LES OBJECTIONS D^ MONSIEUR A. FOUILLÉE
Dans la Revue Bleue du 26 février 1898, M. Alfred Fouillée commentait mon étude dans le paragraphe suivant :
« C'est, selon nous, dans le domaine psychologique et physiologique, qu'il faut chercher les principales causes de l'état stationnaire auquel tend la population française .
« Mais ici nous retrouvons l'école de Marx, l'école du « matérialisme historique », qui refuse de faire intervenir les considérations psychologiques et morales dans l'interprétation des phénomènes économiques et sociaux; selon cette école, il ne faut point substituer des notions purement « subjectives » aux résultats objectifs. Elle s'élève contre les esprits idéalistes qui continuent d'attribuer aux mœurs, à l'éducation et aux préjugés le pouvoir d'exercer une action sur la
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marche de l'histoire et sur le mécanisme de la société. Tout s'expliquerait, à l'en croire, quand il s'agit du mouvement de la population, par des raisons économiques. A l'appui de cette théorie, on fait observer que la loi de la population, au lieu d'être une loi fixe, invariable, constante, s'appliquant à des nations entières, in abstracto, varie au contraire dans les divers groupes sociaux ou « classes sociales » avec les conditions économiques d'existence (1).
« Et cela est vrai. Mais comment agissent ces conditions, sinon en inspirant ou n'inspirant pas la. pré* voyance, la crainte d'avoir des enfants, Végoïsme ou Y altruisme, bref; tous les sentiments qu'on veut exclure du problème qui sont cependant les vrais moteurs ? Les marxistes soutiennent-ils que la volonté, « principe subjectif», n'a rien à voir dans la question que les enfants se procréent tout seuls sans le vouloir des parents ou sous l'action mystérieuse des « conditions économiques ? »
«On a fait voir que, à l'époque où apparaît dans un pays l'industrie simplement manufacturière (qui n'est pas encore le « machinisme »), l'utilité considérable des bras écarte les risques de paupérisme intense parmi les travailleurs; chaque famille trouve avantage à se développer, puisque chaque enfant devient « rémunérateur », selon l'expression de M. Leroy-Beaulieu. C'est ainsi que, de 1840 à 1870, la
(1) Ici l'auteur renvoie le lecteur a mou travail.
natalité en Angleterre augmente de 32,6 pour 1,000 à 36 pour 1,000; or, c'est la période manufacturière. — Rien de plus frappant, mais aussi, ajouterons-nous, rien qui montre mieux l'influence des mobiles psychologiques, sans lesquels les conditions économiques n'agiraient pas. Sous le régime anglais des manufactures, toute famille nombreuse augmente les chances de bien-être, et la population augmente parce que le père de famille ne voit pas d'inconvénient à procréer ; — ce qui est psychologique et non. mécanique. Vient ensuite l'apparition des machines : diminution delà main-d'œuvre, extension du nombre des individus inemployés, chômages , substitution progressive dans les ateliers delà femme à l'homme ; « résultat forcé : diminution de la natalité, augmentation de la mortalité infantile, dépopulation ». Et comme, en Angleterre, les populations nécessiteuses dépassent en nombre l'ensemble de la classe moyenne et de la classe élevée, on conclut que c'est la diminution de la natalité dans la fraction pauvre de la population, dans la classe industrielle notamment, qui influe sur le taux général de l'Angleterre et l'abaisse. Marx avait accusé le capitalisme de produire la surpopulation ; mais on le voit tout aussi bien produire la dépopulation, selon les circonstances. Il ne faut pas oublier, cependant, que les classes riches et surtout moyennes restreignent aussi leur fécondité, et plus encore que les classes pauvres. Toujours est-il que, en France, la population pro-
prement industrielle et employée aux « machines » par le « capitalisme » n'est pas assez nombreuse pour rendre compte, par son influence, de la dépopulation générale. Les paysans, étrangers au machinisme, y coopèrent au premier rang avec les bourgeois. Le bien-être, et non la misère, est donc une des principales causes de la faible natalité en France.
a Les populations qui ont acquis un certain degré de bien-être ne veulent plus ni diminuer leurs propres ressources en s'imposant des charges nouvelles, ni exposer leurs enfants à une condition inférieure. Égoïsme et altruisme coïncident ici à leurs yeux et les poussent au self restraint. »
A ces critiques j'ai répondu par la lettre suivante :