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par sa blancheur éblouissante et par cette légèreté moelleuse qui est comme une caresse pour l'œil. II à voulu exprimer en un n seul vers cette double impression et il a écrit :
Le duvet de ses flancs est pareil Aux fragiles flocons de la neige au soleil.
Mais ce mot de « flocons » convient, non pas à la neige qui est sur la terre, mais à la neige qui tombe, non par un jour de soleil, mais par un jour blême, sous un ciel gris, blanche, mais d’une blancheur amortie et terne. À « flocons » il a substitué « cristaux », et du coup on voit le champ de neige réfléchir la lumière de ses mille facettes. Maïs en dépit de la présence de l’épithète « fragiles », l'image, si elle a l’éclat du diamant, n’a plus le moelleux du duvet. L'écrivain se remet à la besogne :
Le duvet de ses flancs est pareil A la neige qui tremble et fond sous le soleil.
Mais des deux verbes auxquels il a recours, ni l’unni l’autre, pris en soi, n’est juste, et, réunis, ces deux à peu près ne suggèrent qu'une image indécise et fausse. Le plumage tremble, mais
non pas la neige ; la neige fond, mais non pas le duvet. Encore un effort :
Le duvet de ses flancs est pareil A des neiges d’avril qui croulent au soleil.
Tout y est cette fois, l'éclat et la légèreté, le moelleux et la blancheur, la couleur et le mouvement ; tout tient dans la mesure étroite de ces douze syllabes. Le poète peut poser sa prune et se déclarer satisfait.
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Cette recherche infatigable de la précision absolue est un des mérites éminents de Sully Prudhomme. Elle ne laisse pas d’avoir ses inconvénients. Il était le premier à les reconnaître, et les critiques qui s’intéressaient à sa poésie les lui avaient plus
L'ART : L'EXPRESSION d’une fois signalés. Paul Albert, notamment, lui avait recommandé de ne pas exagérer le goût de la précision et de la formule dans
ses poèmes philosophiques et scientifiques, de peur que des compositions de ce genre ne fussent accessibles qu’à un trop. . petit nombre de lecteurs. 4 Mais, ajoutait Sully en rendant compte de cette conversation, comme mon plaisir est de préciser et de formuler, je me corrigerai difficilement de cet excès (1). » Loin de s’en corriger, il s’y abandonna de plus en plus. C’est en - voulant à toute force être exact et précis, en n’admettant aucun flottement dans la pensée, aucun vague dans l'expression, qu'il a laïssé s’introduire dans certaines parties de son œuvre lyrique le prosaïsme et la sécheresse qu’on lui reproche souvent, sans
avoir toujours l’équité de reconnaître que ces défauts certains |
sont la rançon de ses qualités les plus rares et les plus originales.
Dans ses poèmes philosophiques et scientifiques, l’impossi-
bilité de se servir du vocabulaire technique de la philosophie et des sciences, dont l’utilité est hors de cause, mais qui au regard de l’art n’est qu’un langage barbare et un affreux jargon, et le désir de n’en pas moins exprimer dans toute leur rigueur les . vérités de cet ordre l’ont conduit à substituer aux termes propres, qu’il ne pouvait pas employer, des périphrases, ou à déterminer le sens des mots courants dont il usait dans leur sens scientifique, par des définitions qui, les unes et les autres, s’offrent à l'esprit du lecteur comme autant d’énigmes qu’il est invité à déchiffrer. L'espace nous est représenté comme :
; un vide ouvert de tous côtés,
Abîme où l’on surgit sans voir par où l’on entre, Dont nous fuit la limite, et dont nous suit le centre (2).
Ailleurs l'application de la trigonométrie au calcul de la hau-. teur des astres est résumée dans les trois vers suivants :
Mais la terre suffit à soutenir la base D'un triangle où l’algèbre a dépassé l’extase : L’astronomie atteint où ne ment plus l’azur (3).
(1) Lettres à une amie.
2) Le Zénith.
(3) Ibid.
du eue encore | poète, reculant devant le mot baromèlre, 4 nous montre les aéronautes $ AREA UE. ;
de Rte épiant l'échelle où se mesure 4° L’audace du voyage au déclin du mercure (1).
? nie Fes formules exactes et rapides . Voies entre re. pas- : L ges du même genre l’analyse par laquelle le philosophe était le caractère fatalement déterminé des actes que nous croyons k
Seul le plus fort motif peut enfin prévaloir :
ME Fatalement conçu pendant qu’on délibère,
Re se Fatalement vainqueur, c’est lui qui seul opère La fatale option qu’on appelle un vouloir.
En somme, se résoudre aboutit à savoir Quelle secrète chaîne on suivra la dernière Toute l’indépendance expire à la lumière, Puisqu’ on saisit HAUEeRE sitôt qu’on l’a pu voir (5)
Dans le Bonheur, la revue que fait Sully Prudhomme des progrès accomplis par l'esprit humain dans l’ordre philosophique etscientifique lui est un motif, qu’il a dû saisir avec enthousiasme, F de donner cours à son goût de définir et de formuler. Voici en onze vers, dont chacun appellerait au moins un chapitre de commentaires, un résumé du système de Leibniz :
Leibniz divise l’Etre en milliers de génies .
Qu'il fait miroirs du monde, obseurs, troubles ou clairs, Monades sans lien et cependant unies ;
Un Dieu, pour en former le meilleur univers, + D'avance en a réglé toutes les harmonies.
Locke n’avait chargé que les sens de pourvoir
Par leur lumière aveugle à l’œuvre du savoir ?
Leibniz, de ces flambeaux dénonçant l'indigence,
Y joint” l'éclair sacré né de l'intelligence.
(1) 2 Zénith.
8 Voir le chapitre vin.
(3) La Justice, VIS veille.
|11 voit les faits aux faits tent s'ONITI UN 1 Le Et l'existence ne au sein du devenir (D.
\ sont aussi eue courts, toute ta des découvertes faites . pi Franklin à Ampère dans le domaine de l'électricité :
Franklin provoque avec audace
Et désarme, savant héros,
De la foudre qui le menace, : FER . Dans son piège aigu, les carreaux ;
I] lui trace en maître sa voie,
La force à ramper et la noie,
Sur l’ambre le vol d’un duvet
Trahit qu’en bas elle couvait ;
Un disque de cire ou de verre
Ose imiter le bras du Dieu
En qui l'humanité révère
L'auteur du tonnerre et du feu !
Puis par une vertu nouvelle
Dars l'éveil d’un muscle endormi,
La foudre éparse se révèle,
Silencieuse, à Galvani.
Franklin l’annulait terrassée ;
Volta la gouverne amassée ;
Ampère fait d’elle un aimant
Et dans sa vitesse fidèle
Prépare à la pensée une aile
Qui ceïnt la terre en un moment (2),
où di du pératonnerte et de la machine électriq * des fameuses expériences sur les grenouilles, de la pile, de l’é Jectro-aimant et du télégraphe. De tels passages excitent une - curiosité d’un certain genre’; on continue pour voir si l'auteur 1 tiendra la gageure jusqu’au bout, s’il se tirera aussi bien d’af-
faire en ce qui concerne la chimie, la botanique ou la médecine. Mais ils ne laissent après eux que l'impression pénible d’un gros 4 effort ENEEE en vain.
(n) Le Bonheur, V, La philosophie antique.
ë à Le Bonheur : ÿL, Les Sciences.
V2 | SUELY PRUDHOMME
La science a formé et gâté le style de Sully Prudhomme. Elle a, si paradoxal que ce résultat puisse être, favorisé l'essor de
. son imagination. Cette faculté n’existait pas chez lui à un degré
extraordinaire. On s’en apercevrait, s’il ne l’avait dit lui-même bien des fois, à la complaisance avec laquelle il accueille les images qui se présentent toutes faites à son esprit, particulièrement les comparaisons mythologiques. On est étonné de voir combien on rencontre, à toutes les époques, dans sa poésie, de sujets allégoriques ou de simples comparaisons empruntés aux légendes antiques : dans les Siances el Poèmes, Hermaphrodite, Pan, Silène, la Néréide ; dans les Epreuves, les Danaïdes ; dans les Vaines Tendresses, le Lit de Proeusie ; dans le Prisme, La
bonne nourrice ; sans parler de ce poème entièrement mytho-
logique qui s'appelle les Ecuries d’Augias. Veut-il donner l’idée du repos absolu auquel il aspire, il se voit transformé en « un Terme habitant sa gaine avec plaisir (1) ». Encore l’image, ici, est-elle pittoresque ; ailleurs elle ne sera guère, selon la pure tradition classique, qu’un ornement du style. Veut-il exhorter l’humanité à l’action ?il donne la parole à Atlas que le labeur effroyable qu’il endure à porter le monde sur ses épaules autorise assurément à sommer les autres de se mettre au travail (2). Veut-il louer dignement les bienfaits dont notre époque est redevable à Pasteur ? il en fait« un nouvel Hercule », vainqueur de «cette hydre invisible » qu'est la maladie (3). Il semble qu’on trouve chez lui quelque survivance d’un tour d’esprit qui fut trop cher aux poètes de l’époque impériale.
La préoccupation continuelle qu’il avait des choses scienti-
fiques l’a heureusement tourné vers d’autres objets. Elle a ouvert
(1) Les Epreuves : Repos.
12\ Ibidem : L’axe du monde, (3) Le Prisme : À Pasieur,
es - rapports que œil d’un poète qui LE ae e que ne Fa aurait jamais remarqués. Les images qu’il emprunte à l’astronomie sont nombreuses. Il n’ y a pas lieu de : s en étonner, l'astro-
ciences. Qu’ on relise, fréniment délicate : ï
Je rêve et la pâle rosée Et - Dans les plaines perle sans bruit. 0 RENE Sur le duvet des fleurs posée nt:
Par la main fraîche de ia nuit.
dans la Vie inlérieure, une petite er
Ye D'où viennent ces tremblantes gouttes ?
CLAE Iine pleut pas, le temps est clair.
C’est qu'avant de se former, toutes
Te Elles étaient déjà dans l'air.
pe “ ‘ AP ; D'où viennent mes pleurs ? Toute flamme à
| E Ce soir est douce au fond des cieux ; res C’est que je les avais dans l’âme Avant de les sentir aux yeux.
On a dans l’âme une tristesse
Où tremblent toutes les douleurs,
Et c’est parfois une caresse ; . Qui trouble, et fait germer les pleurs (1).
Le poète aurait-il trouvé de nos larmes sans causes cette : nterprétation si fine et si pénétrante, en tout cas aurait-il pu la rendre aussi pleinement sensible, si sa mémoire ne lui avait fe me suggéré fort à propos la théorie par laquelle les DAYS je ps “quent la formation de la rosée ?
La science a donc, dans une certaine mesure, enrichi Dauer nation de Sully Prudhomme : ; elle a, d’autre part, obligé cette imagination à des efforts que, de son propre mouvement, elle n’eût pas sans doute songé à s'imposer. La nécessité de donner aux idées abstraites, philosophiques ou scientifiques, qu'il se | proposait d’ prier, une forme qui les rendit accessibles aux |
(1) Stances et Poèmes : Rosées.
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cms a n OA pas pour unique térite d'aider le le
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Emmélé dans les doigts d’une aïeule qui ob Et dont mille marmots tirent les bouts ensemble (1) ;
est l'humanité présentée sous la figure d’un grand arbre (2 les MR tone assimilées à des troupes d'oiseaux migrateurs : …
Dans les bandes d’oiseaux unis pour voyager, Has soumet son aile au vol des autres ailes (3) ;
ailleurs, c'est la raison représentée comme un équilibriste qu à s’avance lentement sur sa corde raide (4) ; ce sont les systèmes F4 philosophiques surgissant et tombant, depuis des milliers d’an- … nées, s
Au souffle de l’esprit qui se porte en avant, Comme les blés courbés tour à tour par le vent (5);
c'est la doctrine de Hegel se haussant vers la vérité, sur les débris de tout ce quil a précédée, comme une HER ONE parasite | ne qui grimpe à des pierres croulantes : ;
On ne Eure si ce lierre est l’étai des ruines, Ou, pour ne pie tomber, se cramponne au vieux mur (6 );
(1) Les Destins.
(2) La Justice, IV° veille, 9 (3) Id., Xe veille.
. (4) Le Prisme : La Corde raide. | (5) Le Bonheur, V, La philosophie antique. : (6) Id., VI, La philosophie moderne. :
Tu verras s’écrouler, procession rampante, AA té Les accidents poussés par le guide éternel, TES ne . Comme un fieuve qu’entraîne entre ses bords sa Rues Nr DS Et dont l’eau vient du ciel, passe et retourne au ciel (1). TOR Te i AD
2: Ce sont là autant de fleurs que Sully Prudhomme a Pre a - tout exprès pour en orner les avenues arides de la philosophie et de la science, et qu’il nous donne de temps à autre l'agrément de cueillir. “ Ces images, les unes et les autres, celles que les scienceshl
2e HAS des qualités que je n'ai point, et “ot me rend . respectueux pour leurs vers, encore que je puisse me reconnaître aussi des qualités qui leur manquent. Ils ont presque tous plus
LS
pimages que moi et des images plus éclatantes.. » Mais, ajou
D mes comparaisons, en élaguant tout ce qui da Jimage, n’est pas utile à l'allégorie (2). » On ne saurait parler plus judicieusement de soi-même, et si l’on voulait illustrer d’un exemple cette réflexion de Sully Prudhomme, on n'aurait vraiment que la peine de choisir. Le Vase brisé, que tout le monde séonnaît, n’est qu’une comparaison suivie dans tous ses détails # avec une minutieuse exactitude. Ou peut en dire autant d’un bon nombre de sonnets des Epreuves, qui appartiennent à cette | courte période de ferveur initiale, où, sous l'influence de Leconte - de Lisle et du Parnasse, Sully s ’exerçait à emprunter aux choses “ . matérielles leurs formes et leurs couleurs pour peindre les choses | 5 de l'âme. J'en retiendrai seulement celui que le poète a inti- - tulé Au Prodigue, et qui enferme une ME très délicate en ‘une forme d’une exquise pureté :
NOR rl) Le FLE VIII, La curiosité, PRES
… (2) Leires à une amie, | (1 EE à 15 # É: 7 ù : PEER & CPDER 7 c ,
Le cœur n’est pas fragile ; il est fait d’or solide. Plût aux Dieux que, pareil à l’'amphore de grès, Il ne durât qu’un temps et fût poussière après.
Mais il ne s’use pas, ô douleur ! il se vide.
1 Au bord la volupté rôde, toujours avide.
À Frère, ne permets pas qu’elle y boive à longs traits I! Garde sévèrement ce qu’il contient de frais, . Trésor vingt ans accru qu’une nuit dilapide,
Sois avare de lui. Malheur à l’insensé Qui, portant ce beau vase aux rouges bacchanales, En perd le baume au pied des idoles banales!!
I1 sent un jour, sincère et traître fiancé, Les lèvres d’une vierge à son cœur se suspendre, Et son cœur grand ouvert n’a plus rien à répandre (1).
L'image ainsi poursuivie et détaillée n’est plus une comparaison, c’est pour reprendre le mot dont Sully Prudhomme se
servait tout à l'heure, une « allégorie ». A plus forte raison une pièce comme le beau sonnet des Danaïdes (2), relèverait-elle de ce genre. Il n’est guère en faveur aujourd’hui: nous lui trou-
vons quelque chose de didactique et, pour cette raison, d’un : peu froid. Nous lui préférons le symbole, qui n’est en somme
qu'une allégorie dont le dessin est moins précis, l'application
moins rigoureuse. Le propre du symbole est d’éveiller ou d’évoquer des images qui à leur tour engendrent des sentiments, : moins ençore, suggèrent un état d'âme, ou même font simplement rêver. Un symbolisme de ce genre n’est guère le fait d’un poète qui aurait pu se vanter, lui aussi, de n’avoir jamais écrit un vers qui, bien ou mal, ne voulût dire quelque chose, Lorsqu'on … rencontre chez lui, comme cela arrive quelquefois, des méta-.
| phores tournées au symbole, l'interprétation en est trop claire-
ment imposée pour que nous y prenions l’espèce particulière . de plaisir que nous demandons à la poésie symbolique. Je songe à des pièces que j'ai déjà eu l’occasion de citer : l'Idéal, dans la Vie intérieure, ou l'Etranger, dans les Vaines Tendresses (3)
(1) Epreuves.
(2) Dans les Epreuves également.
(3) Voir les chapitres 111 et 1x,
RAR SR AA EEE TEE ESS L'ART : L’EXPRESSION 227 PRE PR PP RS LP PP PL SPP PP PPT
Le don le plus rare que Sully Prudhomme ait possédé, dans l'ordre de l'imagination, c’est plutôt celui de trouver de ces métaphores rapides, qui entr'ouvrent d’un seul mot tout un monde de sentiments et de pensées. Telle est, par exemple, cette évocation de la bien-aimée, toujours vivante, mais à jamais perdue pour lui, dont l’image hante sa mémoire :
O morte mal ensevelie, Ils ne t’ont pas fermé les yeux (1)1
Et ailleurs :
Hélas ! je ne peux pas souffler comme un flambeau L’œiïl bleu pâle qui luit dans mon cœur solitaire. (2)
C'est encore la conclusion de ce beau sonnet intitulé Pitié lardive, qu’on a eu raison de recueillir parmi les « épaves » de sa poésie. Il s’y adresse à celle qui n’a pas su être bonne au temps où il l’aimait, et qui, poussée par je ne sais quelle compassion, s’attendrirait sur lui maintenant qu’il ne peut plus l'aimer :
Adieu, laissez mon cœur dans sa tombe profonde ;
Mais ne le plaignez pas, car s’il est mort au monde, Il a fait son suaire avec un pan du ciel (3).
Des traits du genre de ce dernier, qui font tenir en trois mots
. : ä LM ; ; .
l’immensité, même s ils n abondent pas dans l’œuvre d’un écri vain, en rehaussent singulièrement la qualité.
Les images et le style ne sont pas tout pour les poètes. Leur pensée ne reçoit son expression parfaite que lorsqu'elle prend la forme du vers. Aussi de tout temps les questions de technique
1) Stances et Poèmes : Mal ensevelie, Li Les Epreuves : Fatalité; (3) Epaves : Pitié tardive,
ont-elles une place importante dans leurs préoccupations. Sully Prudhomme s’y est intéressé jusqu’à écrire sur cette matière aride un petit livre intitulé : Réflexions sur l’art des vers. On
retrouve dans cette dissertation de métrique le tour d’esprit
que nous avons maintes fois déjà remarqué chez lui. Il entre-
jo prend de justifier scientifiquement, en les fondant sur les lois
de l’acoustique, les règles traditionnelles de la versification française. La musique, disait Leibniz, est une mathématique incons-
ciente, Sully Prudhomme en dirait volontiers autant de cette
musique spéciale que nous font entendre les poètes de notre langue. Il découvre les raisons profondes d’un usage presque millénaire et élève des maximes empiriques à la hauteur de
vérités de raison. La démonstration est ingénieuse. Elle tombait fort mal en 1892. C'était le temps où les adeptes du symbolisme déclaraient nulles et non avenues toutes les règles sans exception
que tant de générations de poètes avaient, — tout en les accom-
modant à leurs besoins, — jusque-là, dans leur ensemble, respectées, faisaient table rase du passé et prétendaient instaurer une poétique nouvelle. Sous le nom de « vers libre » une sorte de prose cadencée, découpée en tronçons irréguliers, soumis ou non aux lois de la rime ou de l’assonance, prétendait sup-
planter les anciennes formes de versification fondées sur le
nombre réglementaire de syllabes, la nécessité de la rime et l’emploi de la césure. Entre le poète fidèle au passé et les novateurs plus ou moins audacieux s’engagea une controverse, dans le détail de laquelle je n’entrerai point : controverse des plus courtoises, qui se termina par un compromis. Sully Prudhomme fit des concessions sur des points secondaires ; il admit des pratiques que la versification traditionnelle condamnait ; il admit l’hiatus, quand il ne blesse pas l'oreille ; il admit la non-alternance des rimes masculines et féminines ; mais il se refusa éner-
giquement, au nom de la poésie, et aussi au nom de la science, à approuver toute tentative de modifier la constitution intime du vers français au point de le confondre avec la prose (E):57
(1) Voir, dans le Testament poétique, la lettre à M. Adolphe Boschot, de 1897.
LÉ N RA N LAE OANAe RARN TE EP RE DEA
L’ART : L'EXPRESSION 229 espérait que, après épreuve faite, ses jeunes confrères reviendraient à la facture traditionnelle, plus ou moins assouplie et libérée, et il semble bien qu'un avenir très rapproché lui ait donné raison.
Quant à son usage personnel, il n’appelle aucune observation qui soit d’un intérêt capital. Il avait débuté par écrire en vers irréguliers, à la façon de La Fontaine et des poètes du xvrrr° siècle ou dü commencement du xix°. Nous avons eu un spécimen de cette première manière dans la grande pièce lue à la conférence La Bruyère, le Rire du désespoir, que j'ai longuement ana- Iysée (1). On en trouve un autre dans le Prisme ; c’est le morceau intitulé Métaphysique, dont voici les premiers vers :
Quand l’homme, jusqu'alors ouvrier sans repos, De la terre eut conquis la face et ies entrailles, Autour de lui rangé les pierres en murailles, Les bêtes en troupeaux,
Il usa nobiement de son loisir de maître.
Hanté par un plus haut souci,
A la Nature il s'était fait connaître, 11 voulut la connaître aussi.
Vers de douze, de six, de huit et de dix syllabes alternent dans ce couplet sans que leur combinaison, je l’avoue, produise une sensible harmonie, Sully abandonna assez vite cette forme surannée, pour adopter l’alexandrin en longues tirades à rimes entrecroisées, à l'exemple d’Alfred de Musset. :
Quand un feune cheval vient de quitter sa mère, Parce qu’il a senti l'horizon l’appeler,
Qu’il entend sous ses pieds le beau son de la terre, Et qu’on voit au soleil ses crins étinceler,
Dans le vent qui lui parle il agite la tête,
Et son hennissement trahit sa puberté :
C’est son premier beau four, c’est la première fête De sa vigueur naissante et de sa liberté 1... (2)
Il avait cette fois découvert la beauté du rythme poétique.
(1) Voir le chapitre 11.
(2) Stances et Poèmes : Le Joug.
SULLY PRUDHOM ME
La fréquentation de Leconte de Lisle et des Parnassiens l’ amena Ê
de ces négligences, de ces faiblesses ou de ces tricheries même
Mie la facture nouvelle lui eurent été révélés, il les appliqua avec son inflexible conscience. Il reconnaissait que beaucoup de ses * confrères étaient plus brillants que lui; mais il s’accordait
qui ne sont que des facilités et non des beautés », cherchant « à faire le vers le plus inébranlable et Je plus immuable (1) ». Il ya. pu réussi, surtout dans celles de ses poésies qui n’excèdent pas une is certaine longueur. Il a montré un goût marqué pour le sonnet ; neo | personne ne s’est astreint plus exactement que lui, et avec plus " d’aisance apparente, aux règles compliquées qui déterminent fe ni d’une manière invariable la forme métrique de ce petit poème. … Ses rimes sont très soignées, exactes plutôt que rares ou que . sonores. Evidemment, pour lui, la principale beauté du vers. À & n’est pas là. Ce qu'il y a dans sa manière de versifier de plus original, c’est sa préférence pour les mètres courts, l’octosyllabe, dont il a fait un constant usage, les vers de sept, de six, de cinq, de quatre, de trois et de deux syllabes, qu’il combine les uns aux autres, en en tirant des effets d’une joliesse un peu maniérée parfois et précieuse : :
Madame, vous étiez petite ;
420 J'avais douze ans.
Len STE \ Vous oubliez vos courtisans . Bien vite !
Je ne voyais que vous au feu Parmi les autres ; Mes doigts frôlaient parfois les vôtres - Un peu...
Comme à la première visite Faite au rosier, Le BRPAON sans appuyer
(1) Lettres à une amie.
« d’être un versificateur plus scrupuleux, dédaignant les rejets
à concevoir la valeur d’un vers bien construit, sans aucune x
CA Hans certains écrivains de l’école précédente, Musset notamment, b se permettaient sous le nom de licences. Quand une fois les secrets se
RER ERP TELE TR DÉS PR PPT TPS PTT mr | CONCLUSION 231 RER PP PDP PP PP PP PP PR PPS Et de feuille en feuille, hésitant S’approche, et n° 0se
Monter droit au miel que la rose Lui tend,
Tremblant de ses premières fièvres, Mon cœur n’osaif Voler droit des doigts a il baisait Aux lèvres. (1)
Ces rythmes mêmes répondent à ce qu’il y a de délicatement compliqué dans la nature d’un poète que la méditation des grandes pensées n’a pas empêché d’être sensible aux plus fines influences du cœur.
En somme l’art de Sully Prudhomme est un art très étudié, très conscient de lui-même, qui n’a pas, et cela à dessein, de procédés particulièrement saillants, mais qui emploie ceux dont il dispose avec une parfaite justesse et une minutieuse exactitude. C’est, si l’on peut ainsi parler, un art de précision. Il recherche en toute occasion la nuance:la nuance vraie, plutôt que la nuance rare. Cette recherche aboutit tantôt à une élégance nerveuse, mais un peu sèche, tantôt à une certaine grâce subtile et fuyante. Abstraction faite de la qualité du sentiment et de la pensée, qui chez un homme comme lui n’est pas négligeable, c’est en cette grâce que consiste le charme propre de ses vers, charme auquel on ne cède pas toujours du premier coup, qui demande une certaine initiation et habitude, mais qui, une fois qu’on s’y est laissé prendre, est très attachant et très fort.
Cet art n’a pas sa fin en lui-même. Il est au service d’une conception nettement déterminée de la poésie : conception très haute, très discutable aussi. C’est que la poésie a pour objet d'exprimer la vérité, N’entendez pas seulement par là que le
(1) Les Vaines Tendresses : Enfantillage.
D SRI EX NUE a SL AE 1 RU COR ET pq 232 SULLY PRUDHOMME
poète doit être sincère ; et encore y aurait-il lieu de demander en quoi consiste cette sincérité. Entendez qu'il doit consacrer son talent à faire connaître aux hommes les vérités qui s’adressent d'ordinaire à leur raison. « Je suis obsédé de cette pensée, écrivait-il en 1873, que la poésie, loin d’exclure l’expression des vérités supérieures d’un caractère scientifique, la rendrait au contraire plus juste intimement si elle était pourvue de la hardiesse nécessaire dans son langage. Il faudrait qu’un poète comme Hugo imposât à l'esprit français la beauté du vrai. Il serait à souhaiter que les vérités ou du moins les magnifiques vraisemblances des hypothèses dela science, prissent possession du cœur des hommes comme elles conquièrent leur esprit. La poésie seule pourrait produire ce résultat. Elle a son mode de démonstration. Ce qui a pu être dit en beaux vers acquiert une précision qui s’adresse à toutes les facultés ensemble, et ainsi la sensibilité collabore avec l'intelligence, elle joue le rôle du verre grossissant qui met en lumière les intimités de la nature (1).» L’alliance de la poésie et de la science est l’idéal auquel il a songé, plus ou moins vaguement, dès sa jeunesse; qu’il a essayé, avec une courageuse persévérance, de réaliser dans son âge mûr.
On ne peut contester la noblesse de la tentative ; on ne peut contester davantage qu’elle a échoué. Pourquoi ? Est-ce la faute du poète, qui n’a pas su parer l’austère vérité philosophique ou scientifique des ornements dont la poésie dispose ? Mais le poème de la Justice, dans sa nudité quasi absolue, me semble plus près de la véritable poésie que l’idylle assez fade dont Sully Prudhomme a cru embellir le poème du Bonheur. Ce n’est pas une question d’artifice littéraire. Il faut avoir la franchise de le dire : il y a incompatibilité dans la nature des choses. La science et la poésie sont deux parallèles qui ne se rencontrent qu'à l'infini. En Dieu, ellés se confondent ; dans nos esprits, elles s'opposent. La poésie est intuition, émotion, images. La science est abstraction, raisonnement, froideur. Il paraît aussi vain de vouloir faire entrer la science dans la poésie que de faire
(1) Lettres à une amie.
RER PP PPS PP PP CONCLUSION . 233 OR RS RSR DR DDR RE DR nn nn nn nn a ea a a a a a a TO PT TT
entrer la poésie dans la science. Il est aussi peu poétique de développer en vers un théorème qu’il serait peu scientifique de mettre en équation le sentiment de la nature ou les passions de l’amour. D’un côté, des faits, de l’autre, des sentiments : ne mêlons pas les deux ordres, sous peine d’engendrer de pénibles confusions.
Est-ce à dire cependant qu'il n’y ait entre eux aucun rapport ? Assurément non. La science, sous la forme proprement scientifique, qui est celle de la démonstration, n’a rien à voir avec la poésie. Mais elle peut être une source de poésie par les impressions qu’elle produit sur le cœur du poète et les sentiments qu’elle y fait naître. Aux alentours de l’an 1600, la science invente deux merveilleux instruments. L'un permet à l’homme de sonder les profondeurs de l’espace et d’y découvrir des mondes ; l’autre lui permet de se pencher sur une particule de matière et d'y découvrir d’autres mondes. Quelqu'un s’émeut devant cette double perspective. C’est Pascal. Il écrit la page célèbre sur les deux infinis, « Qu'est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l'infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés‘ dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l'infini où il est englouti. » Pascal avait le génie scientifique. Il n’est pas nécessaire de le posséder pour être un poète de la science. Il suffit de connaître ses découvertes, d’en saisir la portée, d’en admirer la grandeur, de comprendre ce qu’elle est en elle-même et quel rôle elle joue dans la vie de l’humanité. Il suffit d’avoir de l'intelligence et de l’enthousiasme. Les poètes de la science, — dans la mesure où la poésie peut prendre la science pour source d’inspiration plutôt que pour matière, — c’est Lamartine écrivant l’Infini dans les cieux, c'est Vigny dans la Bouleille à la mer, c’est Hugo dans Plein Ciel, c’est Verhaeren dans certaines pièces des Forces tumullueuses ou des Rylhmes souverains, c’est Sully Prudhomme dans le Zénith. Le jour où, sous l'impression toute chaude de la catastrophe, il écrivit ces trois
is Va k , Es
vi cents vers à la gloire du génie humain et de l’énergie humaine, lancés, coûte que coûte, à la poursuite du vrai, ce jour-là, mais
ce jour-là seulement, il réalisa l’alliance qu’il avait rêvée fe las | poésie et de la science. :
Aussi, malgré son grand effort, n'est-ce pas comme, poète
philosophique et scientifique qu’il a chance de se survivre. C’est comme poète élégiaque et sentimental. Il occupe à ce titre,
dans la littérature poétique du xix° siècle, une place qui, st elle
n’est pas une place de tout premier rang, est une place de choix. Il a eu, en son temps, son influence. Ce temps se place entre la . guerre de 1870 et les premiers balbutiements, vers 1885, de l’é-
cole symboliste. A cette époque, Leconte de Lisle siégeait dans
l’imagination des jeunes poètes comme l’idole de laque et d’or,
comme le Bouddha vers qui devait monter leur encens. Mais
dans le temple, il y avait quelques chapelles où des divinités moins majestueuses étaient l’objet d’une dévotion plus discrète. Sully Prudhomme occupait l’une de celles-là. Après avoir vu,
en 1866, son irréprochable recueil des Epreuves à demi méconnu,
même de ses amis qui cherchaient, paraît-il, le moyen de le lui
faire retirer des mains de l’imprimeur (1), il commençait, en. 1873, à recevoir les hommages des débutants, leurs témoignages
de sympathie, leurs demandes de conseils. Il lui fallait répondre à des lettres, donner des consultations, lire des manuscrits, écrire des préfaces. Il se déclarait accablé de ces occupations qui lui faisaient perdre un temps énorme. Mais tout en pestant
contre les importuns, il n'avait pas le courage de les évincer.
Il aurait craint de leur faire de la peine, et il se serait privé luimême d’un délicat plaisir. « La sympathie sans précaution des débutants inconnus, écrivait-il, c’est une volupté sans mélange,
(1) Leïtres à une amie.