LES CAUSES
On a prétendu que l'alcoolisme est, avant tout, une affaire d'habitudes, de mœurs. On a dit aussi qu'il était le fruit de l'ignorance et, conséquemment, on a ajouté qu'il était nécessaire d'instruire les masses afin de leur communiquer le dégoût de l'alcool.
C'est alors qu'on a vu se créer des sociétés de tempérance, s'imprimer des manuels scolaires, s'ouvrir des congrès internationaux, etc.
Les « sauveurs » antialcooliques ont afflué de tous les côtés. On ne se doutait pas qu'il y eût tant de buveurs d'eau et d'âmes généreuses...
Dire que l'alcoolisme est une affaire de mœurs ou d'habitude, dire aussi qu'il résulte de l'ignorance, c'est trahir tout de suite sa propre ignorance. Il y a une chose que les philanthropes, les moralistes, les sociologues, les économistes et les journalistes
ignorent complètement, c'est la vie du peuple et la connaissance de ses besoins. N'est-il pas surprenant que tant de savants « distingués » soient si enflammés à fournir des mesures prophylactiques, vant de connaître l'origine du mal? Que dis-je, avant toême de songer à la chercher?
I Rien n'est plus triste que le spectacle de ces Congrès bruyants où chacun semble être là pour défendre son produit ou préparer sa clientèle, toujours satisfait de lui-même et sans aucun grave ïsouci de vérité, sans aucune inquiétude du problème, sans aucune certitude sur les remèdes et les palliatifs I Il y aurait pourtant beaucoup à dire dans cet ordre d'idées.
Parmi les causes principales qui poussent les jhommes vers l'alcool, il convient de citer en première
Igné :
1° L'insuffisance de l'alimentation ; 2° Le milieu social ; 3° L'insalubrité des logements.
Le Dr Schuler, qui a fait une enquête sur les divers modes d'alimentation des cantons suisses, déclarait que dans le riche canton de Vaud, à Genève, à la Ghaud-de-Fond, dans le canton de Zurich, partout où l'on consomme beaucoup d'aliments azotés sous forme de viande, de fromages mi-gras, de pain de bonne qualité, la consommation de l'eaude-vie est très faible. Au contraire, dans les cantons pauvres, dans la partie inférieure de l'Emmenthal,
dans l'Oberghale, à Interlaken, dans la vallée de la Suris, dans le Hinterland; dans les petits cantons, dans les cantons primitifs, là où l'alimentation se compose surtout de pommes de terre et de mais, seulement relevée par de mauvais café, où le lard est un objet de luxe : le schnaps, le brandevin, l'eau-de-vie de pomme de terre à 0 fr. 50 la bouteille jouent un rôle considérable. Quand la protéine et les corps gras manquent, l'estomac a besoin d'être rempli, l'homme se sent débile, il essaye de tromper son besoin, de se donner une vigueur factice avec de l'eau-de-vie.
Nous avons pu nous-même interroger des ouvriers et des patrons appartenant à l'industrie de la fonte. Ces derniers nous ont avoué que les hommes employés au transport de la fonte en fusion ne dépassaient guère trente à trente-cinq ans et qu'ils étaient obligés de renouveler fréquemment leur personnel. Quant aux ouvriers, il est prouvé que s'ils n'absorbaient pas une quantité considérable de vin ou d'absinthe chaque jour, ils seraient incapables de se soutenir. On objecte, il est vrai, mais très étourdiment, que l'argent dépensé à l'achat de boissons nocives pourrait être consacré à l'alimentation. C'est méconnaître les conditions de ces travaux et les ravages qu'ils exercent dans l'organisme le plus sain; l'ouvrier qui se livre à un travail de ce genre perd l l'appétit et c'est pour cela qu'il boit, obligé de recourir à un stimulant énergique et rapide.
L'industrie de la fonte n'est qu'un exemple entre
mille. Les travaux fatigants, débilitants et destruc-
i teurs sont innombrables. C'est donc parler sans
connaissance de cause que d'attribuer à l'alcoolisme
l'effet originel des maladies mortelles d'une catégorie
i nombreuse de travailleurs. L'alcoolisme, certes,
I accélère cette ruine physique, mais il n'intervient
[que comme adjuvant, il n'est pas la cause initiale.
Mais il y a une foule de prolétaires, objectera-t-on, [ qui ne se trouvent pas placés dans ces conditions déplorables. Pourquoi fréquentent-ils si assidûment les cabarets?
J'invite les lecteurs à lire l'enquête effrayante du Dr du Mesnil (médecin de l'Asile national de Vincennes) et du Dr Mangenot, membre de la Commission d'hygiène du -troisième arrondissement.
Ils verront l'état du logement des familles pauvres, fils apprendront que dans le quartier de la pointe fd'lvry, par exemple, sur 366 logements à trois pièces, 337 étaient occupés et, parmi eux, 3 ollraient b mètres cubes d'air par habitant; 12, 11 mètres; 19, 12 mètres... et encore faudrait-il déduire de ces capacités totales celles des boutiques et ateliers qui y sont compris. Parmi les causes d'insalubrité, MM. du Mesnil et Mangenot signalent l'infection du sol, l'absence d'eau et dégoûts, puis la mauvaise qualité des matériaux employés à la construction, matériaux perméables, véritables nids à microbes, l'absence de cave qui développe l'humi-
dite, les défectuosités de la toiture, la malpropreté des cabinets d'aisances, etc., etc. On conçoit, disait un rédacteur de V Economiste français, en manière de commentaire, que les habitants restent peu dans de tels logements et que le cabaret ait pour eux beaucoup d'attirance; aussi les marchands de vin sont nombreux dans le quartier. Avenue d'Ivry, il y a 61 boutiquiers, dont 23 marchands de vin et 8 épiciers qui vendent aussi du vin et des eaux-devie. Avenue deGhoisy, sur 38 boutiques, il y en a 27 dans lesquelles sont installés des cabarets... etc.
On se demande franchement ce qui arriverait si on interdisait les cabarets suivant le désir de quelques antialcooliques? Cela changerait-il l'état de leur domicile? Gela supprimerait-il leur détresse? « Saturnisme, alcoolisme, misère, sont souvent associés, disait le docteur Legrain; les professions insalubres, dans les centres industriels, ne vont guère sans l'alcoolisme. »
Les Congressistes, dans leur zèle intempérant, oublient trop que le cabaret est le salon du pauvre.
Le docteur Jules Rochard paraissait ravoir bien compris lorsqu'il écrivit cette page éloquente : « L'ouvrier des grandes villes, lorsqu'il se réveille après un lourd sommeil, encore fatigué de son travail des jours précédents et dans l'atmosphère viciée de son logement garni, éprouve une sorte de prostration, un malaise indéfinissable qui lui rend la reprise de ses occupations très pénible. Ses vête-
ments sont humides, car il a plu la veille, il les endosse et sort en frissonnant. C'est l'hiver, le jour commence à poindre, la pluie tombe, fine et drue, sur le pavé glissant. Il fait sombre, il fait froid. L'ouvrier songe à la rude journée qui commence et à celles qui la suivront. Le passé sans joie, le présent misérable, l'avenir menaçant, tout cela flotte dans sa tête et il va devant lui triste et découragé. Un cabaret se rencontre sur sa route, c'est le refuge. Il y entre, se fait servir un verre d'eau- de-vie et l'avale d'un trait. Alors tout change. Un sentiment de bienêtre et une sensation de vigueur accrue remplacent le malaise de tout à l'heure : les idées deviennent moins sombres, les papillons noirs s'envolent avec les vapeurs de l'alcool; le travailleur un instant con sole reprend le collier de misère avec un soupir de soulagement et se rend à l'atelier. Que celui-là lui jette la première pierre qui, dans sa rude vie de soldat ou de marin, n'a jamais été forcé de demander à l'alcool un soutien momentané et la force nécessaire pour continuer sa tâche. »
On n'a jamais écrit, sur l'alcoolisme, de page plus vraie, plus sensible et plus douloureuse. Tous ceux qui discutent avec autant de prétention que detourderie ce mal profond, mais peut-être invincible-, auraient dû méditer ces paroles émouvantes.
Gela leur eût épargné plus d'un ridicule, — et plus d'une cruauté involontaire.
En résumé, nous voyons que l'alcoolisme est insé-
,, parable du paupérisme. Il est pénible d'en convenir.
/ Mais la proclamation d'une vérité, dans la vie sociale, n'est-elle pas toujours préférable au silence
if qui se fait le complice d'un mensonge ou d'une erreur? Les aveux, du reste, ne manquent pas : « L'alcoolisme est-il une cause à proprement parler? se demande M. V. Goste dans ses Questions sociales contemporaines. Ne doit-on pas y voir plutôt un trait saillant du paupérisme, un syndrome, comme on dit en médecine ? »
« Pour nous, déclare de son côté le docteur Legrain, il est resté acquis en ce moment que l'alcoolisme trouve dans la misère une grande cause de son extension » (1).
Enfin le savant Liebig a écrit : Dans beaucoup de pays, on attribue la pauvreté et la misère à la consommation croissante et exagérée de l'eau-de-vie : c'est là une erreur. L'usage de l'eau-de-vie n'est pas la cause mais l'effet de la misère. C'est une exception à la règle quand un homme bien nourri devient buveur d'eau-de-vie. Mais lorsque l'ouvrier gagne moins par son travail qu'il ne lui faut pour se
(1) « Une position telle qu'il faille se passer non seulement (Je tous les agréments de la vie, mais encore en travaillant beaucoup des choses les plus nécessaires, n'est pas la moins fréquente des causes d'ivrognerie. Pour apaiser sa faim et se rendre propre à travailler, pour échauffer son maigre corps couvert de haillons, pour se mettre à même d'oublier pendant une heure sa misère, le pauvre a recours à l'eau-de-vie. » Roesch {Annales d'hygiène et de médecine légale t. XX.)
procurer lu quantité d'aliments nécessaires à son entretien, un besoin impérieux, inexorable, le force à recourir à l'eau-de-vie. Comment veut-on qu'il travaille si l'insuffisance de la nourriture lui enlève tous les jours une certaine quantité de force? »
Ces témoignages, fournis par des esprits si compétents, ne font que corroborer ce que nous avons déduit nous-mêmes d'une analyse des conditions d'existence de la majeure partie du peuple.
« On boit pour se consoler, pour s'étourdir, pour s'oublier, écrit M. de Ryckère (Archives d'Anthropologie criminelle). Ce qui entraîne irrésistiblement vers l'alcoolisme des populations entières, c'est la tristesse, la désespérance, la lancinante douleur de vivre, l'énervement, le surmenage, l'usinisme, la suppression de la vie de famille, du foyer, surexcités bien souvent par des prédispositions héréditaires. »
Bonum vinum lœtificat cor hominis, dit la Bible.
Gallien, Platon, dans le deuxième livre des Lois, Aristote ont exprimé la même pensée sous des formes diverses (1).
(i) Montaigne i'aitobserver que l'antiquité n'a pas fort décrié l'ivrognerie : « lesescripts mesmes de plusieurs philosophes eu >arlent bien mollement. r> C'est que l'intoxication était rare et [ue l'homme de ce temps avait une organisation physiologique assez solhle pour supporter vaillamment les excès. Socrate remportait « la palme du bon buveur. » En des conversations immortelles où la sagesse alternait avec l'ivresse il donnait
Horace n'écrivit- il pas :
> Fecundi calices quem non fecere disertum? Contracta quem non in paupertate solutum?
Mais le vin est souvent cher; l'alcoollui-même, malgré la modicité de son prix, n'est pas accessible à toutes les bourses, et comme il faut trouver, cependant, quelque chose pour se stimuler, pour lutter contre la tristesse, la désespérance, la douleur de vivre, le surmenage, Yusinîsme, on a recours à n'importe quoi.
C'est ainsi que les ouvrières employées dans les fabriques de caoutchouc de Boston et des environs ont trouvé le moyen de s'enivrer en aspirant le gaz que dégage le naphte. Les sensations rappellent, paraît-il, celles de l'opium et du haschisch et les effets physiologiques sont extrêmement nocifs.
Au mois de décembre 1898, le journal la Presse signalait un autre artifice, dans les classes pauvres, pour se procurer l'ivresse à bon marché. Dans un faubourg voisin de la Bastille « quelques patrons, qui devaient fournir du pétrole pour être employé dans l'industrie, remarquèrent la consommation abusive de ce produit. Ils établirent une étroite surveillance à la sortie des ateliers, et se rendirent
1 exemple du plaisir. On ne songeait pas, alors, à fonder des ligues de tempérance.
Ce n'est ;pas à Athènes qu'on aurait osé ériger la sottise et l'ignorance en institutions.
compte que l'on ne « sortait » pas de liquide. Ils apprirent qu'on le buvait pour se donner du cœur à V ouvrage. » Le même journal ajoutait que le pétrole causait dans la banlieue des ravages beaucoup plus importants.
Des faits aussi graves devraient bouleverser toutes les idées convenues, toutes les erreurs d'appréciation, toutes les banalités que l'on a l'habitude de propager au sujet de l'alcoolisme. Sans cela, pour être logiques, la plupart des congressistes contre l'alcoolisme devraient fonder également des sociétés de tempérance contre le pétrolisme et le naphtisme. On voit à quels errements inouïs peuvent arriver une foule d'esprits insuffisamment éclairés sur les causes réelles du fléau.
Notre tâche n'aura donc pas été inutile. Nous avons voulu, dans cette étude, ramener la question de l'alcoolisme sur son véritable terrain. Nous avons essayé de prouver, à l'aide de documents sérieux et puisés à des sources limpides, que les mesures, les remèdes, les palliatifs employés jusqu'à ce jour contre l'alcoolisme sont inutiles, insensés, illusoires ou cruels. Les sciences de la vie sont les moins connues. Empêtrées dans le moralisme intéressé d'un grand nombre d'écrivains notoires, elles progressent lentement. Pour ce qui est de l'alcoolisme, en particulier, on s'est préoccupé dans les Congrès plutôt de guérir que de connaître.
Défions-nous donc de ces faux savants qui, d'un
cœur léger, tranchent les plus redoutables questions avec désinvolture et proposent parfois des remèdes pires que le mal. « Que l'on essaie donc de leur supprimer brusquement l'alcool, fait remarquer fort justement M. de Ryckère, et aussitôt la révolte gronde, plus terrible, mille fois, que l'émeute du pain. »
L'homme d'étude, le penseur digne de ce nom, ne doit donc aborder ces problèmes qu'avec des scrupules et des précautions infinies. Il doit éviter soigneusement de se laisser influencer par des considérations politiques, morales, religieuses et philosophiques. Mais si, pourtant, il ne peut s'empêcher de faire intervenir sa personnalité, que ce soit, seulement, pour montrer un peu d'indulgence : elle renferme souvent plus de sagesse qu'une austère vertu.