NOUVELLE REPONSE DE M. FOUILLEE
Dépopulation et Marxisme.
Malgré les explications contenues dans l'intéressante lettre de M. Dagan publiée par la Revue Bleue, je ne saurais admettre la théorie marxiste selon laquelle le mouvement de la population serait sous la dépendance exclusive des conditions économiques.
Après avoir dit lui-même qu'il n'y a pas de « loi fixe de ia population », ce qui est vrai, M. Dagan résume sa doctrine dans cette proposition finale, qui ressemble quelque peu à une loi fixe : « La natalité décroît, la mortalité croît dans les classes frappées de dégénérescence physique provenant de la nature du travail et du degré de détresse où elles sont précipitées. » Tout d'abord, il nous semble impossible de mettre ainsi sur le même plan la mortalité, qui
est involontaire, et la procréation volontaire des enfants, qui est encouragée ou découragée par une multitude de conditions très diverses. En outre, comment admettre qu'en France, en Normandie ou en Languedoc par exemple, ou dans les parties les plus civilisées et les plus riches des États-Unis, ou enfin dans les classes riches ou aisées, qui sont précisément les plus infécondes, la décroissance du taux de la population soit due à la « dégénérescence physique » causée par la « détresse »? En Italie, où la population croît, n'y a-t-il ni détresse, ni travail insalubre, ni misère physiologique? Et de même en Allemagne, et de même en Russie?
Nous croyons l'avoir montré ailleurs, les causes qui agissent directement et immédiatement sur -la natalité sont : 1° physiologiques et involontaires (ce sont les moins influentes) ; 2° psychologiques et volontaires (ce sont les plus actives). Les causes qui agissent indirectement et par intermédiaires des précédentes, auxquelles elles aboutissent, sont: 1° morales et religieuses (intérêt personnel ou familial, sentiment désintéressé du devoir collectif, doctrines sur la vie et sur l'au-delà, etc.); 2° sociales et politiques (rapports des classes sociales entre elles, gouvernement aristocratique, démocratique, influence des villes, etc.) ; 3° économiques (production et distribution de richesses, technique industrielle et agricole, etc.) Le marxisme, qui veut tout réduire à ce dernier groupe, nous semble une doctrine simpliste
et unilatérale, comparable aux théories de Lombroso sur la criminalité, sur les révolutions et leur rapport avec les saisons, etc.
Quelle « contradiction un peu choquante » y a-t-il à admettre que si les conditions économiques exercent une action, d'ailleurs fort importante à nos yeux, c'est « en inspirant ou n'inspirant pas la crainte, la prévoyance ou l'égoïsme »; d'où il suit que ce sont, en définitive, ces derniers sentiments « qui sont la cause déterminante du phénomène »? On nous répond que ces sentiments sont « acteurs et non créateurs » et on attribue le vrai pouvoir créateur au milieu économique. Mais, répondrons-nous, il n'y a de création nulle part, et le milieu économique n'est lui-même qu'une des influences de l'œuvre, non la la seule qui puisse agir sur nos sentiments et, par eux, sur nos volontés.
M. Dagan nous prend à partie en ces termes : « Gomme pour donner plus de force et d'évidence à votre conception favorite : l'influence des états psychiques et individuels sur la réalité sociale » — et en effet, nous ne comprenons pas une société indépendante des états psychiques et intellectuels de ses membres, — « vous ajoutez d'un air victorieux (?) » : — « Les marxistes soutiendront-ils que la volonté, ce principe subjectif, n'a rien à voir dans la question, que les enfants se procréent tout seuls sans la volonté des parents ou sans l'action mystérieuse des conditions économiques ?» — « Très bien. Mais de
quoi cette volonté dépend-elle. » — Là est en effet la question. Quels motifs et mobiles déterminent la volonté de procréer ou de ne pas procréer? Est-ce seulement les conditions économiques et la technique industrielle. N'est-ce ce pas, aussi, pour une certaine part les idées et sentiments moraux, religieux, sociaux, l'égoïsme individuel ou familial, l'ambition pour soi ou pour ses enfants, le désir de ne pas morceler son patrimoine, le désir de s'élever ou de voir ses enfants s'élever sur l'échelle sociale, l'inconduite, la débauche, la peur des soins et embarras que peuvent créer les enfants, Je retard du mariage et l'âge plus avancé des époux, la crainte du scandale résultant des unions illégitimes, l'imitation croissante des classes riches ou aisées par les classes pauvres, en un mot, tout ce qui peut agir n'importe comment sur la volonté humaine, surtout en l'absence de soins moraux ou religieux?
Le «déterminisme», dont M. Dagan me rappelle l'existence, est pour moi une vieille connaissance, et je doute qu'on puisse, sur ce sujet, apporter beaucoup de lumières nouvelles. Mais précisément le déterminisme consiste à tenir compte de toutes les conditions propres à déterminer le vouloir, selon leur importance relative et leur degré d'influence. C'est ce que ne fait pas le marxisme. Que tout déterminisme, social au lieu d'être une action réciproque de facteurs variés, ait des facteurs exclusivement économiques, que tout se réduise dans l'histoire à la pro-
duction des utilités matérielles, que manger pour vivre et vivre pour manger soient identiques, voilà des propositions que « modestement (comme dirait Garlyle), mais catégoriquement et péremptoirement, je refuse d'admettre ».
En tenant compte des sentiments et des idées, les philosophes ne veulent nullement, comme M. Dagan les en accuse, « leur imposer de force un rôle fantaisiste » : Si les conditions économiques n'influaient pas d'abord sur les sentiments humains, elles n'influeraient pas finalement sur la stérilité volontaire. La « fantaisie » est dans l'omnipotence autonome attribuée par Marx aux conditions matérielles, dans Tindépendance qu'il prête à l'économie politique par rapport à d'autres sciences plus simples et plus vraiment causales. L'appareil pseudo-scientifique dont le pape allemand du « matérialisme économique » enveloppe son dogme absolu n'empêche pas ce dogme d'être une vue incomplète et mythologique de la réalité sociale.
En vain M. Dagan, pour réduire nos sentiments à l'inertie, les compare-t-il à des « fruits que le soleil mûrit », que « mille intempéries peuvent gâter » et qui demeurent dans une impuissance radicale. « Le but des philosophes, ajoute-t-il, est louable, mais inaccessible : ils voudraient guérir les fruits en dépit des calamités atmosphériques. » — Non, le but des philosophes est de modifier à la fois dans un bon sens deux choses solidaires : le milieu social et la vo-
lonté individuelle. Celle-ci, à la différence des fruits passifs de l'arbre, peut réagir sur sa propre tendance à la pourriture, grâce à des idées et sentiments supérieurs; de plus, elle peut réagir sur son milieu même : c'est un fruit qui, pour sa part, peut contribuer à modifier peu à peu sa propre atmosphère. Voilà précisément ce qu'oublie le déterminisme incomplet de Marx, qui s'arrête à moitié chemin. Son matérialisme sectaire, inspiré de Feuerbach bien plus que de Hegel, ne tient pas compte de la réaction des êtres intelligents et sentants sur leur milieu, notamment sur le milieu social. Gomme si le milieu humain existait et agissait indépendamment des hommes qui le constituent!
Marx a beau dire en termes sibyllins : — « Ce n'est pas la conscience qui fait l'être, c'est l'être qui fait la conscience » (1); un être conscient de soi, d'autrui, et de ses fins universelles, se fait ou se refait lui-même en partie par ses sentiments et ses idées. L'évolution économique n'est pas un « processus objectif » qui s'accomplit sans nous, comme les mouvements des deux étoiles qui composent Gamma de la Vierge; elle s'accomplit avec nous et par nous : il dépend donc de nous de la mieux diriger dans ce sens de la justice. Ce n'est pas en prêchant le fatalisme matérialiste, la guerre des classes, en rame-
(1) Od se demande ce qu'il y a de sibyllin dans cette proposition si lumineuse et si évidente qui est la négation du libre arbitre. — D.
nant tout à la question d'estomac, qu'on y parviendra ; c'est en agissant sur les sentiments et les idées, et, par leur intermédiaire, sur les mœurs, sur les lois, sur les institutions sociales, qui en dérivent de plus en plus dans nos sociétés démocratiques.
Si le marxisme, auquel M. Dagan a raison de ne pas trop tenir, se montre insuffisant même pour expliquer le phénomène qui dépend le plus étroitement des conditions économiques, l'infécondité volontaire, que vaudra cette doctrine étroite et exclusive quand il s'agira d'expliquer le développement des religions, des philosophies, de la morale, du droit, de l'esthétique, de la science?
Alfred Fouillée.