L'ART DE SULLY PRUDHOMME !: L'EXPRESSION CONCLUSION
Les idées de Sully Prudhomme, en ce qui regarde les moyens d'expression dont la poésie, du moins dont sa poésie dispose, ne sont pas moins arrêtées ni moins nettes que ses idées sur la composition. Elles sont du reste contemporaines ; il faut en chercher la substance dans le passage du Journal intime de janvier 1864 dont j'ai déjà cité une partie. Le 4 vrai moyen d’expression » aux yeux du poète, c’est « la propriété absolue des termes ». I1 souligne absolue. De la propriété naîtra la justesse, et de la justesse, l’élégance.
Ne cherchons pas l’élégance ailleurs que dans la. justesse, car, de deux choses l’une, ou nous aurons fidèlement exprimé ce que nous sentons, et on ne conçoit rien de plus qui ne soit superflu, ou nous serons resté à côté de nousmême, et il n’est pas d’agréments étrangers qui puissent sauver ce vice essentiel. Le style ne peut valoir mieux que la pensée, car il tient tout d'elle, n’existant que par elle et pour elle. Tout ornement qui n’est pas délicatesse d’idée ou de sentiment, que peut-il être ? Une excroissance, un parasite agréable, mais indiscret. Il est vrai que par un long usage, une sorte d'habitude acquise par l’oreille, les mots ont une vertu propre, comme la gamme, par leur assemblage, et peuvent plaire à un sens qui s’est créé en nous et qu’on peut confondre avec ce qu’on nomme le génie de la langue. Ce sens nouveau est bien curieux ; il est affecté à la musique des langues, à ce point que de bons poètes sont de détestables musiciens. Un prosateur peut mieux s’en passer qu’un poète ; Montaigne, souvent heurté, n’en reste pas moins le premier styliste par la singulière énergie de l’expression ; Ronsard possède ce sens au degré suprême ; Lamartine y a sacrifié la pensée. La supériorité d’un Musset consiste dans la parfaite alliance en lui du génie de la langue avec la vérité d’expression. Le plus grand poète est celui qui trouve la note de chaque impression, ne fait entendre qu’elle et la donne tout entière.