‹ Sully Prudhomme: Poète Sentimental Et Poète PhilosopheChapitre 40 sur 45 · L'ART : L’EXPRESSION · texte numérisé non relu

L'ART : L’EXPRESSION

Ÿ De ce curieux morceau, sur lequel il y aurait beaucoup à dire gi on faisait en ce moment autre chose que l’histoire des idées littéraires de Sully Prudhomme, il résulte que pour son auteur le style poétique se compose de deux éléments, l’un expressif,

et qui domine ; l’autre musical. Laissons pour l'instant ce second élément de côté. Dans la poursuite de l'expression propre- :

ment dite, le souci de la précision conduit à la recherche de la

nuance, recherche d’autant plus passionnée et passionnante que le poète analyse ses impressions et sensations, comme aussi

celles d'autrui, avec une plus subtile délicatesse. En voici un

. exemple. Il ÿ a, dans un fragment des Bucoliques (1), deux

vers qui s’adressent à des colombes, ou à des femmes, ou à des colombes qui dans la pensée du poète sont des femmes. Musset aimait ces deux vers. Un soir, au théâtre, en voyant se balance. devant lui, « sous une tresse noire, un cou svelte et charmant Non

il les ondie chanter dans sa noire .

Sous votre aimable tête un cou blanc, délicat, Se pie et de la ne à effacerait l'éclat ne

& Un soir, au bal, en LA rdant «une brune avec de beaux yeux

et une chevelure noire, pesante et superbe », Sully Prudhomme s’en souvint aussi, soi directement, soit plutôt, comme il semble, . à travers Musset. Mais il ne les goûta pas aussi simplement que

lui. « Ces vers de Chénier, écrit-il dans son Journal, sont plus gracieux que vrais ; la blancheur de la peau, si tendre, si mate,

n’a rien de commun avec la blancheur crue, criante, de la noige.

Les poètes ont une palette si pauvre qu'ils s’habituent à l’inexactitude et à la comparaison conventionnelle. Il manque à la palette les nuances ; la langue fournit bien les tons accusés, mais

- comme leurs dégradations sont infinies, elle ne peut les suivre (3).».

Il s’est plaint plusieurs fois de cette difficulté qu’éprouve le poète à Fr es justement ce qu’il veut dire et ce qu’il sent. « La langue

A. de Musset, Poésies Nouvelles : Une soirée perdue:

b André Chénier, Œuvres, éd. Dimoff, I, p. 235. | 2 (3 ES intime.

- est bien impuissante à rendre toute la pensée ! Je prononce des

mots qui sont les signes de certaines idées ; mais quel est le signe :

de l’état de ma sensibilité au moment où je parle ? Les nuances de la tristesse ou de la joie n’ont pas de noms, et ces sentiments

délicats et profonds sont pourtant les canevas où se brodent .

les idées ; ils en forment comme la lumière et l’ombre (1). »

11 avait dit en présentant au lecteur ses premiers poèmes :

Mes vrais vers ne seront pas lus (2).

Et je ne sais rien de plus pathétique et de plus touchant que cet aveu, ni qui donne une idée plus complète de la vanité de

ce travail littéraire auquel l’écrivain passe sa vie.

Il y consacra la sienne, s’acharnant à la poursuite de cette précision parfaite qui, à son jugement, lui échappait toujours.

difficultés à rendre certaines nuances ; et, comme j’y tiens d’au-

tant plus que ce sont des nuances, je me donne beaucoup de . mal. Ajoutez à cela que je veux tout dire simplement, et la.

«J’achève mes Soliludes, écrivait-il en 1868. J'éprouve de grandes

simplification du style est une complication de la besogne (3). ». En 1874, avant la publication des Vaines Tendresses, mêmes |

tourments, même labeur, « Mon bureau a l'air d’une usine, tant j'y suis actif... Avec les efforts que je fais, je devrais produire bien davantage ; mais la production facile n’est pas mon fait, et je ne la comprends pas. Elle suppose dans l’écrivain une chance continuelle dans le jeu de l’expression, ou une négligence peu digne : il faut le génie ou l'absence de scrupules pour aller si vite (4). » Les scrupules, ce n’est pas lui qui en aurait

manqué ; et s’il avait regardé les manuscrits de nos grands écri-

vains de toutes les époques, il aurait compris jusqu’à quel point Buffon a raison, tout au moins en matière de style, de définir le génie une longue patience. Les siens sont quasi indéchiffrables.

(1) Pensées, à la suite du Journal intime.

(2) Stances et Poèmes : Au lecteur.

(3) Lettres à une amie.

(4) Zbidem.

» L’amicale libéralité d’un de ses héritiers littéraires m’a permis … d’y jeter les yeux. Je les ai vus ; mais je lui laisse le soin de les décrire. « Dans ces brouillons tatoués de retouches, dit M. Hémon, pleins de mots biffés, surchargés, grattés jusqu’à devenir à peu … près indéchiffrables, tout trahit le labeur douloureux d’une composition difficile. » On les trouve mélangés dans de modestes __ cahiers aux notes de son Journal intime et à des esquisses en prose sur des sujets d'ordre philosophique. « En feuilletant ces cahiers, poursuit M. Hémon, on est frappé du contraste maté-

riel que présentent entre elles des pages écrites parfois dans la

même journée. Tout ce qui est intime, non destiné à toucher le public, est écrit avec une aisance merveilleuse ; l’écriture

court, souple et belle, sans une rature, et le style n’en est parfois

que de meilleure qualité. Mais plus loin, qu'il s’agisse d’un essai

de dissertation sur tel point de doctrine..., ou du brouillon d’un

poème recopié deux ou trois fois avec ses versions différentes et ses multiples retouches, le texte change aussitôt d’aspect ;

il devient biscornu, zébré de traits raturant motsoulignesentières,

- campé à la diable dans un coin de page... brouillé parfois jusqu’à

tourner au grimoire : un vrai chantier (1) !»

Iln’'y a là rien d’extraordinaire. Le fait se reproduit sur tous les brouillons de tous les grands écrivains, car l’art d’écrire,

surtout pour les maîtres, n’est pas un art facile. L’intéressant

est moins de le constater une fois de plus que d’examiner dans

quel sens ces retouches ont été faites, afin de saisir autant que

possible les règles qui ont dirigé le poète dans son travail. La

principale, conformément au principe posé par Sully Prudhomme lui-même, est le souci de la justesse. Il s’en est expliqué à propos du Vase brisé, qui est une des premières pièces où il ait donné à la forme une attention iminutieuse. « Je ne l’ai pas improvisée, dit-il : la feuille où je l'ai écrite était couverte de ratures ; ét pourtant il n’en est aucune qui m'ait été suggérée par un sentiment plus triste ; c'est la sincérité même de ma tristesse

(1) Camille Hémon, Quelques réflexions sur les manuscrits lilléraires de Sully Prudhomme (Nos Poëles, n° 3, 19 décembre 1923).

L'ART : L'EXPRESSION rom

qui m'obligeait à des corrections répétées pour en atteindre l'expression exacte ; la difficulté de rencontrer le mot absolument juste me faisait sentir les moindres nuances qui distinguent les termes, et par conséquent les intimes caractères du chagrin

. dont je souffrais (1). » Mais à côté de cette règle fondamentale,

il y en a d’autres, que l’étude des manuscrits permet de découvrir. M. Hémon a bien voulu, très obligeamment, relever pour moi les variantes d’une des plus belles pièces des Soliludes, celle qui est intitulée le Cygne. Je vais, non pas les passer toutes en revue, ce serait une occupation aride et fastidieuse, du moins signaler les plus caractéristiques et essayer d’en dégager l’intérêt.

La pièce a été composée en 1864 ; elle a subi une dernière revision en 1868, au moment de la mise à l'impression. Elle appartient, — rencontre assez curieuse, — à ce genre pittoresque ou descriptif pour lequel Sully Prudhomme se sentait naturellement peu d’inclination, mais auquel il lui arrivait en ce tempslà de sacrifier, sous l'influence de ses amis du Parnasse. Elle est composée de la façon la plus simple. Dix vers décrivent le cygne nageant sur les eaux; douze nous convient à le suivre dans ses navigations le long des bords ombreux du lac

ou dans son milieu éclatant de soleil ; dix le montrent, au soir,

endormi sous les étoiles. Le poète n'est pas arrivé du premier coup à cette simplicité. Il avait tout d’abord mis à la description

proprement dite un bref préambule :

Le cygne solitaire est heureux, car ses jours Imitent sa mollesse et sa grâce en leur cours...

Ces deux vers, chargés de termes abstraits, amortissaient, d'avance, en s’efforçant de la préparer, l'impression qu'il se

proposait de produire. Il les a, très heureusement, supprimés.

Sans circonlocutions superflues, dès le premier mot, il nous

3 { ne nent poétique, Introduction : Leïtre à Mounet-Sully, du 6 novem=

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