LE REGIME PROHIBITIF
Disons tout de suite que les plus ardents ennemis de l'alcoolisme ont dû renoncer à l'espoir de prohiber la consommation de l'alcool.
Les législateurs américains avaient inscrit dans la
constitution des États ou dans leur législature le principe de la prohibition. Ce système est entré, aujourd'hui, dans une période de décadence.
Les mesures prohibitives appellent immédiatement la fraude et n'empêchent nullement les gens de consommer de l'alcool. Ainsi, une loi fédérale du 8 août 1890, étendait aux boissons alcooliques venues, des pays voisins, les dispositions restrictives de la vente appliquée aux alcools de l'intérieur, sous réserve, cependant, de laisser chaque habitant consommer librement l'alcool transporté dans son domicile. On devine sans peine le résultat immédiat de cette loi. Voici en effet ce qu'écrivait, en 1892, l'évoque catholique de Fargo dans le Nortl-Dalwto : « On vend plus aujourd'hui de spiritueux qu'antérieurement aux lois prohibitionnistes. Des fermiers qui, jadis, ne buvaient qu'un verre ou deux dans les tavernes, lorsqu'ils venaient en ville, ont maintenant chez eux des tonnelets de cinq gallons auxquels ils rendent visite à tout instant. »
Le Dr Legrain, — président d'une société antialcoolique, — écrivait de son côté : « C'est se leurrer d'un espoir chimérique que de demander aux pouvoirs publics des mesures répressives, coercitives de quelque nature qu'elles soient, contre l'alcoolisme, quand nous savons que la grande majorité des Français aiment et veulent de l'alcool, que quatre millions et demi d'électeurs ont un intérêt quelconque à la vente de ce produit. >> Voici, en effet, comment se
décomposent ces quatre millions et demi d'électeurs, d'après une statistique rapportée par M. Franck (Valcolisme de la femme) :
Récoltants de vin ... 1.524.077
Récoltants de cidre 1.065.210
Forgerons, tonneliers, ouvriers de l'ameublement 30.000
Fabriques de verresjet bouteilles pour cafés, etc . 13. 000 Industries de la boisson (brasseurs, distillateurs, voyageurs) 00.000
Transports des vins, bières, liqueurs 40.300
Éclairage des cafés, tavernes, hôtels 3.300
Hôteliers, cafetiers, logeurs, cabaretiers . . . 533. 2~7 Marchands d'alimentation au détail vendant
du vîd, des spiritueux 300.000
Bouilleurs de cru 750.000
Intéressés à la consommation de l'alcool : 4,349.164 Ce chiffre dispense de tout commentaire (1).
(!) « La distillerie est, d'autre part, d'un très grand secours pour l'agriculture. Elle permet de nourrir du bétail d'une manière économique avec les résidus de la fabrication ; ce bétail est non seulement une source de revenu pour le propriétaire qui vend la viande sur pied, mais encore le fumier, engrais naturel, sert à améliorer la terre. Aussi la distillerie est-elle d'une valeur inappréciable dans des contrées dont le sol est pauvre et où la pomme de terre est assurée de réussir. Comme i{ n'est pas facile de transporter à de grandes distances les pommes de terre qui se conservent assez mal, en les transformant en alcool, on obtient un article aisé à transporter, d'une vente facile, et l'on a la pulpe, le résidu, pour nourrir le bétail. » (A. Haffalovich.)
Qu'arriverait-il, au surplus, si l'on voulait essayer d'introduire en France une loi de ce genre? Ce qui est déjà arrivé ailleurs quand on a tenté d'instaurer des systèmes trop sévères : « En 1736, rapporte Richardson (Free Revieic, 1894) sir Joseh Jekyll fit passer le « gin Bible » qui aboutissait en fait à une prohibition de la vente en détail des alcools. Londres fut le théâtre de désordres sauvages, la maison de sir Joseph Jekyll dut être protégée par des soldats, jour et nuit ; et après un acharnement des deux parts, la loi finit par être ouvertement violée, pour devenir un objet de mépris et de risée. » Voici un exemple plus récent tiré de l'histoire de la lutte contre l'alcoolisme en Amérique. M. Van Den Heuvel rapporte qu'un système restrictif, appelé système du monopole des débits, introduit dans l'État de la Caroline du Sud le 1er juillet 1893, a donné lieu à une agitation révolutionnaire. D'après cette loi le nombre des débits était limité : il ne pourrait y en avoir qu'un par comté. Une caution de 8.000 £ était exigée. Le débitant ne pouvait acheter de boissons alcooliques qu'au commissaire de l'État. Cette loi sévère renfermait d'autres articles encore plus restrictifs. Quel en fut le résultat? Les fabricants et les débitants ont soulevé et organisé l'opposition des consommateurs. Le peuple a accueilli les agents du fisc à coups de pierres. La milice qui devait défendre l'ordre public a refusé de marcher. Et le gouverneur de l'État, M. Tilman, s'est vu obligé de recourir
aux troupes fédérales et même de suspendre, pendant trois mois, le régime du monopole.
On fera donc sagement de ne pas essayer d'acclimater en France le régime de la prohibition (1).