe à la justesse, a l’air de se passer d’art. Mais au fond il n’y a pas de plus grand art que d’être sincère, quand on sent juste. » Mieux qu’à Hugo, même au Hugo de la Légende des Siècles, cette formule aurait convenu à Musset, dans les endroits du moins où Musset consent à dépouiller les oripeaux romantiques dans lesquels il s’est drapé plus théâtralement encore que sonillustre aîné, et à mettre à nu son cœur. C’est pourcetteraison, sans doute,que Musset était le poète préféré de Sully Prudhomme. Je n’ai pas trouvé, dans ses notes et dans sa correspondance, de jugement en forme sur l’auteur des Nuits. Mais après avoir mis en lumière, comme jel’ai déjà fait et le ferai encore, la dépendance où, à ses débuts, il était manifestement de lui, il me suffira peut-être, pour donner la mesure de ses sentiments, de transcrire une ligne d’une lettre adressée à Lafenestre en 1865. Elle exprime sous une forme familière et vive une impression qu’on devine profonde. Sully, fort en peine, comme tous les débutants, de placer sa copie, était allé voir Charpentier, qui avait été, on le sait, l'éditeur de Musset. « Il m'a retenu fort longtemps, mande-t-il à Lafenestre. Il parle de Musset avec des larmes de crocodile : mais on ne croque pas un Musset deux fois dans sa vie (3).» Nous rencontrerons encore, en étudiant l’art de Sully Prudhomme, d’au-
Qi Lettre inédite, communiquée par M. Pierre Lafenestre.
(3) Lettre inédite, du 20 septembre 1 i !
Lafenestre, ; ptembre 1865, communiquée par M. Pierre
tres preuves de cette prédilection, qui n’est pas si surprenante qu’elle peut le paraître tout d’abord ; car si l’érudition philoso-
- phique de Musset, — telle qu’elle se révèle dans un passage célè-
bre de l'Espoir en Dieu, — était de nature à faire sourire Sully … = Prudhomme en tant que philosophe, l’analyste sentimental qu'il y avait en lui trouvait son compte aux intuitions vives et profon- des de son poète favori sur les choses du cœur, et à sa parfaite sincérité. Mais pour les romantiques de second ordre, il était sans - pitié.Il ne pouvait souffrir Jules Janin. « Il y a peu de blagueurs, déclarait-il, qui me soient plus antipathiques ; il n’en est pas de plus vain, de plus vide avec plus de prétention (1).» Les lecteurs de L’Ane mort et la Femme guillotinée, à supposer qu’il s’en trouve encore, diront si ce jugement leur paraît dépasser les bornes d’une juste sévérité. ve
. Parmi ses contemporains, celui pour qui Sully Prudhomme a : - Ja plus grande considération est Taïne. Le penseur le satisfait et l'écrivain le séduit. Lorsqu’en 1874, Taine se vit préférer Caro aux élections académiques, Sully Prudhomme en fut indigné. « Voilà Taine exclu de l’Académie en faveur de Caro ! c’est un signe des temps. Quelle pitié (2) !» Il avait fait sa connaissance depuis longtemps déjà par l'intermédiaire de Gaston Paris. I s'était rencontré avec lui à Luchon en juin 1872, et leurs relations étaient devenues plus intimes. « J’ai heureusement trouvé, ici Taine qui paraît m'avoir pris en sympathie. Nous taillons des bavettes philosophiques qui durent volontiers trois heures, mais je crains de les multiplier ; le prix du temps pour un tel homme m’oblige à la discrétion. Je lui ai parlé de mes études : il les juge très difficiles et très fatigantes. J’ai vu avec plaisir que mes rimes ne lui étaient pas inconnues ; il m'a récité la Grande Ourse et m'a
(1) Lettres à une amie, (2) Ibidem.
200 ; 2e SULLY PRUDHOMME
dit qu’il savait par cœur d’autres sonnets encore, et il a loué la
précision du style en termes très précieux pour moi. Vous pensez
bien que son témoignage m'a été sensible (1).» Ces relations, qu'il entretenait avec soin, furent un des plus nobles plaisirs de sa vie. Il assistait aux samedis de Mme Taine. Il dinait chez le philosophe, en compagnie de Tourgueneff, de Flaubert, de Renan, de Marc Monnier, de Gaston Paris. Il lui exposait le plan de son poème de la Justice, et Taine, de son côté, lui communiquait les épreuves de son ouvrage sur les Origines de la France Conlemporaine. Sully n’acceptait pas les yeux fermés les idées philosophiques ou les conceptions historiques de son illustre confrère, mais il faisait beaucoup de cas de son jugement littéraire. Il savait que Taine était « un grand, peut-être le plus grand admirateur de Flaubert (2) ». Cette admiration contribua beaucoup à lui inspirer de l'estime pour un écrivain vers lequel il ne se sentait guère attiré. Il s’efforça consciencieusement de le lire et de s’intéresser à lui. « J’ai lu le Candidai, qui est une pauvre chose sans le moindre génie. Je suis en train de lire le Saint Anioine… C’est une œuvre bien curieuse, qu’on a mal comprise, ce me semble (3) ». Il jugeait Flaubert en toute impartialité. A sa correspondante, qui manifestement goûtait le romancier encore moins que lui, il écrivait : *
Nous différons d'opinion sur Flaubert. Son idéal (si l’on peut donner ce nom à son objectif artistique) ne m’est pas plus sympathique qu’à vous, mais je ne puis qu’admirer la précision savante de son styleetreconnattre la nouveauté de son point de vue. C’est le poète de la Médiocrité moderne, laquelle n’est pleinement intelligible qu’à un esprit perspicace, capable de bien choisir ses motifs, capable de la sentir,‘c’est-à-dire d’y opposer un sentiment supérieur de la beauté en toutes choses. Les médiocres ne font aucune différence entre ce qui les occupe et le beau ; il fallait concevoir une haine porade du vulgaire, et par conséquent un amour amer de l'idéal, pour faire
adame Bovary. Un commissaire priseur n’a pas à choisir, il décrit et recense tout ce qu’il a sous les yeux. Flaubert fait plus et mieux ; il caractérise par
une habile et fuste sélection des traits importants. C’est toute la différence de l’art au réalisme (4).
(1) Lettres à une amie.
(2) Ibidem.
(3) Ibidem, (4) Tbidem,
. L'homme, quand il eut diné avec lui chez Taine, lui laissa une impression assez mêlée, qu’il analyse longuement dans un passage de lettre qui est bien curieux à citer : .
Flaubert a l’air d’un grand et gros cuirassier nonchalant » il a l’œïl doux,
d’un bleu agréable, mais comme aviné. Il a dû être beau ; son cynisme est |
une pose, mais il n’est pas impertinent, il y mêle une certaine bonhomie. Nous avons causé ; il tient par-dessus tout au style, la littérature facile lui fait horreur, il est fort long à travailler ; il place son idéal dans la prose plastique, mais il n’est hostile à aucun idéal pourvu qu’il soit revêtu d’une forme sensible artistique. Le mépris de l’humanité respire dans tout ce qu’il dit ; il a dit devant moi que la découverte d’une turpitude humaine lui cause autant de plaisir que si on lui donnait de l’argent ; singulière expression d’un sentiment non moins singulier. Le contraste entre son culte pour le beau style et certaines crudités de mots est pénible. Il m’a dit qu’il netrouvaitpas quatre
prosateurs sachant leur métier, tandis qu’il y a chez les rimeurs, même secon-
daires, une science complète de la poétique. Mes vers lui plaisent (pouvait-it me dire autre chose ?). 11 me l’a dit dans un coin en me pressant la main et m’a donné son adresse. Marc Monnier m'a rapporté que je lui ai été sympathique. En quoi ? cela m'’intrigue. Peut-être a-t-il été touché de mon souci des épithètes justes, Il n’en faudrait pas davantage (1).
En dépit de la modestie, très réelle, de Sully Prudhomme, ces flatteries, assez banales entre gens de lettres, ouvraient son cœur à l’indulgence ; elles lui inspiraient un vif désir de trouver avec son interlocuteur un terrain d’entente ; à défaut d’autre chose, leur goût commun pour la précision du style les rapprochaïit. Avec un
esprit comme À. Dumas fils, il ne se découvrait pas le moindre point.
de contact. Aussi le jugeait-il durement. «Je viens de lire l’Homme- Femme de Dumas, écrivait-il en 1872. A côté de plusieurs observations de mœurs très justes et très profondes, j'y ai trouvé de telles niaiseries philosophiques que j’en suis resté stupéfait. Se peut-il qu’on soit si plein d'esprit et si dénué de sens critique ? Il prétend que le mari peut tuer sa femme adultère {ce qui est soutenable), mais qu’il le peut uniquement parce qu’elle descend des enfants de Caïn qui sont nés, dit-il, très probablement du commerce de ce meurtrier avec les premières femelles des singes, d’où le germe de licence qu’on trouve dans la femme adultère leur descendante. Je n’exagère pas, lisez cela (2). » De Baude-
(1) Lettres à une amie.
(2) Tbidem,
DES PP RE PS à LOF TS
laire, qui n’était pas encore monté, il est vrai, à ce pinacle où l’a porté l'enthousiasme des dernières générations du xrx® siècle, et qui n’exerçait d'influence à cette époque que sur quelques écrivains d'avant-garde, il ne faisait pas grand cas. « Vous me demandez mon impression sur Baudelaire, écrivait-1il en 1871 à sa correspondante : je le juge à peu près comme vous. Il a fait des riens étranges par tempérament et un peu par dépit. Pour apprécier la singularité de son talent, il faut pouvoir comparer les œuvres de ses élèves aux siennes ; on voit combien il est difficile d’inventer le mysticisme, et qu’il est nécessaire d’en avoir en soi le germe pour y réussir. Je n’insiste pas sur une critique à laquelle je ne me suis pas du tout préparé (1).» Il est bien évident qu'il n'avait jamais fait des Fleurs du Mal sa lecture favorite. La perversité ne l’attirait guère, et il détestait toute affectation. C’est dire si la littérature de Barbey d’Aurevilly était faite pour lui plaire. Quant à la personne du « connétable », elle lui inspirait avant de le connaître un certain effroi. Il faut dire, pour expliquer ses préventions, qu’il avait quelque motif de se plaindre de lui. « Barbey d’Aurevilly, disait-il en 1867 dans une lettre à Lafenestre, a fait dans le Nain jaune un article sanglant sur le Parnasse Contemporain ; il me traite fort mal et fait des plaisanteries sur mon nom. C’est, la première fois qu’on m’abîme : je n’ai été sensible qu’àala méchanceté de la forme (2). » En 1879, il fut question deles réunir chez un ami commun. « Je vais tout à l’heure aller déjeuner chez Hayem, où je dois voir Barbey d’Aurevilly,etje ne clorai ma lettre que plus tard, pour pouvoir, si j'en ai le loisir, ajouter quelques
mots sur ce déjeuner. Je ne me propose nullement de conquérir ce .
critique ; la question religieuse nous sépare à tout jamais, et, du reste, la bizarrerie de son esprit est trop connue pour que sa désapprobation soit dangereuse. » Et, en post-scriptum , il ajoute : « Barbey d’Aurevilly n'est pas venu (3). » Déconvenue et soupir de regret ? je ne le crois guère : plutôt soupir de soulagement.
(1) Leïtres à une amie.
(Si Lettre inédite, communiquée par M. Pierre Lafenestre. 3) Lettres à une amie.