‹ Superstitions politiques et phénomènes sociauxChapitre 37 sur 56 · REPONSE A MONSIEUR ALFRED FOUILLEE · texte numérisé non relu

REPONSE A MONSIEUR ALFRED FOUILLEE

Monsieur,

Je viens de lire l'étude intéressante que vous avez consacrée à la question si controversée de la dépopulation.

Puisque vous avez remarqué le travail que j'ai publié moi-même là-dessus dans la Revue de métaphysique et de morale, et puisqu'il a pu vous suggérer des commentaires et des critiques, voulez-vous me permettre de discuter un instant avec vous afin

d'apporter quelques nouveaux éclaircissements et, si c'est possible, de chasser toute équivoque?

Je rappelle le passage significatif où vous essayez, de réfuter mes constatations : « On fait observer » que la loi de la population, au lieu d'être une loi » fixe, invariable, constante, s'appliquant à des na- » tions entières, in abstracto, varie au contraire, » dans les divers groupes sociaux ou « classes so- » ciales », avec les conditions économiques d'exis- » tence. Et cela est vrai. Mais comment agissent » ces conditions, sinon en inspirant ou n'inspirant pas » la prévoyance, la crainte d'avoir des enfants, » Yégoïsme ou Y altruisme, bref tous les sentiments » qu'on veut exclure du problème et qui sont cepen- » dant les vrais moteurs ? Les marxistes soutiendront- » ils que la volonté, ce « principe subjectif », n'a rien » à voir dans la question, que les enfants se procréent » tout seuls sans le vouloir des parents ou sous » l'action mystérieuse des conditions économiques. »

Port bien L'objection est spécieuse. Ainsi vous admettez que les facteurs économiques exercent sur le taux de la natalité une action réelle, mais en même temps vous avancez que les facteurs psychologiques sont prépondérants. Mieux encore, vous ajoutez qu'ils sont les vrais moteurs. N'y a-t-il pas là une contradiction un peu choquante? Car si, comme vous le dites, les conditions économiques « agissent en inspirant ou n'inspirant pas la crainte, la prévoyance ou l'égoïsme », pourquoi voulez- vous que ces mêmes

sentiments soient la cause déterminante du phénomène? Ils ne sont en effet que les acteurs et non les créateurs. Ils apparaissent comme des manifestations psychiques inséparables du milieu qui les engendre et les développe.

On devient craintif sous l'appréhension d'un danger plus ou moins vague ; on s'arme de prévoyance à cause de l'incertitude du lendemain ; on s'entoure d'égoïsme par mesure défensive après avoir fait la dure expérience des coups et des défaites.

Donc, ici, les sentiments ne sont pas les moteurs que vous supposez, ils traduisent simplement les impressions que les individus reçoivent du milieu dans lequel ils baignent.

Je suis surpris du rôle fantaisiste que les philosophes veulent imposer de force à ces malheureux sen-t timents. Ils ne sont pourtant pas responsables, et, pas plus que nous, ils ne demandent à naître. Je les comparerais volontiers à des fruits. Le soleil les mûrit, mais le froid, la grêle, la sécheresse et mille autres intempéries interviennent pour les gâter. Le but des philosophes est louable, mais inaccessible : ils voudraient guérir les fruits en dépit des calamités atmosphériques...

Mais je reviens à votre étude. Gomme pour donner plus de force et d'évidence à votre conception favorite : l'influence des états psychiques et intellectuels sur la réalité sociale, vous ajoutez d'un air victorieux : o Soutiendrez-vous que la volonté, ce « principe sub-

» jectif », n'a rien à voir dans la question, que les enfants se procréent tout seuls sans le vouloir des parents?... » Très bien. Mais de quoi cette volonté dépend-elle?

Si la perspective d'une gêne prochaine n'inquiétait pas les esprits au sein des classes moyennes, voudraienl-ils se résoudre à l'artifice pénible de la contrainte morale?

D'autre part, si les conditions du travail et parfois sa nature elle-même n'exerçaient par des ravages dans la classe des travailleurs, est-ce que la femme du peuple appréhenderait l'état de grossesse?

En un mot, si les difficultés de l'existence aggravées de la crainte du lendemain n'étaient point nocives pour l'organisme, obsédantes pour l'esprit, croyez-vous que la volonté de se contraindre subsisterait?

Évidemment non. Donc cette volonté n'est pas libre. Elle est subordonnée à tout un complexus social qui la tient en éveil, la met en œuvre en la dominant.

Appelez cela du nom qu'il vous plaira : « matérialisme économique » ou « déterminisme historique », peu importe. Je ne m'inquiète pas de la doctrine (fûtelle de Karl Marx que je tiens, néanmoins, pour l'un des penseurs les plus puissants du siècle), mais j'établis une relation précise entre des séries de faits parallèles sous bénéfice d'examen constant et de révision nécessaire.

Or, l'étude objective du phénomène social qui nous occupe me conduit à faire cette constatation : il n'y a pas de loi fixe de population. Au contraire le taux de la natalité ainsi que le taux de la mortalité varient avec la situation sociale des groupes humains, ou, si l'on préfère, des classes. La natalité décroît, la mortalité croît dans les classes frappées de dégénérescence physique provenant de la nature du travail et du degré de détresse où elles sont précipitées.

M. Fouillée n'a pas été convaincu; et, de nouveau, il a répondu, dans la Revue Bleue du 2 avril 1898. Afin de ne laisser aucun doute dans l'esprit du lecteur je reproduis cette lettre in extenso.

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