‹ Superstitions politiques et phénomènes sociauxChapitre 46 sur 56 · UN ARTICLE DE M. E. FAGUET · texte numérisé non relu

UN ARTICLE DE M. E. FAGUET

L'étude précédente avait été publiée dans la revue l' Humanité nouvelle : M. Emile Pag-uet, de l'Académie Française, lui a consacré, dans Le Journal du 18 février 1901, l'article suivant :

N'attaquez pas l'alcoolisme !

La très intéressante revue l'Humanité nouvelle, qui ne laisse pas quelquefois de faire voir que l'humanité nouvelle n'aura aucun avantage sur l'humanité ancienne, nous donne un article très informé et très étudié sur la question de l'alcoolisme.

Elle nous démontre d'abord qu'il est impossible de détruire le fléau par mesures législatives et administratives, trop de bons citoyens étant intéressés à ce qu'il subsiste et se développe. Comptez un peu : 1,524,000 récoltants de vin; 1,065,000 récoltants de

cidre ; 30,000 tonneliers, forgerons et divers ; 13,000 fabricants de verres et bouteilles ; 90,000 brasseurs, distillateurs, voyageurs de commerce pour alcoolisme, etc. ; 40,000 transporteurs et convoyeurs de vins, bière et liqueurs ; 533,000 cafetiers, cabaretiers, taverniers, etc. ; 300,000 marchands d'alimentation vendant des spiritueux ; 750,000 bouilleurs de cru.

Gela fait au bas mofy car j'ai négligé les unités, dizaines et centaines, 4,340,000 intéressés à la consommation de l'alcool sans compter les femmes, enfants et êtres à la charge de ces 4,340,000, ce qui porterait le total vrai à environ 14 millions.

Je sais bien qu'on a fait entrer dans cette statistique des gens qui ne sont qu'à demi intéressés au petit verre. Il est certain que cette statistique suppose, en quelques-uns de ses articles, qu'on ne boirait plus tiu tout. Par exemple, les fabricants de verres et de bouteilles peuvent jusqu'à un certain point se désintéresser de la question de l'alcool. Gomme on boira toujours quelque chose, il faudra toujours souffler des bouteilles et leurs bouteilles ne leur seront pas soufflées. A l'inverse du poète, ils peuvent dire : « Qu'importe' la boisson pourvu que le flacon subsiste ! » Et il subsistera toujours.

Il n'en est pas moins vrai qu'on peut bien évaluer à une dizaine de millions les êtres humains et français qui doivent souhaiter pour leurs intérêts que la consommation de l'alcool se maintienne dans ses limites actuelles et les dépasse. Et comme, sur ces

dix millions, il y a bien au moins quatre millions d'électeurs, ne craig-nez rien, les lois contre l'alcool ne seront jamais appliquées.

Aussi suis-je confirmé dans mon idée que ce n'est que sur les mœurs qu'on peut agir et qce n'est que par voie de moralisation qu'en peut procéder. Mais ici M. Henri Dagan, l'auteur de l'article que j'ai sous les yeux, fait une objection : « Prenez garde, nous dit-il, vous êtes victime d'une illusion. Vous prenez pour une cause ce qui n'est qu'un effet. La cause de la décadence de la race, c'est l'alcoolisme, oui ; mais l'alcoolisme lui-même n'est que l'effet du paupérisme. L'insalubrité et la tristesse du logement, la mauvaise alimentation quotidienne, voilà ce qui pousse l'ouvrier à se réconforter d'un verre pValccool, surtout à se rasséréner et égayer d'un verre d'alcool avant sa journée de travail ou avant de rentrer dans l'enfer de son taudis. Ce n'est donc pas à l'alcool qu'il faut s'en prendre, mais à la misère: ce n'est pas l'alcoolisme qu'il faut extirper, c'est le paupérisme, et, le paupérisme détruit, l'alcoolisme se détruira de lui-même, »

Le raisonnement ne me paraît pas très pertinent. D'abord, il part de ceci que l'alcoolisme est exclusivement un fléau de la classe ouvrière urbaine. C'est une pleine erreur, l'alcoolisme sévit absolument partout, dans les classes riches, dans les classes moyennes, dans les classes pauvres, dans les populations urbaines, dans les populations rurales. Oui, et ceci est bien considérable, dans ces populations ru-

raies qui vivent dans les plus merveilleuses conditions hygiéniques et qui n'ont à combattre ni la tristesse du taudis noir, ni la tristesse de la mauvaise alimentation, ni la neurasthénie des classes urbaines riches, l'alcoolisme fait tout autant de ravages que dans les quartiers populeux de Lyon ou de Paris. Donc le paupérisme n'est pas la cause. Il n'est qu'une des causes, et il ne semble pas être la principale; et je crois bien, atout prendre, que la cause de l'alcoolisme, c'est tout simplement la passion de l'alcool. A cette passion proprement dite, à cette passion en soi, à cette passion nue, ajoutez l'habitude, l'imitation, l'émulation et l'hérédité; vous aurez, je crois, toute l'étiologie de la manie alcoolique.

Et maintenant, quand il serait vrai que le paupérisme fût la cause ou une des causes considérables de l'alcoolisme, serait-ce une raison pour venir dire aux moralistes : «Vous passez à côté de la question. » Il ne me semble pas. Soit, le paupérisme existe et il produit nécessairement l'alcoolisme, et il faut combattre la cause et non l'effet. Mais si la cause est excessivement difficile à extirper et si l'effet est, non un remède, non pas même un soulagement du mal, mais une aggravation et un rengrégement du mal, n'est-il pas opportun et parfaitement rationnel de s'attaquer jusqu'à nouvel ordre à l'effet?

Il y a des maladies qu'on peut guérir. On en néglige les manifestations et on va droit au principe même de la maladie, sachant très bien que les manifestations

en disparaîtront avec elle. Il y a des maladies qui sont incurables. On en soigne les manifestations, parce que c'est au moins un moyen de prolonger le malade et de l'aider à résister aux assauts de la maladie. Eh bien! le paupérisme à manifestations alcooliques est une de ces dernières maladies. Si vous avez un moyen « d'éteindre le paupérisme », comme disait Napoléon III, oh! donnez-le immédiatement et je vous réponds bien que même en ne croyant point que l'alcoolisme soit un effet de la misère, je m'appliquerai à supprimer la misère avant même de chercher noise à l'alcool ; celui-ci, après tout, étant un moindre mal que celle-là Mais tant que vous ne m'aurez pas donné ou que je n'aurai pas trouvé le moyen de détruire la misère, j'attendrai qu'il vous vienne, ou à moi, et, en l'attendant, je tâcherai à soigner les manifestations de la maladie.

Est-il vrai que l'alcool non seulement ne guérit pas la misère, non seulement ne la soulage pas, mais y ajoute? Est-il vrai, par exemple, qu'après avoir dissipé pendant cinq minutes, mettons dix pour les privilégiés, la tristesse résultant du taudis noir, il est suivi d'une dépression générale qui rend cette tristesse plus profonde et plus âpre? Est-il vrai qu'après avoir fait oublier pendant dix minutes, mettons douze pour les élus, les rancœurs de la mauvaise alimentation, il rend l'estomac un peu plus inapte encore à supporter une nourriture mauvaise et même bonne? Est-il vrai qu'en raison de ces effets parfaitement cons-

tatés, il ne fait pas oublier la misère, mais il l'augmente ? Alors que signifie votre raisonnement, que signifie votre objection, et ne reste-t-il pas raisonnable et opportun de dire à l'alcoolique : « Vous êtes malheureux. L'alcool appelé au secours, vous l'êtes un peu plus. L'alcool supprimé, vous l'êtes un peu moins. Il faut détruire le paupérisme pour détruire l'alcoolomanie ; peut-être. Mais, en attendant, il faut supprimer l'alcoolomanie pour diminuer le paupérisme et surtout pour augmenter les forces à le supporter, ce qui est précisément le diminuer. » Il n'y a rien de plus rationnel.

Je gage que M. Henri Dagan est Français. Il fait un raisonnement à base de sentiment, sans s'apercevoir que son raisonnement est à point de départ sentimental. Il n'y a rien de plus français. Le Français est moitié logique, moitié romance ; le Français est un logicien romanesque. M. Henri Dagan s'est dit : «Ah! oui! les antialcooliques! Ils sont bons là ! Les Pharisiens ! Ils n'ont pas vécu dans les soupentes des ouvriers et n'ont pas, par les matins de décembre, à 5 heures, dans la brume pénétrante, dans le noir lugubre, gagné l'usine atroce en glissant sur le pavé gras ! et ils ne savent pas le petit rayon de soleil que représente à cette heure-làle doigt d'alcool chez Y assommeur . Ne blâmez pas ces pauvres gens ! Détruisez la misère plutôt. »

Mais, s'il vous plaît, nous ne blâmons pas du tout ces pauvres gens et nous ne récriminons pas contre

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l'alcool. Nous plaignons ces pauvres gens et nous leur donnons un conseil. Nous leur disons : « Vous vous trompez. » Rien de plus. «Vous vous trompez. Vous prenez pour un remède ce qui est un excitant de la maladie. Gela arrive aux meilleurs médecins. Vous souffrez et vous cherchez la guérison dans une source nouvelle de souffrances. Votre hygiène est mauvaise et vous recourez à des mesures antihygiéniques. Faites précisément le contraire. »

Il n'y a rien là de dur, de méprisant, de récriminateur, ni de superbe, ni même d'indifférent. Nous en dirions autant au morphinomane, au fumeur d'opium et même au fumeur de tabac, ou au neurasthénique qui vivrait dans une chambre close et obscure pour se guérir. Ce n'est pas une mercuriale, ce n'est pas même une gronderie, c'est une consultation. Il n'en est pas moins que l'article de M. Dagan est très intéressant et très instructif. On y verra des détails du plus grand intérêt sur les industries insalubres et sur les habitudes antihygiéniques volontaires ou involontaires. On y verra que le régime des grandes villes et l'alcoolisme, s'ils ne sont pas celui-ci fils de celui-là, du moins ont ensemble étroit parentage et l'on en saura conclure qu'il faut combattre l'un et l'autre. Oh! pour cela, oui, pleinement d'accord!

C'est égal, à voir tous les côtés de la civilisation on se prend à dire, à peu près comme Figaro, qu'il n'y a pas beaucoup de civilisations qui fussent dignes d'avoir le pas devant sur une barbarie.

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