CONCLUSION
‘et je m'y abandonne volontiers (1). » Il se sentait devenir, selon son expression, « chef de bande » (2); il en concevait un orgueil y par lequel il ne se laissait pas enivrer. « Je pourrais croire que je suis en train de faire école, si ma manière se distinguait pari une originalité voulue ; mais il me semble qu’à moins de penser ce que je pense, on ne doit rien trouver à imiter dans mon style : j'ai soin d'en limer les angles, de sorte qu’il ne donne aucune prise à limitation (3). » On l’imitait néanmoins, et, du fait, qu’il constatait, il tirait à son usage une lecon de modestie. de « Les jeunes gens qui sentent comme moi approuvent mes vers et volontiers s’en inspirent, ce qui me fait sentir admirablement mes défauts. Ils sont naturellement grossis par l’imitation, ee ré FT ’est une excellente leçon pour moi, car tout ce qui est. imitable Fe en littérature est mauvais (4). » ‘Cette imitation maladroite, c’est la rançon de la gloire littéraire, comme la caricature est. celle de la popularité. Ne croyons pas cependant que les disciples de Sully Prudhomme fussent tous des poètes sans talent et des écrivains sans originalité. Parmi les livres de vers qu'il a tenu à présenter au public, je vois la Jeunesse pensive, d'Auguste . Dorchain, les Refuges, de Maxime Formont, les Vierges, d'André à Rivoire ; parmi ces admirateurs qui se sont inspirés de sa poésie, RE | pour ne citer que les plus distingués, on doit nommer au premier rang l’auteur des Médaillons et des Petites Orientales, Jules Lemaître, l’auteur de la Vie meilleure et de la Nalure et l'Ame, — Charles de Pomairols, l’auteur de la Vie inquièle et des Aveur, Paul Bourget. Ceux-là ne lui ont pas renvoyé de lui-même une image grossièrement copiée ; ils offraient à ses regards des visages nouveaux où il pouvait seulement reconnaître del 410 traits révélateurs d’une filiation, tout au moins d’une parenté) Arr spirituelle. Et j'imagine qu'il en éprouvait une légitime fierté. 1 Dans les inst dernières années du x1x° che la poésie fran- RUE ne
… (1) Leïtres à une amie.
(2) Ibidem. 7 AU ONE (3) Zbidem. EX (4) Ibidem.
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çaise a pris une orientation nouvelle. L'influence de Baudelaire, toute-puissante sur les jeunes générations, l’impressionnisme de Verlaine, l’hermétisme de Mallarmé, le symbolisme et le verslibrisme, l’ont entraînée dans des voies tout opposées à celles que Sully Prudhomme avait suivies. Il s’est trouvé des poètes pour dire que sa poésie n’est pas de la poésie, ou même qu’elle est « l’antipode de la poésie (1) ». Tout récemment encore, — c’est en 1923, — une excellente revue, exclusivement consacrée à rendre compte du mouvement poétique, la Muse Française, ayant jugé à propos d'ouvrir une large enquête sur la définition de la poésie (2), recevait un certain nombre de réponses où le nom de Sully Prudhomme est cité tantôt avec éloges, tantôt, et plus souvent, avec une nuance de dédain. Si la comtesse de Noaïlles veut bien nous apprendre que « la poésie sentimentale et intellectuelle » de l’auteur de la Vie intérieure et des Vaines Tendresses « a charmé son adolescence », si elle estime que cette poésie a laissé « quelques harmonies pensives vraiment inoubliables », si d’autres accordent qu'il a écrit une douzaine d’élégies et de romances qui mériteraient « une petite place dans les anthologies », une dame, dont j'aime mieux taire le nom, « laisse tomber » Sully Prudhomme — c’est son mot, — d’un geste dont l’élégance est rendue d’une manière adéquate par l’expression qui le décrit ; plusieurs des répondants condamnent le poète sans phrases, et un pince-sans-rire affirme que, méprisant profondément tout le reste de son œuvre, il éprouve seulement la plus vive admiration pour la Justice et pour le Bonheur, que peut-être il s’est bien gardé de lire. C’est au point qu’un admirateur sincère, celui-là, le poète Alfred Droin, a cru devoir protester par une lettre écrite tout exprès, contre cette espèce d’ostracisme infligé « au plus grand poète philosophe de notre littérature, à celui qui a si merveilleusement uni, dans toute son œuvre, les idées aux sentiments, et qui, comme le divin Shelley,
(1) Le mot est, je crois, de M. André Thérive,
(2) Voir les livraisons des 10 avril, 10 mai, 10 fuin, 10 juillet, 10 dés cembre 1923 et 10 janvier 1924.