REPONSE
Les idées et les objections principales de M. E. Faguet peuvent se ramener à trois :
1° Le paupérisme n'est pas la principale cause de l'alcoolisme, puisque les populations rurales et les classes riches elles-mêmes en sont atteintes.
2° « La cause de l'alcoolisme, c'est simplement la passion de l'alcool» (textuel).
3° Il faut dire aux alcoolisés: Votre passion est une erreur; vous cherchez la guérison dans une source nouvelle de souffrances. Ne buvez plus.
Pour le premier point, et en ce qui concerne l'alcoolisme des classes riches, nous n'avons rien à dire. Quoi qu'on pense, les alcooliques, sinon les ivrognes, sont assez rares, toute proportion gardée, dans le monde où règne l'aisance. Ils forment une exception, et leurs cas ne donnent pas lieu aux manifestations morbides qui apparaissent dans les classes laborieuses et pauvres : cela tient à l'alimentation suffisamment abondante qui neutralise, dans une mesure appréciable, les effets corrosifs de l'alcool sur les tissus.
Par conséquent les excès de boisson que l'on peut constater chez les gens riches ne sont pas un argument contre notre thèse.
Quant à l'alcoolisme des populations rurales (et M. Faguet aurait pu ajouter des populations maritimes), nous convenons qu'il n'est pas produit par le
paupérisme, au sens restreint où l'entend l'auteur de l'article.
Nous ne chicanerons pas sur les mots, et nous dirons : Ces paysans et ces pêcheurs boivent non parce qu'ils sont pauvres ou tristes, mais parce qu'ils ne peuvent faire autrement :
«Toute occupation qui débilite l'organisme peut devenir une cause étiologique de l'ivrognerie. Sous ce rapport le labeur pénible du paysan peut être tout aussi funeste que le travail de l'écrivain. Dans les deux cas l'alcoolisme survient comme le résultat d'une seule et même cause. Il est évident qu'il faut dépenser beaucoup de force musculaire et d'énergie nerveuse pour faucher ou moissonner pendant toute une journée sous les rayons ardents d'un soleil d'été. Il y a peu de personnes habituées à la vie sédentaire capables de supporter un tel travail. Pourtant le paysan le supporte bien à la condition de bien manger, de bien dormir et de jouir d'une bonne santé. Mais les choses changent dès que l'alimentation devient insuffisante, la somme de travail à fournir restant la même. Dans ce cas une certaine quantité de travail se fera aux dépens du tissu musculaire et nerveux. L'organisme s'affaiblira et le besoin d'un stimulant artificiel se fera sentir. L'ouvrier sera obligé de recourir à l'eau-de-vie pour pouvoir travailler autant que ses compagnons. Mais il puisera maintenant le surplus de sa force de travail non pas dans les substances de l'organisme, mais dans l'albumine de ses tissus. Il se
produira donc une véritable auto-combustion ou autophagie. L'alcool qui n'était d'abord qu'un simple stimulant deviendra bientôt une exigence vitale de l'organisme. Il est évident que dans ces conditions le besoin impérieux de boire fera taire tous les avertissement et tous les remords d'une conscience déjà ébranlée. » — Signé : P. J. Kovalevsky (professeur de maladies mentales et nerveuses à l'Université de Kharkofî). — L Ivrognerie.
Telle est la réponse de la physiologie.
Voici maintenant celle des faits :
« J'ai dit que les marins détenaient beaucoup le record parmi les buveurs, dit le comte de Vincelles, il serait vraiment difficile qu'il en soit autrement... L'été ils sont embarqués sur de petits bateaux de pêche que l'on compte par milliers sur les côtes. Ces barques ont un port d'attache. Goncarneau, par exemple, compte une flottille de 900 à 1,000 voiles. Chaque bateau est monté par sept hommes dont deux jeunes mousses de 14 à 17 ans. Ils reviennent presque chaque jour au port porter leur pêche à l'usine de conserves. On leur donne un billet constatant la somme qui leur est due et un ou deux quarts de litre d'eau-de-vie. Le samedi seulement on leur remet le montant de la paie de la semaine. Ils peuvent donc tout boire le dimanche, quand il leur reste quelque chose de la veille. Ils sont cependant certains d'avoir, durant toute la semaine, leur poisson assuré par les soins de l'usinier. Il y a 22 usines à
Goncarneau. Elles ont distribué, pendant les cinq mois d'été de la saison dernière, pour près de 35,000 fr. d'alcool et quel alcool ! Notez avec cela que sur les 5 à 6,000 marins de Concarneau, 800 à peine habitent la ville. Une fois l'alcool de l'usinier fini, les autres n'ont même pas la soupe chaude de la famille pour les réconforter. Le cabaret seul les attend, et c'est pour les achever. Jamais il n'a rien de chaud à leur disposition, et les malheureux, souvent mouillés et transis, se jettent de nouveau sur l'alcool, pour se réchauffer. » — Comte de Vincelles (communication aux Unions de la Paix Sociale 28 mars 1897).
On voit donc que les paysans et les marins boivent parce qu'ils ne peuvent faire autrement.
C'est la réponse anticipée à cette étrange appréciation : « La cause de lalcoolisme c'est simplement la passion de l'alcool... » On est surpris d'un pareil jugement. M. Faguet a-t-il réfléchi au sens de ces paroles?
Dire que la cause de l'alcoolisme est la passion de l'alcool, cela revient à dire aussi : la cause des crimes, c'est la passion du meurtre ; la cause de la prostitution, c'est la passion de la débauche; la cause de la dépopulation des campagnes c'est l'amour des grandes villes; eto., etc.
Est-ce que tout cela est sérieux ?
N'est-il pas plus naturel, plus conforme aux lois de la vie animale de dire : l'alcoolisme étant un fait
général, universel et moderne, répond à un besoin instinctif. L'homme qui mange obéit à son estomac et à son organisme tout entier qui veut être restauré, sustenté. De même l'homme qui boit normalement cherche à satisfaire le besoin d'eau que nous avons tous. Enfin l'homme qui boit des alcools cherche... quoi ? Des stimulants artificiels. Reste à savoir si l'homme qui cherche ces stimulants artificiels agit par caprice, par erreur, par sottise, par folie.
C'est l'opinion du moraliste dont la science primitive et rudimentaire se borne à connaître les vices (style ancien) et croit pouvoir expliquer les uns par les autres.
Mais, aujourd'hui, nous n'avons plus le droit de juger les choses si superfic ellement.
Vouloir expliquer les vices par les vices, c'est se condamner à formuler des paralogismes.
A quoi aurait servi tout le magnifique essor des sciences biologiques et pathologiques si nous n'admettions que le vice n'est pas autre chose qu'une manifestation morbide? Est-ce que le médecin va moraliser le syphilitique ou l'alcoolique? Faut-il continuer comme nos pères à brûler les épileptiques et les sorcières ? C'est la conclusion obligée de cette conception en apparence si anodine : on boit parce qu'on est vicieux, on boit parce qu'on a la passion de V alcool!
La science physiologique nous démontre que l'homme cherche dans les alcools des stimulants
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artificiels. Mais si l'homme moderne a tant besoin de stimulants, cela tient, sans doute, à des raisons très sérieuses et très profondes, car le fait est universel. De cela le moraliste ne s'enquiert pas : ces hommes, dira-t-il, sont devenus vicieux outre mesure !...
Le physiologiste répond : lorsque notre corps a besoin, continûment, de stimulants artificiels, c'est que l'organisme est défectueux.
Précisons : c'est parce que le système nerveux est déséquilibré, affaibli.
D'où vient donc cet affaiblissement, ce déséquilibre général du système nerveux ?
Le physiologiste répond : Surmenage et débilité, c'est-à-dire forme et conditions du travail et défaut d'alimentation.
« Cette activité fébrile, dit le professeur P.-J. Kovalevsky, qui est au-dessus des forces de l'organisme, use les tissus, produit très souvent le surmenage et réveille le besoin de l'alcool ou d'autres narcotiques pour soutenir l'énergie défaillante ».
Or, quelles sont les professions, quels sont les métiers, quels sont les états, au vingtième siècle, qui ne donnent pas lieu au surmenage? Et quels sont ceux qui nourrissent suffisamment leur homme ?
La misera gênera l'alcoolismo, dit le Dr Golajanni. Et nous arrivons à cette vérité, sans le secours d'une doctrine, d'une hypothèse, d'une idée préconçue, d'une morale, d'une religion, d'une politique,
d'une philosophie. En remontant simplement de fait en fait, de cause en cause.
Le célèbre docteur E. Monin écrit : « Mais (il faut bien le dire) l'eau-de-vie devient un agent d'épargne presque indispensable pour celui qui doit produire un travail considérable, avec la nourriture insuffisante qui constitue, le plus souvent, l'ordinaire de l'ouvrier. Il ne s'agit donc pas seulement, pour empêcher celui-ci de boire, de développer chez lui l'instruction, l'éducation et la morale. Il faut d'abord abaisser les impôts de consommation qui pèsent si ourdement sur les classes travailleuses, et rendre bon marché le pain, la viande, le vin, la bière et toutes les denrées de première nécessité. Alors on pourra mettre fin à la funeste passion de l'alcool.
L'origine de cette passion se trouve en effet, souvent (c'est la physiologie qui parle), dans un besoin plus ou moins conscient de l'organisme, besoin contre lequel les idées les plus morales de devoir et d'abnégation viendront fatalement se briser sans retour. » (VAlcoolisrde, étude médico-sociale.)
Est-il nécessaire, à présent, de répondre au troisième point de l'article de M. Faguet?
« Dites à l'ouvrier qu'il se trompe. Dites-lui de renoncer à boire. »
Gela n'a pas plus de sens. Non, l'ouvrier ne se trompe pas, c'est le moraliste qui se trompe. Il est démontré par l'expérience, par les faits, par les té-
moignages les plus compétents que l'alcool répond à un besoin, que ce besoin est né d'un état pathologique de l'organisme, que cet état pathologique, loin d'être l'effet de la volonté individuelle, est un résultat de circonstances extérieures : travail intensif, surmenage, débilitation, en deux mots misère physiologique et misère sociale ; dès lors que peuvent signifier ces paroles : ne buvez plus?...
Boire de l'alcool, c'est satisfaire un besoin nouveau créé par la civilisation moderne. L'alcool est une nécessité. Sans l'alcool le travailleur surmené, débilité, pauvre, n'aurait ni le courage, ni la force physique de remplir sa fonction. Sans l'alcoolisme le travail moderne serait impossible (voilà pourquoi, du reste, il est universel). Il fait partie intégrante du travail; il est son secours et son adjuvant. Et tant que la vie sociale ne produira pas un stimulant plus efficace (pour le travail), on verra le travailleur se porter instinctivement vers l'alcool, et malgré lui, s'alcooliser. Il est donc absurde et inhumain de reprocher aux travailleurs leur ivrognerie et de vouloir leur défendre de satisfaire un besoin invincible né du surmenage, de la débilité, de la tristesse et de la misère.