‹ Sully Prudhomme: Poète Sentimental Et Poète PhilosopheChapitre 8 sur 45 · AD · texte numérisé non relu

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Mais doué, comme il l'était, d’une infatigable curiositéintellec- - tuelle, incapable de se désintéresser des grandes questions quese pose tout homme digne de ce nom, à qui pouvait-il demander la . réponse, sinon à cette science de qui il tenait le meilleur de sa formation et qui lui apparaissait pleine de promesses ? Il faut se - rappeler quel prestige,aux environs de 1860,devait exercer non pas

telle ou telle science en particulier, non pas même l’ensemble des

st que quatre ans de discipline scientifique ne s’y opposaient point.

mprovisée. Je redevins ce que j'étais auparavant: un chercheur inquiet, ésabusé, mais non découragé. J’avais gagné à cette expérience de savoir

. sciences, mais la Science, sur l’esprit d’un jeune homme quiavait

. débuté de la sorte et qui suivait avec passion le mouvement des idées contemporaines. Auguste Comte venait de mourir ; mais sa doctrine,terme d’une évolution poursuivie depuis plusieurs générations, lui survivait et gagnait de proche en proche. On se

- persuadait avec lui que l’humanité était entrée dans sa phase

décisive. On entrevoyait le moment où s'étant débarrassé enfin … des derniers restes de préjugés théologiques ou de fantômes méta- physiques qui avaient si longtemps retardé sa marche, l'esprit humain arriverait par une méthode purement rationnelle et

scientifique à la connaissance universelle des choses. Tel est l'avenir que Littré, fidèle disciple du maître, prédisait à la philo-

sophie positive, « fille des sciences », ou, sil’on aime mieux, «induc-

tion générale » pratiquée sur les résultats obtenus par elles (1). , Tel est celui que, dans le secret de sa pensée, Renan réclamait

dès 1848 pour la science: c’est le terme par lequel il remplaçait à

dessein celui de philosophie, équivoque à son gréet«n’exprimant qu’une forme encore partielle de la vie intérieure », tandis que la science était « la seule manière légitime de connaître ». Il aïffir-

(1) Littré, Auguste Comie eï la philosophie posilive, Paris, 1863, Conclusion:

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mait ie + but et Obs propre de la science étaient « «d'enseigner à à.

l’homme sa fin et sa loi, de lui faire saisirle vraisens dela vie(1).» Et Taine, en 1857 exprimant la même idée avec ce mélange d’âpre | dogmatisme et d'éblouissante poésie qui est sa marque,montrait,

comme s ’il était déjà réalisé, par quel progrès fatal les sciences,

’élevant d’un fait supérieur à un fait supérieur encore, devaient

: or «pour chaque genre d'objets à un fait unique »,et ‘comment |

en appliquant à ces faits eux-mêmes la même méthode, l'esprit

humain arriverait à « découvrir l’unité de l’univers » et à com-. prendre ce qui la produit, la loi suprême du sein de laquelle, si on. pouvait s’y transporter, on « verrait comme d’une source, se.

dérouler par des canaux distincts et ramifiés le torrent éternel des

événements et la mer infinie des choses » (2). Faut-il s'étonner,

après cela, si le jeune Sully, enivré du même enthousiasme scientifique, contracta, dans cette atmosphère positiviste de

1860, le respect, la religion et PH ÊTre même devrait-on dire la

superstition de la science ? ‘

Mais si la science tend comme à son but ultime à cetteunification du savoir humain, elle ne s’y achemine que par un mouvement qui, si rapide qu’on le suppose, est,au regard d’une existence individuelle, d’une insupportable lenteur. Il y a des questions auxquelles elle ne répondra que dans un temps encore bien éloigné. Il y en a sans doute auxquelles elle ne répondra jamais. L’être qui passe veut avoir, avant de disparaître, la solution de l'énigme. Celles que la science lui propose sont incomplètes, et de

. pluselles sont de nature à choquer sonsensintime.L’homme aspire à l’immortalité, et la science ne lui montre que la dissolution des

corps. Il aspire à la justice, et la science lui montre dans toute la. nature la lutte entre les espèces qui se dévorent les uneslesautres. Il aspire au bonheur, et la science ne lui propose d’autre moyen d'y parvenir que de se résigner aux lois de l’univers. Il se révolte: | il proteste contre les conclusions de la science de toute la force de sa conviction intérieure, et il invoque pour justifier ses

(1) Renan, L’Avenir de la Science, pensées de 1848, Paris, 1890. (2) H. Taine, Les philosophes français du X LXe siècle, Paris, SR ‘p: 359

spirations et “coMtrmer ses espérances ‘« ces raisons du cœur - : que la raison ne connaît pas ». ÿ Il convient d'autant plus de rappeler ici le mot célèbre de Pascal qu'entre son cas et celui de Sully Prudhomme il y a une ! £ analogie qui, pour être lointaine, n’est pas fortuite. L'auteur des Fa Slances est entré de bonne heure et ilest resté toute sa vieen à contact étroit avecl’auteur des Pensées. Dans sa poésie de toutes ! les époques on trouve maintes allusions à Pascal, etila consacré tout un livre, écrit en plusieurs fois et qui suppose une connais- sance très Ruilière de l’œuvre pascalienne, à définir « la vraie religion selon Pascal». Mais jamais peut-être sa pensée n’a été plus voisine de celle dugrand chrétien que dans les années où il méditait ’ les poèmes qui composent la Vieiniérieure. Le dimanche 5 octobre À 1862, après une lecture de Pascal, il écrivait dans son Journal : Fe 4 Pascal, je t’admire, tu es mien, je te pénètre comme si je pee en toi ; tristesse magnanime, profonde, profonde commela nuit; comme elle est pleine de lueurs lointaines ! Sois mon maître, adopte-moi. Je souffre infiniment, je gravite autour de la vérité, je ne l’atteins jamais. As-tu vraiment cru à la révélation ? Quand un génie pareil abdique la raison, qui est sa force et sa gloire, oséje douter ? Pourtant je doute, et sincèrement, avec douleur.» Toutefois, si l'exemple de Pascal ne le déterminait pas à immoler la raison au sentiment, les idées de Pascal avaient trop de con- formité avec le vœu secret de sa propre nature pour ne pas s’implanter en lui avec une force extraordinaire. Il faut voir très certainement une inspiration pascalienne dans la grande pièce, intitulée Esprit et le Cœur, que le jeune poète lut cette même année 1862 à la Conférence La Bruyère. Elle ne figure pas dans les recueils qu'il a publiés de son vivant. Elle nous a été conservée par ses exécuteurs testamentaires dans ce volume d’Epaves dont - beaucoup sont si précieuses. On l’ÿ trouvera sous le titre suivant : Sur une pensée de Pascal, — pensée quiest justement celle que je rappelais tout à l’heure. Maïs on ne l’y trouvera qu’incomplète, réduite environ de moitié, sans parler des corrections de style que l’auteur a faites en plusieurs endroïts. Il ne sera pas superflu, pour cette raison, d’en citer quelques stances, de préférence

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‘celles, qui ont été laissées de côté dans la version définitive. Sully __ Prudhomme y revendique nettement contre la raison les droits du sentiment. |

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ÉÉRR Sans bannir la raison, marquons-lui sa matière, RAA Et n'oublions famais qu’on apprend en aimant (1). Elle n’a pas accès dans la nature entière ; Il est un monde obscur qui s’ouvre au sentiment.

2: Je sais des vérités que le cœur seul proclame : ÉORAPES Tel un homme, la nuit, porte en avant la main. | Le sentiment en nous est un toucher de l’âme Qui devance l’idée et lui fraye un chemin.

CPR Celui qui veut du bien nous falonner la route

1e Divague, et cependant il n’est jamais perdu 3 SLR Car la conviction le poursuit dans le doute.

ES TRS L'esprit cherche, et le cœur va droit à la vertu.

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