HET FRS
« Le noble poète cher », le voyageur nouvellement revenu j ie d’Italie auquel il est fait allusion dans ces vers, c’est Georges Lafenestre, dont Sully Prudhomme avait fait sans doute la con- ‘ : naissance au Quartier latin, et qui l'avait introduit à la Con- férence La Bruyère. Une étroite intimité, que la mort seule put rompre, s’était nouée tout de suite entre ces deux jeunes
gens, âmes également nobles, également enthousiastes, éprises également de poésie et d’art. À plusieurs reprises, — j'aurai
l’occasion d'y revenir, — leurs vies se trouvèrent mêlées. Leur
ARE Ne ai
spondance, sur. laquelle il m'a été" permis, par la libéralité j M. Pierre Lafenestre, de jeter les yeux, en même temps qu ’elle révèle deux belles natures, fournit sur la biographie et sur les aspirations littéraires de Sully Prudhomme de très précieux À renseignements que j'utiliserai en leur lieu. Pour l'instant, je me contenterai d’extraire d’uné lettre adressée par lui à Lafe- nestre, sous la date précisément de 1862, quelques lignes qui. Æ donneront mieux que de longues explications la nuance cHRSIe de leur amitié.
- Mon cher Georges, je vous remercie de votre atfetüeuse lettre et de la A Hoano proposition que vous me faites pour lundi ; je l’accepte de grand Cœur, ce sera journée complète (1)... Je ne m’appartiens pas de corps et ne suis à 4 vous que de cœur ; j'ai cependant arrangé toutes choses pour être libre lundi. J'ai travaïllé, j? en. ai rimé long, trop long peut-être pour le cadre de la Revue : fil s’agit de là Revue Contemporaine, où Lafenestre s’efforçait de le faireens » trer]; vous en jugerez. Ah oui ! rimons, et rimons de concert ; allons deux à oh deux et de front comme les vers puissants. Mon cher petit, il faut s aimer 3 2 beaucoup pour se consoler un peu. J'ai rencontré Decrais aujourd’hui. J’ignorais qu’il fût auteur du rapport sur les travaux de la Conférence; je sr n’ai donc pu le remercier, je le ferai lundi. La communauté d'inspiration qu'il ÿ a signalée entre nous doit nous encourager, car deux folies ou deux sottise nese rencontrent ordinairement pas ; la vérité seule, qui est le grand chemin (hélas ! si mal entretenu par l'édilité littéraire), permet ces rAppiecnes < ments spontanés (2)...
mi eLa sympathie naturelle, qui a avait dès le premier aborti ,
attirés l’un vers l’autre, s'exprime avec une juvénile et cordiale ; chaleur dans ces lignes de Sully Prudhomme. La contre- te s’en trouve dans un sonnet que Lafenestre écrivit pour son ami, le 24 juillet 1862, sur une table du café de Buci, au sortir “ peut-être de cette séance de la Conférence La Bruyère, où le
€ discours » que j'analysais tout à l’heure avait recueilli d’una-
nimes applaudissements. HE NaR à me À Sully Prudhomme | 7 ; UP AE Salut et adieu
Au Quartier lalin, en écoulant ses premiers poèmes.
Comme une vierge prête aux douceurs du baiser, Qui s’agite au hasard sur la terre ingnaue,
He oi Le lundi était le jour de réunion de la Conférence La Bruyère. EE 12) Lettre Date OHPREMAUES par M. Pierre Datonestre. l'UE
L fi 3 NA
Donna dont € aux grands bois, à Ja terre, à la nue, L’amant, le bel amant qui saura l’apaiser,
Sur des gouffres d’ennui trop longtemps suspendue, Se débattaït hier notre jeunesse en deuil,
Cherchant dans l’ombre sourde une main étendue Pour remonter au jour de son premier orgueil.
Le ciel n’est pas fermé : Dieu peut toujours descendre. Lorsque j'ai pu te voir, lorsque j’ai pu t’entendre, Comme un arbre au printemps mon être a frissonné
Un éclair d’ espérance a calmé la tempête ; À cet appel viril j'ai redressé la tête :
Cueillez tous les lauriers, notre poète est né 1{1)
, Ce n’est pas seulement « l'affection mâle et solide de grand frère »,— il était de deux ans plus âgé, — le « véritable culte »
de Lafenestre pour Sully Prudhomme, ni la justesse et ia péné-
tration de son sens littéraire, que ces vers nous révèlent, c’est l'impression de la Conférence tout entière. Dans cet étudiant sérieux et doux, elle reconnut un vrai poète, elle le lui dit, et
en le lui disant, elle lui donna le courage de l'être. Il n’en faut |
pas douter, c’est dans ce milieu intelligent et généreux, dans cette atmosphère saine et chaude, que s ’est épanoui le talent ‘de Sully Prudhomme ; c’est à ces jeunes gens que nous le devons. Après leur avoir lu ses vers, il s ’enhardit à les faire entendre à
d’autres, à les réciter quelquefois dans les salons où il fréquentait, non sans faire violence à une sorte de pudeur qui le détour-
nait de le faire. « Lecture de mes vers, mon supplice, écrit-il
dans son Journal, le soir d’un certain HHetcte de 1862. Lire des
vers dans un salon m'a toujours paru prétentieux. Un livre est
une confidence qu’on dit tout bas à l'oreille du lecteur ; la
. lecture publique est impertinente, impudique. Confier tout bas son cœur à vingt personnes, ce n’est pas la même chose que de
le leur livrer tout haut ; on voudrait qu’elles ne pussent pas se . communiquer leurs impressions. Tous les poètes ont senti cela,
du moins à leur début ; plus tard il paraît qu’on perd toute ver-. S
(1) Gité par Léonce Bénédite dans la notice sur Georges Lafenesire (1837-: “
1919) qui sert de préface à l'ouvrage posthume de Lafenestre : Le Louvre, Fiammarion, Lapina, éditeurs.
Pa
Un temps vint où, dans les réunions mondaines auxquelles il
gogne, et que la nudité ne coûte plus... » Elle lui coûta toujours. de
de %
7 pas très réconfortant. « Je suis allé à la Revue des Deux Mondes,
ne pouvait s'empêcher de prendre part, tout en grommelant
Li 3 À : :n - quelque lustre au nom qu’il portait, nom obscur, dépourvu de
contre le temps qu’elles lui faisaient perdre et la fatigue qu’elles lui imposaient, on ne lui laissa pas de repos qu’il n’eût récité quelques-uns de ses vers. Combien de maîtresses de maison lui demandèrent-elles, à titre de faveur insigne, de dire à leurs invités le Vase brisé ? Elles ne se doutaient pas que si l'homme du monde s’exécutait, après les résistances d’usage, le poète grondait en dedans à la pensée de débiter une fois de plus cet éternel 4 pot cassé » qu'il avait fini par prendre en horreur.
. « Qu'il se brise sur leur nez, ce vase l» s’écriait-il dans un accès de fureur (1). Mais, en 1862, il ne connaissait pas encore les
inconvénients de la célébrité. Il faisait de son mieux pour donner
prestige, et capable à lui seul, en un temps où « Monsieur Joseph Prudhomme » était dans toute sa gloire, de ridiculiser un poète, si celui-ci n’avait eu par bonheur à y joindre ce surnom deSully,
hérité de son père, qui en corrigeait la physionomie par trop RET bourgeoise. Sur le conseil de Lafenestre, on l’a vu, il envoyait des vers à la Revue Contemporaine. Il en envoyait aussi à la : Revue des Deux Mondes, et, après un délai raisonnable, ne voyant rien venir, il se hasardait à se rendre de sa personne. à aux bureaux du périodique, pour s’enquérir du sort que Buloz réservait à son manuscrit. Le résultat de cette démarche n’était “a
écrit-il dans son Journal en octobre 186%, certain d’un échec qui n’a pas manqué. M. de Mars [le secrétaire de la rédaction] s’est un peu déridé ; sa note était sévère, il ne m'aurait pas écrit si franchement, m’a-t-il dit. Il me semble qu’il m'a encouragé Hg à lui faire un autre envoi, si tant est que M. de Mars puisse où daïgne encourager. Je crois que j'y arriverai, mais le temps me manque : ce sera long.» Ce fut même sans doute plus long . qu'il n’avait pensé, car c’est seulement en 1870 qu'il força l’en-
{1) Voir les Leïtres à une amie.
heureusement, on lui faisait meilleur accueil. La Revue Nalioss nale el Etrangère avait été fondée, peu d’années auparavant, 00 par l'éditeur Charpentier. Elle avait pour rédacteurs des écri- Fh vains comme Taine, Boutmy, Lanfrey, de Pressensé, Mézières,
Eugène Yung, des poètes comme Théophile Gautier, Baudelaire, Louis Ménard. Elle inséra en 1863, de Sully Prudhomme, un grand poème intitulé L'Art, qui, après avoir été fortement
remanié, a définitivement pris place dans son œuvre, et, en
__ 1864, ce Chœur polonais dont il avait donné lecture d’abord Eve
Ja Conférence La Bruyère. Débuts modestes, mais honorables, ‘qui avaient fini par être oubliés de l’auteur lui-même. A un :. 5 journaliste qui lui demandait en 1888 où avait paru sa « toute | première œuvre imprimée », il déclarait ingénument « n’en
= qu’il n'avait rien fait paraître du tout avant la publication de
son premier volume. « À quoi bon, ajoutait-il, exhumer ces élucubrations juvéniles ? » On estimera, sans doute, après les
citations qui ont été faites plus haut, que l’excellent poète avait vraiment, comme il s’en est plaint bien des fois, une très mauvaise mémoire ; ét peut-être m’excusera-t-on d’avoir remis au jour ces essais de jeunesse, s’il n’y a rien en eux qui ne soit de nature à servir, au point de vue strictement littéraire, la bonne renommée de leur auteur. Ils nous révèlent un poète déjà maître de sa forme, s’il n’est pas encore tout à fait rompu à son métier, et qui n’a que peu de chose à faire pour atteindre toute la per- fection dont il est capable. Il ne lui faut pour cela que se débarrasser de certaines habitudes de développement ou de style. un peu surannées, épurer son goût, moderniser son art. C’est ce qu’il commence ‘à faire vers 1863 ou 1864, en sortant du demijour propice de la Conférence La Bruyère, et en se mêlant plus largement au NUE REEE patate contemporain.
avoir pas gardé le moindre souvenir ». Même il lui semblait bien
Les années soixante, dans l’histoire de la poésie face au xixe siècle, marquent un renouvellement, sinon une, Renaissance. Après avoir produit deux ou trois grandes générations | de poètes, le romantisme, passé 1840, était épuisé. Les uns après les autres, les maîtres s'étaient tus. La plupart des dis- ciples qui essayaient de continuer leur tradition copiaient plus volontiers leurs défauts qu'ils n’imitaient leurs qualités. Ils étaient négligés comme Lamartine, obscurs comme Vigny, grandiloquents comme Victor Hugo, impertinents ou déclama teurs comme Alfred de Musset. Le plus souvent, ils n’étai même pas cela ; ils se complaisaient dans un prosaïsme de pensé À et de style qui était la mort de toute. poésie. Seuls, quelques Â
Fi ARS du grand art : Théodore de Le Théophile Gau ter, Papoeene, Leconte de Lisle. C’ “ sur eux que se mode
contre une décadence trop de Een acceptée. Leurs points de ralliement, on le sait, furent, successivement ou simultanément, les bureaux de la Revue Faniaisisie, fondée en 1861 par. re Catulle Mendès, son appartement de la rue de Douai, le salon de 1, la marquise de Ricard, celui de l’excentrique Nina de Villard. Peu à peu ces apprentis en quête d’un maître se groupèrent
d’instinct autour de Leconte de Lisle ; ils se retrouvaient aux 7 | samedis du boulevard des Invalides ; ils y venaient prendre le … mot d’ordre de leur chef, ils se lisaient leurs ouvrages, ils affer- - missaient leurs principes, et c’est sous le patronage de l’auteur des Poèmes antiques et des Poèmes barbares qu’en 1866 ils pu-
blièrent, chez l'éditeur Lemerre, l’anthologie qui devait donner \ son nom à l’école : Le Parnasse contemporain, recueil de vers
nouveaux.
Si l’on en croit Pie Mendès, qui fut le premier à raconter
nou du groupe, Sully Prudhomme aurait été un de ses OU
À ra rit
adhérents de la première heure. « C’est dans le bureau de la Revue Fanlaisiste, affirme-t-il, que j'ai vu Sully Prudhomme pour la première fois. Il venait offrir des vers au premier journal parnassien (1).» En dépit de leur précision apparente, ces souvenirs sont-ils inexacts ? ou bien la Revue Fantaisisie ne trouvat-elle pas assez de « fantaisie» aux vers de ce débutant « doux, calme, grave, vêtu avec une correction qui, pour un observateur subtil, aurait pu être le. pronostic déjà du futur habit à palmes vertes » (2) ? Toujours est-il qu'aucun des sommaires imprimés
sur la couverture, rose et glacée comme unbonbon, delarevuette,
ne portele nom de Sully Prudhomme. Ilest peu probable également qu'il ait jouésonrôle dans les soirées turbulentes où les invités de Nina de Villard, après avoir interprété entre eux quelque drame romantique, appelaient aux honneurs du pavois et élevaient sur leurs épaules les plus applaudis des acteurs et même la maîtresse de maison. Il n’est pas douteux au contraire qu'il fut
parmi les invités de la générale de Ricard, car le fils de celle-ci,
Louis-Xavier de Ricard, l’auteur des Chants de l’ Aube, est, avec José-Maria de Heredia et Georges Lafenestre, le seul des poètes de sa génération auquel, dans son livre de début, Sully Prudhomme ait dédié des vers. Sans doute est-ce par l’intermédiaire de ses deux confrères et émules de la Conférence La Bruyère qu'il fut introduit chez Leconte de Lisle. Heredia, passionné pour les paysages tropicaux des Poèmes el Poésies (le recueil intermédiaire entre les Poèmes antiques et les Poèmes barbares, fondu depuis avec eux) qu'il avait lus, relus et imités pendant son séjour à Cuba, de 1858 à 1861, s'était bien juré, dès son retour en France, de faire la connaissance du maître, et dès 1863, j'ignore par quel moyen, il y avait réussi (3). Peutêtre, en se fondant sur une note du Journal intime, y a-t-il lieu
de dater du samedi 6 février 1864, l’entrée de Sully Prudhomme
dans le cénacle parnassien. S'il venait, comme les autres, cher-
[1) La Légende du Parnasse contemporain.
(2) Tbidem.
(3) Voir Miodrag Ibrovac, José-Maria de Heredia, sa vie, son œuvre. Paris,
22 à souhait. Leconte de Lisle daigna S ’intéresser à à une cor- he
rection que Sully se proposait defaire à son sonnet de l’ Ombre,
eb ne ménagea point au nouvel adepte les formules lapidaires Te dans lesquelles il enfermait sa doctrine. Le jeune homme s’en alla #
enchanté de son hôte et de lui-même. Il avait eu pour ses vers
l'approbation du maître ; il l'avait entendu exalter la dignité
des lettres, traiter de criminels ceux qui les tenaient en mépris, et il était fier de s’être rencontré avec lui sur ce point, que « l’ ar- tiste doit produire selon sa forme et attendre la sympathie des
hommes », entendez ne faire, en vue du succès, aucune concession à la mode; aucun sacrifice à la médiocrité. Sur ce point, ces deux nobles esprits ne Dre manquer du premier coup de de __ tomber d’accord. Gi Sully Prudhomme revint aux modestes soirées du boulevard des Invalides. Il y lut, nous dit-on, le Vase brisé et la Grande
QOurse. Il ne s’y montra pas aussi assidu que son ami Heredia. Tandis quecelui-ci, à moins qu'il ne fût éloigné de Paris, était
« un fidèle», Sully, dès 1865, se faisait «rare», si nous en croyons une lettre du même Heredia à Lafenestre (1). Les deux hommes,
— je veux dire Sully Prudhomme et Leconte de Lisle, — étaient- a ji
ils absolument sympathiques l’un à l’autre ? Il semble que Sully Prudhomme ait déchaïîné, à l’occasion, la redoutable ironie. x Ÿ
de son illustre confrère. Et Fe deux poètes ne $ ’entendaient
; peut-être pas non plus parfaitement. Sullyse félicite à l’occasion,
dans son Journal, de « partager », sur telle ou telle question de
technique, « l’opinion de Leconte de Lisle ». Mais d’ autres fois
il se rend compte que ses idées en matière de poésie ne sont pas
orthodoxes, et il est bien obligé de s’avouer à lui-même que
« Leconte de Lislen’approuverait pas absolument» telle définition de la description poétique qu’il vient de se donner. Il ne paraît pas d’ailleurs s’en être autrement affecté, car il n’était pas un
littérateur à la suite. Tandis que la plupart des poètes du Par-
F nasse, à commencer par Coppée en 1866 pour finir par Heredia
(1) Miodrag Ibrovac, ouvrage cité.
tx:
en 1893, ont dédié leurs vers — surtout leurs premiers Vers —.
à Leconte de Lisle, Sully Prudhomme, — fait remarquable, —
n’a pas inscrit une seule fois, ni en tête d’un recueil, ni même en
tête de la moindre pièce, un nom que pourtant il vénérait. Qu’estce à dire, sinon qu’il n'avait pas le sentiment d’avoir réçu de
l'auteur de Bhagavat ou de Khirôn la révélation de la poésie ? Elle lui était venue d’ailleurs, de ce Musset que le chef de l'Ecole
Parnassienne traitait volontiers de « poète médiocre » et d’ «artiste nul», mais qui, pour Sully Prudhomme comme pour Taine, comme pour tant d’autres jeunes gens de cette époque, ébait la grâce, la fantaisie et la poésie même. Pour lui, Leconte de
* Lisle était un maître ; il n’était pas son maître ; il n’était que son aîné : son grand aîné, si l’on veut. C’est par un sentiment de
double déférence et pour l’âge et pour le talent, que le poète des Väines T'endresses se refusait en 1879 à entrer en compétition avec Leconte de Lisle aux élections académiques. « Caro et d’autres, écrivait-il alors, voudraient que je me présentasse, pour pouvoir m'opposer à Leconte de Lisle, s’il posait de nouveau sa candidature ; mais je ne puis accepter cette situation ; je ne puis faire échec à Leconte de Lisle qui est mon ancien(1) ». Au reste, bien loin de nier la dette de reconnaissance contractée par tous les poètes de sa génération envers leur glorieux patron, il se plaisait à la reconnaître, et dans toute son étendue. De Rome, en 1866, il écrivait à Coppée, qui venait de lui envoyer son Reliquaire : « Ce que nous devons tous à Leconte de Lisle, pour la conscience d’expression, la fierté du vers, et, pardonnezmoi ce mot trop discrédité, pour la noblesse de la pensée, est incalculable. Aussi ai-je vu avec joie que vous lui ayez dédié votre livre, hommage auquel Lafenestre et moi nous nous associons de tout notre cœur (2)... » On sent dans quel esprit et de quel geste il s'y associait, sincèrement, franchement, sans rien sacrifier de son indépendance personnelle et comme en un salut de puissance à puissance.
(1) Lettres à une amie.
(2) Cité par Jean Monval, François Coppée eiles Parnassiens (Revue Hebdomadaire, août 1912).
| Pas De qu'iln ra été proprement un Été de Su de Liste, : ly Prudhomme : n’a “e un pur Parnassien, un Parnassien de |
aux trois Parnasses Li R RSC Mais nul n'ignore qu ces trois recueils ont groupé des écrivains de générations différentes, dont la poésie ne relevait ni de la même technique, ni du même idéal. Lors de la reprise d’Hernani au Théâtre-Français, le 20 juin
1867, il signa avec les plus brillants représentants de l’école nouvelle, avec Coppée, Dierx, Heredia, Lafenestre, Mérat, Silvestre, Theuriet, Valade et Verlaine, l'adresse qui fut envoyée 5 à l’exilé de Guernesey (1). Il fut pendant toute sa vie en relations 5 inégalement suivies, inégalement cordiales, avec les poètes dont
je viens de citer les noms. C’est dans cette mesure, parce qu’il
fut leur contemporain et leur ami, qu’on peut admettre qu'il - fut Parnassien. Catulle Mendès a eu le mot juste, — d'autant
. plus juste qu’on lui donnera un sens plus large et plus vague, —
. quandil a dit de Sully Prudhomme : « C’est un des nôtres ». Mais 4
c'est vraiment forcer les termes et jeter la confusion dans les esprits que de prétendre, comme Emmanuel des Essarts, que la doctrine parnassienne est entrée à l’Académie avec François Coppée, Sully Prudhomme et José-Maria de Heredia. Empressons-nous de reconnaître que, sous la plume conciliante du bienveillant des Essarts, la doctrine parnassienne se résume en. formules très bénignes, aussi peu compromettantes que pos-
sible : « accord de 4 tradition avec la nouveauté, harmonie de
la forme et de la pensée, romantisme classique (2).» Pour ce
qui regarde Sully Prudhomme, on reconnaitra sans doute que
son témoignage, en pareil cas, vaut bien celui de tous les critiques. Or, ce témoignage il l'a donné à plusieurs reprises, non pas publiquement et dans un livre, mais, ce qui vaut mieux, dans des lettres intimes où il pouvait parler à cœur ouvert. Dès
0 866, dans la même lettre à Coppée que j'ai citée plus haut, IL
(1) Ibrovac, ouvrage cité.
(2) L'Ecole Parnassienne, son histoire et sa doctrine (uns Bleue,5 juillet
Ve
k tee nettement sa DO par rapport. aux PURtes de son temps. « Ce qui me plaît dans ces pièces, lui disait-il, n’est peut-
être pas ce qui vous a valu le plus d'approbation, car je m'attache
aux sentiments les plus simples, à l'expression la moins tour- mentée, tandis que la science des procédés et la recherche des cs profondeurs inexplorées de la corruption moderne semblent surtout préoccuper les poètes actuels. Je me garde de criti- quer des tendances qui ont leur raison d’être, mais je vais où
se portent les miennes (1)». Dès 1869, il se tenait volontairement
à l'écart. Le jour où Mme Agar récita à l Odéon, parmi d’autres œuvres des poètes du jour, la Première Solitude, il s’abstint de paraître au théâtre, où tout autre eût couru humer une légitime bouffée d’orgueil. Il n’était pas retenu seulement par son horreur instinctive pour les assemblées, dès qu'elles deviennent ‘foules, mais par le naturel dédain et l'aversion réfléchie d’une âme
délicate et fière pour toutes les manifestations grégaires et les
coudoiements de la camaraderie. « Tous mes confrères étaient
là ; or je les aime mieux un par un que tous à la fois ; mon faible
tempérament moral ne supporte pas une si forte douche de génie. Puis rien n’égale mon indifférence pour la gloriole et les coteries.
Je consens à être un Parnassien sans le savoir ; mais qu’on
m'oblige à être sciemment quoi que ce soit qui ait un nom
commun et à professer une foi qui ait un dogme défini, c’est ce
qui m'ennuie (2).» Encore quelques années, et il ne voudra plus être un Parnassien du tout. « Un article “intéressant sur moi,
écrit-il le 27 août 1877, a paru parmi les Noles et Impres-
sions signées N., dans l'avant-dernier numéro de la Revue Politique el Lilléraire. Je passe encore là pour un Parnassien ; c’est Tâcheux (3). » Après une déclaration aussi formelle, il ne faut
plus songer à maintenir Sully Prudhomme sur la liste du Parnasse. Il s’est mêlé au groupe, il n’a pas été de l’école ; il s’est
formé en marge d'elle, DS et en dehors ; sous quelles
{1) Jean Monval, article cité.
(2) Lettres à une amie.
(3) Zbidem.
d lysé ses sentiments et ses idées, à caractériser son art.
Pour l'instant, tenons-nous-en à ce que nous avons eu, preuves en main, l’occasion de constater. C’est de la Conférence La sis qu'est sortie la j jeune réputation de Sully Prudhomme ; c’est dans cette réunion de jeunes gens graves, réservés, labo- - rieux, un peu doctrinaires, qu'il a trouvé la société qui convenait - le mieux à son tour de caractère comme à la nature de son esprit. C’est là qu’il a rencontré enfin les amitiés dévouées et agis- santes. C’est Guillaume Guizot, « l’âme de la Conférence », qui s’enthousiasme pour ses poésies, et le presse de les publier. . C'est Jules Guiffrey qui lui déniche un éditeur en la personne - d’un libraire du boulévard Saint-Martin, Achille Faure, «homme . . intelligent et aimable, nous dit-on, qui fit d’ailleurs peu après
faillite. » Notons en passant que ce ne fut pas sa munificence
à l’égard du jeune poète qui le ruina : « Je me suis arrangé pour mon volume avec Achille Faure, écrivait Sully à Lafenestre . le 15 février 1865, à des conditions médiocres : je paie les frais, et il ne me reste pas grand’chose sur le bénéfice témérairement présumé de la vente. Je n’ai du reste rencontré aucun obstacle du côté de ma famille, et je n’ai qu'à me louer de la générosité toute paternelle de mon oncle. J'ai corrigé les premières épreuves, et j'espère voir mon livre paraître au commencement du mois * prochain (1). » Enfin, c’est Gaston Paris qui se chargea de: «lancer » l’ouvrage. Paris, comme chacunsait, fut, pendant toute - la vie de Sully Prudhomme, un de ses plus intimes et fidèles amis. Il fut plus encore, le confident de sa pensée et de ses projets, son Aristarque, comme on disait jadis, le « censeur
Hénces et par He travail de l’esprit, c’est ce que nous essaye. rons de préciser lorsque nous en serons venus, après avoir ana-
wwe
solide et salutaire » dont Boileau, qui ne manquait pas de bon
sens, recommandait instamment aux poètes de faire choix. Sully avait, avec juste raison, dès 1862, la plus haute idée des talents et de l'avenir de Gaston Paris : « Belle intelligence, mémoire étonnante, amour de l’étude : n'est-ce pas assez pour
(1) Lettre inédite communiquée par M. Pierre Lafenestre.
4 élever au premier rang ? (1) » Il regrettait seulement qu’il EN
manquât « de génie créateur » et qu'il se fût voué au métier de critique. Mais comme tel, il l’appréciait fort. Il n’a jamais rien publié qui n’eût d’abord passé sous les yeux de son ami. Il avait en lui « la confiance la plus entière, surtout pour la logique de la composition (2)». Qu'il s’agît d'un sonnet,ou qu'il s’agît d’un grand poème, Paris épluchait le manuscrit avec la même conscience qu’il eût apportée à l’examen d’un texte du xrie où du xrr1e siècle. Il le renvoyait à son auteur « plein de notes et de cri-. tiques fort justes, disait Sully Prudhomme, à propos d’une de ses œuvres ainsi passée au crible, — c’est la Révolle des Fleurs, — mais de nature à me faire remettre le poème au tiroir pour longtemps (3) ». Ces critiques étaient présentées sans circonlocutions ni ménagements. « Gaston est brutal (4) », déclarait piteusement . le poète. Mais il n’en était pas moins enchanté de posséder un tel conseiller, si clairvoyant, si franc, si dévoué et si sûr. Et il avait bien raison. Qui sait si autrement sa carrière littéraire se fût déroulée avec le même succès ? C’est Paris, qui, en 1877, le pressa de solliciter les premières récompenses académiques. Le poète qui n’avait ni ambition de ce genre, ni entregent, ni goût pour l'intrigue, se faisait tirer l'oreille. Toutes ces affaires ÿ ennuyaient. « Il paraît, lui écrivait Paris, qu’on trouve étrange que tu n’aies pas concouru pour les prix de l'Académie ; si c’est vrai, c'est d’une rare bêtise... » Déjà même, il l’engageait à viser plus haut : « Puisqu'il y a une Académie française, il faut en être (5) ». Il lui traçait la conduite à suivre ; il lui indiquait Îles gens à ménager, les démarches à faire, les invitations à accepter, : les.salons à fréquenter, et, au besoin, pour être bien sûr qu'il y allôt, il l'y conduisait.
En 1865, il n’était pas encore question d’entrer à l’ Institut. « Ah ! nous ne pensions pas alors, écrivait longtemps après
(1) Journal intime.
(2) Leïtres à une amie. (3) Ibidem.
(4) Ibidem.
(5) Ibidem.
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de 9 hs ea a ARE
Lafenestre à Sully, aux Académies, aux décorations, aux pro-
“fessorats !» II s'agissait seulement d'obtenir, du grand critique . dont l’opinion faisait loi aux yeux du public cultivé et décidait . des réputations littéraires, quelques lignes dans une des colonnes
qu’il remplissait tous les lundis au Moniteur Universel. Gaston
Paris, à cette époque, avait déjà un commencement de notoriété dans le monde de l’érudition et des lettres. Ses premiers tra-
vaux philologiques l’avaient mis en rapport avec Sainte-Beuve. Il en profita pour lui recommander le livre de son ami. « Je remis le volume chez lui, dit-il, en l’accompagnant d’une lettre où je me permettais de lui en signaler les mérites. Nous attendimes longtemps son jugement (1). » Ce jugement parut enfin dans le Moniteur du 26 juin 1865. Après avoir analysé sommairement le contenu des Stances el Poèmes et cité quelques morceaux qui lPavaient particulièrement frappé, Sainte-Beuve caractérisait avec sa finesse accoutumée le poète en qui « la toute jeune et toute nouvelle génération littéraire » saluait «une de ses espé-
rances » :
M. Sully Prudhomme ne paraît appartenir à aucune des écoles aujourd’hui distinctes et définies ; il auraït plutôt la noble ambition de les concilier, d’en tirer et de réunir en lui ce qu’elles ont de bon. Habile à la forme, il ne dédaigne pas l’idée, et parmiles idéesil n’en adopte point d’exclusive.. Nousavons
affaire à un poète de talent, qui ne dit nonniàlascience,niàla philosophie,
ni à l’industrie, ni à la passion, ni à la sensibilité, ni à la couleur, ni à la Mmélodie, ni à la liberté, ni à la civilisation moderne. Que de choses ! Je m’expli-
ue bien par là que les feunes amis de M. Sully Prudhomme soient fiers jh
é lui. Notre estime, celle de tous les lecteurs est acquise au jeune poète,
Je suspends mon jugement sur l’ensemble, mon pronostic sur le lendemain *
fe me contente de demander, en général, à la poésie de M. Sully Prudhomme un peu plus d’air et de dégagement (2).
Ce jugement dont on ne peut qu’admirer, à soixante ans d’intervalle, la bienveillance éclairée et la parfaite justesse, ne con-
tenta pas pleinement les amis de Sully Prudhomme. Ils le trou-
vèrent « intelligent et sympathique », mais « bien froid » (3).
(1) Penseurs et Poètes : Sully Prudhomme.
{2) Nouveaux Lundis, tome X : De la poésie en 1865, 39 article. (3) Gaston Paris, ouvrage cité.
PE ERRS
| Joint à d’autres IC qui parurent x vers le ménte temps, il 'Xer Ça néanmoins sur la destinée du jeune poète la plus heureuse influence. Assurée dès lors que sa vocation était là, sa famille le laissa libre de s’adonner sans partage à ses goûts et à ses occu- #1 1% pations littéraires. On ne lui parla plus d’être notaire ; on le Hibéra du « servage de l’étude ». II n’avait plus que sa thèse de licence à passer : on le dispensa même d’achever son droit. On Jui mit d'autant plus facilement la bride sur le cou qu’un petit héritage, survenu fort à propos, l’affranchissait de la nécessité, pour un tempérament comme le sien écrasante, de gagner son pain quotidien. La période des débuts était finie. Désormais l'œuvre et la vie de Sully Prudhomme se confondent, et avant tout c’est l’œuvre que nous avons à étudier, en l'éclairant et à en la commentant au moyen de tout ce que de précieux documents, mis au jour depuis une douzaine d’années ou même encore inédits, nous apprennent sur les sentiments, sur la pensée, sur Vart de ce poète sincère, délicat et profond. | Rs