SUPPRESSION DU PRIVILEGE DES BOUILLEURS DE CRU
M. Claude (des Vosges) portait le jugement suivant dans un rapport présenté au Sénat en 1897 : « Le privilège des bouilleurs de cru est le fléau des campagnes, c'est la fissure par où s'écoule le plus clair d'un immense revenu, et par où pénètre l'alcoolisme dans nos campagnes. »
(1) Des permis d'ivresse sont vendus dans l'État de Michigau. Ils coûtent 5 dollars et permettent de boire pendant toute une année, à tous les bars possibles, et aussi souvent qu'on le désire sans être inquiété pour ivresse manifeste. {Monde Économique, 16 septembre 1899.)
Le rapport concluait, naturellement, à la suppression du privilège.
Nous n'avons pas à discuter ici la question juridique.
Disons seulement que les partisans et les adversaires du privilège sont poussés dans leurs revendications par les intérêts contraires de certains départements ou de certaines classes de citoyens.
En 1895, la Chambre a consacré le privilège en exemptant de tout abonnement et de toute prise en charge les propriétaires récoltants qui ne distillent pas plus de vingt litres d'alcool pur, c'est-à-dire qu'elle leur a accordé, à titre de consommation privée, une immunité pour quarante litres d'eau-devie à 50°.
Il est à remarquer que c'est précisément chez les propriétaires récoltants que l'alcoolisme sévit le moins. Ce qui s'explique par l'abondance et la qualité de l'alimentation comparativement plus grande et meilleure à la campagne que dans les villes.
Et quelle serait, au surplus, la conséquence de la suppression du privilège? De désarmer les petits producteurs au profit des distillateurs en gros et des grands négociants d'alcool. Les bouilleurs sont au nombre de plus de 600.000 (un million, prétendent certains statisticiens), tandis que les distillateurs industriels ne sont pas 4.000.
Ce qui faisait dire à M. Delafosse (séance du 0 juin 1895) : « La véritable raison c'est le désir de
supprimer la concurrence au grand avantage d'une oligarchie de distillateurs du Nord. »
Néanmoins, tous ceux qui veulent restreindre la consommation de l'alcool sont partisans de l'abrogation de la loi du 14 décembre 1875. Leur but, disentils, est de protéger la santé de leurs concitoyens ; malheureusement ils ne peuvent le faire qu'en lésant du même coup les citoyens qu'ils veulent protéger. Le dilemme est inéluctable.