IA JUSTICE
La justice est ce qui est établi.
Pascvl.
Nous sommes entourés d'idoles : idoles religieuses, idoles philosophiques, idoles politiques, et idoles laïques — car la Justice courbe aussi le front des athées.
Le danger qu'on trouve à la nier annonce déjà sa malfaisance. On est flétri : car le croyant n'est pas plus irrité d'une injure à son Dieu que l'athée d'une offense à l'idée de Justice.
Courage donc, nous allons arracher le voile de la Justice. J'en vois qui attendent que son Règne nous arrive; d'autres — ' sans prétention — qui préparent son avènement. Ceci prouverait qu'il n'y a pas de Justice.
Mais j'en vois qui la défendent, la protègent, la cultivent et l'adorent, au point de tout sacrifier pour elle : fortune, emploi, honneurs, amitiés, bien-être et sécurité, tout ce qui manque à ceux qui se moquent de la Justice. Et ceci prouverait qu'il y a une Justice.
L'incertitude, à cet endroit, paraît être la conséquence d'une confusion fort ancienne : les uns songent au sentiment ou à Vidée de justice, tandis que les autres pensent ù l'institution ou à l'ensemble des lois.
Les fétichistes de la Justice ont la vision d'une idée souveraine, douée d'une force mystérieuse, capable d'instaurer le règne de la Justice.
Gomme tous les spiritualistes, il désirent, et ils croient que la chose se réalise à force de la penser. En d'autres termes ils estiment que c'est l'image réfléchie par le miroir qui doit créer l'objet correspondant !
Vous embarrassez les amants de la Justice quand vous les priez de vous dire quel corps ils donnent à leur chère vision.
Pressez-les un peu. Ils répondent que c'est t équité.
Insistez : ce sera « de laisser à chacun ce qui lui appartient», ou de « ne nuire à personne », ou quelque autre vague parole qui rappellera la formule ambiguë de Ulpien : « suum cuique » (Digeste, lib. Ier).
Dès que vous forcez les amants de la Justice à des-
cendre de leurs régions nébuleuses, ils trébuchent et balbutient.
Suum cuiquef quoi de plus changeant !
Nos juristes se pâment d'admiration devant le droit romain. « Voyez, disent-ils l'éternité, de cette vérité ». Moi je vois que suum cuique comprenait les esclaves.
Ce néant de la Justice troublait Pascal.
Après avoir longtemps approfondi l'idée, il est obligé de conclure :
« Rien n'est si fautif que ces lois qui redressent les fautes ; qui leur obéit parce qu'elles sont justes, obéit à la justice qu'il imagine, mais non pas à Fessence de la loi ; elle est toute ramassée en soi ; elle est la loi et rien davantage. Qui voudra en examiner le motif le trouvera si faible et si léger, que s'il n'est accoutumé à contempler les prodiges de l'imagination humaine, il admirera qu'un siècle lui ait tant acquis de pompe et de révérence ».
Cependant son cœur de chrétien frissonne : c'est donc ça la Justice? Voilà V ordre bien compromis! Et le pauvre grand homme se tire d'affaire à l'aide d'un raisonnement à rendre jaloux Escobar : « Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes; car il n'obéit qu'à cause qu'il les croit justes.
'est pourquoi il faut lui dire en même temps qu'il y
faut obéir parce qu'elles sont lois, comme il faut obéir aux supérieurs, non parce qu'ils sont justes, mais parce qu'ils sont supérieurs. Par là voilà toute sédition prévenue, si on peut faire entendre cela ; et ce que c'est proprement que la définition de la justice (1). »
Subtile et douloureuse ironie !
Mais quelle pénétration, et quelle intuition! il faudra franchir deux siècles pour comprendre nettement le mirage de la Justice.
En attendant il réduisait son rôle à celui de nos brigades centrales ; il abaissait sa fonction orgueilleuse à celle d'une soldatesque : il faut obéir aux lois « comme il faut obéir aux supérieurs ». De nécessité vertu I Tel était le modus Vivendi de Pascal avec la Justice : une contradiction et un déchirement. Un nouvel acte du drame émouvant de sa vie.
A la fin, il succomba.
Certains, de nos jours, plus avides de renommée que de gloire, estiment que la Religion, le Patriotisme, la Justice — dont les fondements craquent de toutes parts — doivent être défendus par de pieux mensonges. L'un d'eux écrit : « La notion d'un développement continu de la nation, auquel collaborent tous les individus et qui les anime eux-mêmes, peut nous fournir des règles morales et une discipline vraiment supérieurs à la sentimentalité des êtres
(1) Pensées. — De la Justice.
distingués qui, sans croire aux dogmes, s'offrent de les rétablir au nom du salut public (1) ».
Qui tron\pe-t-on, ici?
Par sa belle négation de la justice et par le mensonge pénible avec lequel il essayait de se leurrer lui-même et de tranquilliser sa conscience troublée, Pascal ne faisait qu'aggraver ses plaies intérieures et s'enfoncer dans son malheur.
Mais que penser de ces êtres distingués qui veulent tricher « au nom du salut public » ?
Que signifie ce radotage philosophique?
Que nous veulent ces cerveaux-chefs avec leurs petits calculs, leurs petites ruses et leurs petites combinaisons?
Mais devons-nous prendre au sérieux ces divagations intellectuelles?
Revenons à la justice.
Le peuple commence à la nier. Et ce n'est point, on le devine, l'effet d'un raisonnement philosophique. Il nie la justice, à son insu et malgré lui. Voilà le point capital. Est-il nécessaire de le démontrer avec des syllogismes? J'invite seulement les cerveaux-chefs à descendre des sublimes sphères de l'Idée sur la terre, pour consulter — mais cela est si prosaïque ! — ■ les statistiques officielles du vagabondage, de la prostitution, du vol et de la criminalité.
(1) Maurice Barrés. — Le Journal.
On verra que l'augmentation des délits et des crimes est continue, et que son chiffre, bien entendu, est supérieur à ce qu'il devrait être par rapport à l'augmentation de la population.
Il y a donc une fraction très importante de la démocratie qui ne cesse de désobéir à la loi. Est-ce à dire, ( en retournant la proposition de Pascal), que a c'est à cause qu'elle les croit injustes » ?
Non, certes, car le pauvre n'a nul souci de la justice ou de l'injustice des lois. Il obéit par contrainte on par intérêt.
0 qu'il voudrait bien toujours obéir à la loi, — si cela le servait! 0 qu'il se rangerait volontiers du côté des amis de Vordre, — s'il n'était point dupe ! Malheureux pécheur, assailli de tentations honnêtes! C'est en vain. Un instinct secret l'avertit du péril ! une obscure volonté de vivre le détourne des voies furiestes du Droit et de la Justice.
C'est que le Droit et la Justice, loin d'être des garanties et une sécurité pour le pauvre, produisent des effets tout opposés.
Nous supposons les juges impartiaux et corrects. Et nous disons que la Justice est une face de l'injustice.
Voilà pourquoi toutes les révolutions politiques se sont faites en violant la Justice du temps : le démos hellénique viole la loi imposée par les eupatrides ; la plèbe romaine viole la loi des patriciens ; pour s'affranchir, la commune du moyen-âge viole la loi seigneuriale; pour s'émanciper, le Tiers-Etat
viole la loi monarchique et ne recule pas devant le régicide, etc., etc.
Parlant des désordres, des conspirations et des complots contre les souverains, Machiavel écrit : « Ils ne furent pas ourdis par les âmes faibles et timides, mais par ceux des citoyens qui, surpassant les autres en grandeur d'âme, en richesse, en courage, se sentaient plus vivement blessés de leurs avantages et de leurs excès (1). »
Sans doute l'auteur du Prince songeait aux révoltes des nobles contre les princes, mais cela est vrai, aussi, des révoltes du populaire contre les oligarchies.
A quel moment, en effet, le démos commence-t-il à faire partie de la cité?
La plupart des historiens, dominés par le préjugé Idéologique, répondent que cet événement coïncide avec le progrès des idées démocratiques et qu'il en est la conséquence naturelle... Et voilà pourquoi votre fille est muette...
Nous dirons, conformément aux événements passés et présents, que les gens du démos ont pénétré dans la cité après avoir acquis des ressource et des biens suffisants pour imposer, et se rendre utiles ; et aussi, après avoir atteint un développement numérique assez fort pour intimider les chefs des gêné et les amener à composition.
(1) Discours sur Tite-Live.
En entrant dans la cité, ils acquéraient le droit de participer à la confection des lois ; et à partir de ce moment, ils devenaient fatalement les défenseurs théoriques et effectifs des institutions qu'ils avaient combattues. Non seulement ils se faisaient les amis de la Justice régnante, mais même les apôtres ou les défenseurs de la Religion existante. La richesse et le pouvoir qu'elle confère leur avaient procuré des dieux et des héros semblables à ceux de leurs anciens ennemis, les gens des gêné.
Bien entendu tout cela ne se faisait point sans crises et sans secousses.
Il y avait des résistances d'un côté, des rébellions de l'autre. Les législateurs jouaient les rôles de médiateurs et d'arbitres : s'ils. penchaient vers l'aristocratie, ils s'attiraient l'exécration des gens du démos (tel Dracon). S'ils inclinaient du côté du peuple, le peuple les proclamait dieux (tel Solon, considéré par tout le monde comme le fondateur de la justice en Grèce...).
Tout cela est parfaitement clair, et beaucoup plus réel que cette vague conception du a progrès des idées » si chère aux moralistes et aux philosophes.
Si l'on admet que le progrès des idées a été l'agent de démocratisation de la cité antique, comment expliquera-t-on que ce progrès soit parti des classes les moins éclairées, les moins heureuses et les moins cultivées?
Si c'est un progrès des idées, comment expliquera-
t-on Téclipse de ce progrès ; la possibilité des réactions; et notamment cette fameuse tyrannie des Pisistratides qui atteste bien lés efforts désespérés de l'oligarchie pour reconquérir ses biens, ses privilèges et son influence?
Nous avons besoin d'une méthode nouvelle capable de nous reforger l'Histoire entière.
Aujourd'hui comme autrefois, l'histoire sert les partis.
Quiconque veut la lire avec fruit est obligé de la transposer à la lecture.
D'ailleurs, à cette heure, il n'y a que des fragments d'historiens. Les morts sont plus instructifs. Lisez cette page curieuse de Machiavel sur la formation de la justice.
« Le hasard a donné naissance à toutes les espèces de gouvernements parmi les hommes. Les premiers habitants furent peu nombreux et vécurent pendant un temps dispersés à la manière des bêtes. Le genre humain venant à s'accroître, on sentit le besoin de se réunir, de se défendre ; pour mieux parvenir à ce dernier but, on choisit le plus fort, le plus courageux ; les autres le mirent à leur tête et promirent de lui obéir. A l'époque de leur réunion en société, on com mença à connaître ce qui est bon et honnête, et à le distinguer de ce qui est vicieux et mauvais. On vit un homme nuire à son bienfaiteur.
Deux sentiments s'élevèrent à l'instant dans tous les cœurs : la haine pour l'ingrat, l'amour pour
l'homme bienfaisant. On blâma le premier, et on honora d'autant plus ceux qui, au contraire, se montrèrent reconnaissants, que chacun d'eux sentit qu'il pouvait endurer pareille injure. Pour prévenir de pareils maux, les hommes se déterminèrent à faire des lois, et à ordonner des punitions pour qui y contreviendrait. Telle fut l'origine de la justice (1). »
Tant d'idéalisme chez le prince des diplomates nous étonne !
N'importe : il y a un fonds de vérités approximatives dont peu d'historiens (enrichis de la science moderne) sont pourvus. L'auteur s'efforce de découvrir dans la formation de la justice — de la loi — des causes extérieures à l'homme.
S'il ne réussit qu'en partie, ce n'est point sa faute, mais bien celle de son temps.
On va partout répétant : « La justice est le fondement de la société : sans elle pas de gouvernement, pas d'autorité, pas de sécurité, pas de liberté. »
On raisonne comme si on vivait à Athènes au temps d'Aristote ; on suppose que chaque citoyen fait partie d'une petite démocratie, stable, riche et servie par quatre cent mille esclaves.
La vérité c'est que nous sommes — le plus grand nombre — les esclaves, et que si la justice est le fondement de la société moderne, elle est, par cela même, le fondement de notre esclavage.
(1) Discours sur Tite-Live.
D'ailleurs, est-ce que cette pauvre justice n'a pas subi tous les outrages depuis les temps les plus reculés? Et pourtant l'on n'a point vu que la société se soit écroulée à cause de ce scandale.
Nous avons montré comment une classe du peuple s'élevait au pouvoir. Elle s'y maintenait de la même manière : « Dès qu'un citoyen, dit Aristote, semblait s'élever au-dessus de tous les autres par sa richesse, par la foule de ses partisans, ou par tout autre avantage politique, l'ostracisme venait le frapper d'un exil plus ou moins long. » (La Politique, III, 8.)
C'est ainsi que la démocratie traitait les possesseurs des grandes fortunes. On violait la justice. Et cela est Inévitable.
Au besoin on faisait des lois, appelées lois injustes par les victimes (nous dirions lois scélérates), pour légitimer le viol de la justice.
Les penseurs on{; compris tout ce que les lois civiles supposent de violence, de ruse ou de fraudes :
« Or, dit Montaigne, les loix se maintiennent en crédit, non parce qu'elles sont justes, mais parce qu'elles sont loix : c'est le fondement mystique de leur autorité; elles n'en ont point d'aultre qui bien leur sert. Elles sont souvent faictes par des sots; plus souvent par des gents qui, en haine d'égualité ont faulte d'équité; mais tousjours par des hommes aucteurs vains et irrésolus. Il n'est rien si lourdement et largement faultier que les loix, ny si ordinairement. » (Essais, III, 13.)
A son tour Pascal, inspiré par Montaigne écrit : « ... l'un dit que l'essence de la justice est l'autorité du législateur; l'autre, la commodité du souverain; l'autre, la coutume présente, et c'est le plus sûr : rien, suivant la seule raison, n'est juste de soi; tout branle avec le temps. La coutume fuit toute l'équité, par cette seule raison qu'elle est reçue ; c'est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramène à son principe, l'anéantit. Rien n'est si fautif que ces lois qui redressent les fautes : qui leur obéit, parce qu'elles sont justes, obéit à la justice qu'il imagine, mais non pas à l'essence de la loi : elle est toute ramassée en soi; elle est loi, et rien davantage. Qui voudra en examiner le motif le trouvera si faible et si éger, que, s'il n'est accoutumé à contempler les prodiges de l'imagination humaine, il admirera qu'un siècle lui ait tant acquis de pompe et de révérence. L'art de fronder et bouleverser les États est d'ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source, pour marquer leur défaut de justice. Il faut, dit- on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l'État qu'une coutume injuste a abolies : c'est un jeu sûr pour tout perdre; rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête aisément l'oreille à ces discours. Ils secouent le joug dès qu'ils le reconnaissent; et les grands en profitent à sa ruine et à celle de ces curieux examinateurs des coutumes reçues. Mais, par un défaut contraire, les hommes croient quelquefois, pouvoir faire avec justice tout ce
qui n'est pas sans exemple. C'est pourquoi le plus sage des législateurs disait que, pour le bien des hommes, il faut souvent les piper; et un autre bon politique : Cum veritatem qua liberetur ignoret, expedït quod fallatur. Il ne faut pas qu'il sente la vérité de l'usurpation : elle a été introduite autrefois sans raison; elle est devenue raisonnable; il faut la faire regarder comme authentique, éternelle, et en k cacher le commencement, si on ne veut qu'elle ne prenne bientôt fin. »
Plaisante justice qui ne peut rester juste qu'à condition de n'être point connue pour ce qu'elle est réellement !
Mais c'est en vain que Pascal veut qu'on cache le commencement de la justice.
Lui-même y revient sans cesse et l'envisage de tous les côtés :
« Il serait donc bon qu'on obéît aux lois et coutumes parce qu'elles sont lois ; qu'il sût (que le peuple sût) qu'il n'y en a aucune vraie et juste à introduire ; que nous n'y connaissons rien, et qu'ainsi il faut seulement suivre les reçues : par ce moyen on ne les quitterait jamais {quelle illusion/). Mais le peuple n'est pas susceptible de cette doctrine et ainsi, comme il croit que la vérité se peut trouver et qu'elle e'st dans les lois et coutumes, il les croit et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité (et non ï de leur seule autorité sans vérité). Ainsi il y obéit, mais il est sujet à se révolter dès qu'on lui montre
qu'elles ne valent rien; ce qui se peut faire voir de toutes en les regardant d'un certain côté. »
C'est la même appréciation que nous retrouvons dans un paragraphe de Humain, trop Humain :
« Quand les socialistes prouvent que le partage de la propriété dans l'humanité actuelle est la conséquence d'innombrables injustices et violences, et qu'ils déclinent in summa toute obligation envers une chose dont le fondement est si injuste: ils ne considèrent qu'un fait isolé. Tout le passé de l'ancienne civilisation est fondé sur la violence, l'esclavage, la tromperie, l'erreur ; mais nous ne pouvons pas nous mêmes, héritiers que nous sommes de toutes ces circonstances et concrétions de tout ce passé, l'amnistier par décret, et nous n'avons pas le droit d'en supprimer un seul morceau. (Nietzsche veut dire sans doute : Nous n'en pas le droit, au nom de la Justice absolue, c'est-àdire au nom du néant). Les sentiments d'injustice sont également dans les âmes des non-possédants qui n'on* pas un privilège moral, car ils ont eu quelque part des ancêtres possédants. »
Mais Nietzsche se fait illusion lorsqu'il ajoute : « Ce n'est pas de nouveaux partages par la violence, mais de transformations graduelles des idées qu'on a besoin ; il faut que chez tous la justice devienne plus forte, l'instinct de violence plus faible (1). »
0) Ou peut supposer que Nietzsche a voulu dire la bonté, car le fameux « soyons dur » n'était qu'une révolte de sa sensibilité blessée par le rude contact des hommes de ce temps.
Nous retrouvons là l'incorrigible idéologue. Ce négateur de tant de superstitions a conservé celle des idées. Il croit que la transformation du sentiment ou de l'idée de justice, son épuration, est capable de changer quelque chose dans les rapports sociaux qui ont créé la justice — c'est-à-dire l'injustice. Il croit que la justice deviendra plus forte et l'instinct de violence plus faible, lorsqu'on aura transformé le concept défectueux de la justice. Cela suppose donc que les instincts de violence et les actes qu'on nomme injustes seraient la conséquence d'idées fausses et défectueuses que l'homme aurait porté dans sa tête depuis son origine. Nietszche, comme tant d'autres . avant lui et après lui, fait abstraction^ lanécessité. Or de ce point de vue tout à fait arbitraire on ne voit pas, par exemple, que la vengeance est une forme particulière et inévitable de la justice primitive ; on ne voit pas que l'anthropophagie a commencé par être une œuvre utile (1). On se tire d'affaire par des mots et l'oïi dit barbarie, cruauté, sauvagerie. Mais au degré d'investigation historique où nous sommes arrivés, il n'est plus permis de raisonner de la sorte. La philologie explique bien des choses, mais elle est une
(1) Gomme nous avons l'habitude de juger ces faits à travers nos préjugés moraux (religieux, philosophes, esthétiques) nous attribuons à la cruauté des hommes, les actes qui sont déterminés par des situations, des états, dos moyens d'existence que nous ignorons et qu'il est indispensable de connaître pour comprendre l'Histoire. Mais, en dehors des manuels scolaires, ce que nous savons de l'Histoire est bien peu de chose.
science très insuffisante pour nous renseigner sur la formation et le développement des institutions qui nous occupent, et particulièrement celle de la justice.
— Mais, dira-on, si la justice est une pure illusion, et si sa manifestation réelle n'est qu'une forme déguisée de la contrainte et de la domination, où trouverons-nous une garantie en dehors de la légalité?
C'est mal poser la question. Il serait plus naturel de demander : Gomment se fait-il que la loi soit impuissante à garantir la vie et la liberté?
Gomment se fait-il que des hommes aient intérêt à violer la loi, pour protéger leur existence, et en se privant de leur liberté? Que signifie, par exemple, la préférence de la prison à la vie libre? N'est-il pas étrange que des hommes remercient les juges de leur injustice et s'estiment contents d'échanger le soleil contre les ténèbres?...
Désormais, si on veut s'épargner des recherches stériles touchant maints sujets et en particulier la Justice, il faut renoncer à discourir sur des généralités. .
Par exemple, la définition de Kant est purement abstraite, idéale. Qui peut se satisfaire d'une pareille formule? «la justice est l'accord de ma liberté avec la liberté de tous ». C'est vague à souhait, Chacun y fait
entrer ce qui lui plaît. Grands dieux, quand se décidera-t-on à aimer les contours purs ?
Nous préférons Spencer; voilà un gaillard respectable ; on peut, du moins, le saisir. Fidèle à son système, il essaye de prouver que la justice humaine est un développement de la justice sous-humaine.
Procédant toujours par comparaison et analogie (singulière, méthode scientifique!) il transpose les actes de la vie animale ou simplementles phénomènes de la vie organique dans la vie sociale, et arrive de cette façon aux conclusions les plus étranges et les plus imprévues.
Quoi qu'il en soit, d'après Herbert Spencer, « la Justice sous son aspect positif exige que chaque individu recueille les profits et les inconvénients de sa propre nature et de la conduite qu'elle détermine... »
C'est donc reconnaître la responsabilité de l'individu dans l'ordre social...
Exemple. — Un industriel arrête la marche de son usine pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois ; la surproduction l'y contraint sous peine de pertes considérables ; de ce fait, plusieurs centaines ou plusieurs milliers d'ouvriers sont réduits à un chômage prolongé, c'est-à-dire à la misère absolue. La saine morale exige que : qui ne travaille pas ne mange pas.
Conclusion spencérienne : c'est justice. L'auteur ne le dit point mais cela est compris dans ses prémisses ; en effet: «tout individu accomplissant les
actes qui assurent son existence et recueillant leurs résultats normaux, bons ou mauvais, doit, dans l'accomplissement de ces actes, s'assujettir aux restrictions qu'impose l'accomplissement d'actes du même genre par les autres individus qui doivent comme lui en recueillir les résultats normaux, bons ou mauvais. C'est en cela que consiste- d'une manière vague, sinon définie ce qu'on appelle justice». (H. Spencer. Justice.)
Ce qui signifie qu'il y a une sorte de loi primaire de la vie sociale, et que les hommes doivent se subordonner à cette loi dans leur propre intérêt, c'est-àdire, dans l'intérêt de l'espèce.
Qui ne voit, ici, que l'entité Dieu cède la place à l'entité Justice; et que tout se ramène à un changement de vocables.
Pascal avait dit ironiquement : la justice est ce qui est établi. Spencer le redit sous une autre forme, et avec un sérieux solennel.
Voyons la réalité.
La justice est l'application de la loi.
La loi n'est ni un contrat, ni une intervention, ni un caprice. Elle est l'expression d'un rapport social entre certains groupes humains (ou classes). Ces rapports changent; par conséquent la justice change.
Il n'y a pas de Justice en dehors du mirage sentimental ou idéologique des hommes, il y a seulement des justices. Les rapports sociaux sont de diverses natures, mais depuis des temps immémoriaux, ces
rapports sont toujours de la nature de ceux qui s'établissent entre vainqueurs et vaincus, possédants et non-possédants, puissants ou misérables.
Voilà pourquoi Platon dit vrai lorsqu'il met ces paroles dans la bouche de Glaucon : « La force seule de la loi dirige les hommes vers le chemin de la justice », voulant dire par là que la loi n'est pas l'expression de la justice, mais qu'au contraire, elle est la source de la justice.
Voilà pourquoi Aristote est logique en affirmant la justice de V esclavage. Parce que, dit-il fort justement, « il n'y aurait point d'État si tous étaient pauvres, non plus que si tous étaient esclaves. »
Et de même que la justice des peuples anciens supposait nécessairement l'esclavage, de même la justice des peuples moderne implique fatalement la servitude du travail et toutes ses conséquences.
Notre justice n'est pas meilleure quecelledesGrecs, elle est autre.
Gomme elle résulté du travail humain, elle entre forcément dans une période de décadence. Il suffit, pour s'en convaincre, de faire une visite à la Galerie des Machines et une autre aux Asiles de nuit.
On aura sous les yeux l'antithèse, la synthèse — et le drame de la Justice !
H. Spencer et l'idée de justice
Lorsque Pascal a dit : «la justice est ce qui est établi», il n'a fait que paraphraser Platon dans la République : « L'ordre universel ou le bien de l'État d'abord etdel'individu ensuite». La justice c'est que « chacune des trois classes accomplisse la tâche incombant à sa classe ; que le charpentier, le cordonnier, etc., a s'adonnent à leur métier, à l'exclusion de tout autre ».
Spencer qui cite ces passages typiques fait remarquer que « de la sorte, l'idée de la justice se fonde sur l'idée d'inégalité. »
Son illusion — qu'il a l'excuse de partager avec la majeure partie des bons esprits contemporains — est de se figurer que la reconnaissance de l'égalité des positions et des droits confère, ipso facto, la possession réelle de ces positions et de ces droits. Du reste toute
la phraséologie électorale et politique ne repose-telle pas sur cette équivoque?
Mais Spencer veut donner à l'idée de justice la vertu d'une loi nécessaire de la société. Et cela est en contradiction avec sa théorie de l'évolution.
C'est ce que lui a fait remarquer en termes précis le Rev. M. J. Llewelyn Davies dans une critique parue dans le Guardian du 16 juillet 1890 (et du reste loyalement reproduite par Spencer dans son livre Justice) : «M. Spencer me paraît sous-entendre ce qu'il professe ne pas reconnaître. Dans son élaboration de l'idée et du sentiment de la justice, il sousentend l'existence d'une loi régissant l'entendement humain et la conduite humaine, c'est-à-dire qu'il implique que le bien de l'espèce est désirable en soi, que l'entendement humain accepte cette loi, et y répond sans exiger d'autre justification. Tant que M. Spencer se contentera de retracer la marche de l'évolution, il ne sera pas en droit d'employer le terme : devoir. Que pourrait-il ajouter au verdict de Kant et comment parviendrait-il à le réfuter?
«Pour des yeux uniquement fixés sur les phénomènes de la nature, le mot devoir reste dépourvu de sens. Il est aussi absurde de se demander ce que la nature doit être que de se demander quelles sont les propriétés que doit avoir le cercle.
« Lorsque M. Spencer s'élève avec une sincère véhémence morale contre l'agression et les autres
i ormes du malfaire} quand il proteste, par exemple,
contre « ce laisser- faire mesquin qui regarde d'un œil impassible les hommes se ruiner à tenter d'obtenir de la loi le redressement de leurs griefs les plus fondés», il emprunte notre tonnerre, il ravit le feu du ciel » .
On ne saurait dire mieux; et Ton ne saurait mieux souligner le caractère téléologique de la théorie de Spencer.
Néanmoins l'illustre philosophe anglais a répondu en niant que l'idée du «devoir» ne puisse avoir qu'une origine surnaturelle :
« Votre hypothèse, dit-il à M. Davies implique que les actions des hommes ne sont déterminées que par la reconnaissance de leurs conséquences ultimes, et que si cette reconnaissance est impuissante à les faire agir selon la justice, ils ne peuvent avoir aucun motif de s'y enfermer. Mais leurs préférences, en dehors de toute prévision de résultats éloignés, déterminent directement la grande masse des actions \ des hommes, et leurs actions ainsi déterminées sont J souvent productives du bien d'autrui. Quoique la réflexion nous fasse voir que ces actions s'accordent avec les fins estimées les plus hautes, ce n'est pourtant pas la prévision de ces fins qui les dé- . termine.
« Un exemple familier fera mieux saisir le rapport qui existe entre les motifs directs et les motifs indi- | rects. Tous les parents constitués normalement consacrent beaucoup de temps et de réflexion à travailler
au bien-être de leurs enfants; pendant des années, jour par jour, leur affection immédiate les y pousse et ne leur permet pas d'agir autrement.
« Malgré tout, quoiqu'ils ne soient pas mus par la pleine conscience de leur devoir, si vous leur demandez pourquoi ils s'imposent ce sacrifice de soi, ils répondront que cette obligation leur incombe; poussez votre interrogatoire à fond, et vous les amènerez à déclarer que si les hommes en général n'agissaient pas ainsi, la race finirait par s'éteindre. Quoique la conscience de leur devoir puisse servir à sanctionner, et dans une faible mesure, à fortifier l'impulsion de leurs attachements naurels, cette impulsion est amplement suffisante par elle-même.
« 11 en est de même de l'idée de l'obligation qui règle notre conduite envers le prochain. Ainsi que votre expérience personnelle a dû yous l'apprendre, cette conduite est susceptible d'être très activement incitée par un penchant immédiat, sans aucun souci de conséquences autres que les bienfaits conférés. Et quoique ceux-ci ne soient que le produit d'un simple penchant à les conférer, si vous insistez et demandez pourquoi on les a conférés, vous obtiendrez pour réponse qu'il est de notre devoir de contribuer au bienêtre de l'humanité.
« Vous prétendez que ma théorie de la direction morale ne m'autorise pas à m'indigner au spectacle d'une agression ou d'un méfait quelconque; vous
I joutez qu'en le faisant j'emprunte votre tonnerre. :
«Vous sous-entendez donc que seuls les hommes qui acceptent les croyances courantes, ont le droit de s'indigner au spectacle de l'iniquité.
« Mais je ne puis vous laisser le monopole d'une juste indignation. Si vous me demandez ce qui me pousse à dénoncer l'injuste traitement qu'on inflige aux races inférieures, je vous répondrai que je suis poussé par un sentiment qui s'éveille en moi sans la moindre intervention de la notion du devoir, de toute pensée de préceptes divins, de toute considération de récompense ou de châtiment en ce monde ou au-delà.
«Ce sentiment résulte en partie de ce qu'une souffrance a été infligée, et de ce que la connaissance que j'en ai détermine un sentiment pénible; il résulte aussi de l'irritation qu'éveille en moi la violation d'une loi la conduite au service de laquelle j'ai enrôlé mes sentiments, d'une loi à laquelle, d'après moi, le bien de l'humanité exige que tous, sans exception, obéissent.
« Si vous objectez que ma théorie ne me fournit aucune raison de m'intéresser à ce principe, je vous répondrai qu'il m'est impossible de ne pas m'y intéresser. Quand l'analyse vient par la suite me démontrer que le respect de ce sentiment et de ce principe assure le progrès du genre humain vers une forme supérieure et susceptible de plus de bonheur, je constate que, bien que mon action ne soit pas immédiatement dér terminée par le sentiment de l'obligation, elle se conforme cependant à mon idée de l'obligation. »
En résumé il résulte des explications de Spencer que les hommes sont déterminés à accomplir le devoir par une nécessité naturelle, en dehors des résultats et des conséquences ; c'est une préférence de leurs actions, préférence souvent productive du bien d'autrui, et somme toute, conforme au progrès du genre humain...
Il à remarquer que, de ce point de vue, le devoir n'est pas autre chose que Vinstinct, et l'exemple cité par Spencer ne laisse aucun doute à cet égard. Dès lors on ne comprend pas la nécessité d'établir une règle morale pour obliger les hommes à agir conformément à Y instinct, qui ne leur permet pas d'agir autrement...
Mais, en réalité, si l'on va jusqu'au fond de la pensée du philosophe anglais, on voit que c'est dlune simple confusion de définition qu'il s'agit, et que ce qu'il nomme devoir n'est pas un penchant immédiat, spontané, primordial de notre nature.
« Si la discipline de la vie, dit-il, est capable de produire la pleine conscience du devoir chez certains animaux inférieurs, elle est à fortiori capable de la produire chez l'homme. »
Spencer fait cette réflexion après avoir lu et accueilli favorablement certains actes de la vie des animaux, bizarrement interprétés par T. Mann Jones. Voici l'un de ces faits :
« J'ai eu, il y a longtemps, une chienne qui se montrait très sensible aux avances des chiens. Je la rete-
nais rien que par la voix. Ces réprimandes fixèrent tellement en elle l'idée de Y « obligation » que — du moins je n'ai aucun motif d'en douter — elle mourut vierge à l'âge de treize ans et demi. Jamais elle n'avait poutant été attachée. A l'âge de quatre ans toute avance d'un mâle l'irritait, et h l'âge de sept ans, elle était devenue une vieille fille acariâtre que la seule présence des mâles suffisait à mettre en colère. »
Il est bien évident que ce que Mann Jones appelle ici « devoir » est le résultat de la menace et de la contrainte. « Je la retenais rien que par la voix », fait observer M. Jones. Précisément, cela suffisait, car la voix — la voix menaçante, — est le signe avantcoureur des coups; le chien, domestiqué depuis des siècles, sait cela: ses ancêtres le lui ont transmis dans son sang. Quoi de plus naturel? Mais quoi de plus bizarre de dire comme Jones : «La notion du « devoir » peut s'établir sous la forme de la notion d'une obligation envers un esprit supérieur... »
Voici encore un exemple, d'ailleurs commun, rapporté par M. Jones :
« Je m'amusais à faire semblant de battre ma jeune sœur, qui de son côté faisait alors semblant de pleurer. La chienne se jetait sur moi; si nous intervertissions les rôles, elle grognait et se jetait sur ma sœur.
«L'expérience, souventrepriseavecd'autres acteurs, eut toujours le même résultat. A moins d'une aversion antérieure, la sympathie de la chienne se mani-
festait toujours en faveur de la personne attaquée.
« Ayant à la longue observé que ces attaques n'étaient qu'une feinte, elle se mit à y prendre part avec une joie bruyante, mais il lui fallut des observations répétées pour déterminer cet état d'esprit. »
M. Mann Jones conclut de ces faits que la faculté de « s'indigner » n'est pas spéciale aux hommes...
C'est aller un peu vite en déductions. Est-ce que le chien placé sur la voiture de son maître ne montre pas les dents à qui fait mine de s'approcher? «Il garde la voiture de son maître», disent nos intellectualistes. Eh bien, placez-le sur une autre voiture, et vous constaterez qu'il agit de même.
L'erreur de cette interprétation vient de cette conception morale : en présence d'un acte ou d'un événement utile accompli par un individu, on suppose tout de suite que l'individu l'accomplit en vue de cette utilité; par rapport à soi. On se fait centre, et l'on attribue aux autres (hommes ou animaux) ses idées et ses préjugés personnels.
Je n'ai rapporté que deux traits de mœurs des animaux relevés par M. Jones.
Il y en a d'autres dont les interprétations sont encore plus fantastiques.
Là où une observation rigoureuse, directe et prudente nous fait voir les actes des animaux déterminés par l'instinct, le besoin, la crainte, les habitudes acquises par l'éducation et la domesticité, etc.,
MM. Jones, Spencer et tous les intellectualistes, découvrent des sentiments et des idées compliqués tirés de leur propre imagination et surtout de leurs préjugés moraux.