‹ Supplément au "Lake St. Louis" &c [microforme]Chapitre 23 sur 43 · FONCTIONNAIRES ET MILITAIRES COMMERCÇANTS, — COMMERCE · texte numérisé non relu

FONCTIONNAIRES ET MILITAIRES COMMERCÇANTS, — COMMERCE

AU BOUT-DE-L'ISLE. -— BERTHÉ DE CHAILLY. —- JEAN GUE- NET. — LE BER DE SENNEVILLE. -— ABUS DE LA TRAITE.

S'il faut en croire Catalogne et d'autres chroniqueurs, le commerce s'imposait au colon comme une nécessité de la situation. ® L'abbé Cavelier disait, en 1689, que ‘la culture seule des terres n'est point capable de fournir à ses maistres de quoy se nourrir et se vestir . L'année suivante, un autre missionnaire observait que jusqu'alors “tous les habitans de l’Acadie aussy bien que ceulx du Canada ont plus songé à la traite du castér et au débit des eaux de vie qu'à establir les pesches”. Aubert de la Chesnaye et Le Ber, un des rares marchands qui observaient les règlements, dit M. de Denonville, attestent que les habitants n'entretiennent leurs familles que par le commerce de fourrures. (Cor. gén., VIIT, 406 ; /4., VII, 66.) Dans une dépêche du 12 novembre 1685, M. de Denonville disait que ‘la cause principale de la séparation d'habitations vient de l'envie de chacun d'estre à la teste de tous pour avoir le plus de pelleteries”?. (Z4., VIT, 201.) Le 10 août 1688, il écrivait que ‘le premier mal, Monseigneur, est venu de la traite du castor que tous les particuliers ont regardé comme l'unique bien du pays, négligeant les terres, devançant par jalousie les habitations les unes devant les autres pour estre devant son voisih, oubliant toute raison de fortifier un pays en se réunissant”. (/4., X, 100.) Ailleurs, M. de Denonville affirme qu'il voyait un commerce établi sous main chez les Anglais et qu'il y avait plus de 600 coureurs des bois qui n'osaient revenir, nonobstant l'amnistie. Les 25 congés que le

(1) Lake St. Louis, 204-214. —(2) Cor. gén., III, 264 ; Col. de mss$ IL, 4; Margry, 1, 174; Zd., III, 588. / Las

gouverneur était autorisé à émettre ne justifiaient que l'envoi

de 75 hommes dans les Pays d'en haut. (/4., VIT, 16, 20, 30, ‘31, 42à 48.) Ces congés étaient si recherchés qu'en 1691, au plus fort de la guerre, ils se vendaient 1000 livres chacun, en sus des gros pots de vin qu'il fallait donner à Monseignat, le secrétaire de M. de Frontenac. (74., XI, 472.)

Un édit du Roi du 15 avril 1676, confirmé par arrêt du Conseil Supérieur du 5 octobre 1676, défendait la traite des pelleteries dans les postes particuliers et ne la permettait qu'aux villes de Villemarie, Trois-Rivières et Québec. M. de Denonville observe le 12 novembre 1685 que cet édit ne fut pas suivi. (/d., VIT, 207, 236.) Enfin, un autre édit du Roi du 30 mars 1687 défendait aux Français d'aller chez les nations voisines, sans la permission du gouverneur général, à peine de vie. (Z@., IX, 277.) La cupidité des trafiquants était si grande que la cour de France appréhendait ‘l'inquiétude de notre peuple qui à un penchant extrême de se tourner du côté de l'Anglais qui l’attire tout autant qu'il peut”. (/4., VIIT, 136.) Ce qui l'attirait aux villes américaines, c'était la supériorité et le bon marché des marchandises anglaises. En 1701, la population de Manatte (New- York de nos jours) comptait un tiers de transfuges français.

À cette époque, le commerce se faisait sans scrupules et sans égard aux prohibitions de la loi. Des juges et des officiers avaient chez eux des magasins où ils débitaient en gros et en détail toutes sortes de marchandises. (7/4, XIX, 146, 155, 209.) Le conseiller de Lino ‘a gagné tant d argent au dépens de la colonie”, disait en 1704 M. de Ramesay. (Z424., XXII, 116, 303.) En 1684, M. de La Barre, associé à La Chesnaye, Duluth et Champagne, s'empara du fort Frontenac pour y faire le commerce avec les Anglais. (Marery, 11, 337.) MM. de Caillères et de Champigny disaient que ‘toute la traite des pays éloignez n'est que pour le profit de Ie Sueur, les coureurs de bois et pour les S' de La Forest et de Tonty ”. ‘Il n'y a, disait M. de Ramesay en 1704, que les directeurs de la compagnie de la colonie qui y trouvent leur compte. (/4., XIT, 128.) En 1696,

M. de Champigny écrivait que le poste de Cataracoui n'était

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cher à M. de Frontenac ‘que parce que celuy-ci y faisait faire le commerce ”. La Potherie constate le même fait en 1700. (Marery, V, CxY ; Soc. Roy., N.S. III, 18.) D'un autre côté; M. de Champigny est lui-même accusé d’être de moitié avec le commandant du fort Chambly et de: faire le cc nmerce à Québec sous le nom de. Hazeur. (Cor. gén. XX, 113; Mgr de Saint-Vallier par Gosselin, 107.) En 1687, MM. de Denonville et de Champigny affirment au ministre que ‘“ Monseigneur peut s'assurer que les officiers-majors ne font et ne feront aucun commerce en ce pays”. (/4, IX, 20.) Dans le même temps, M. de Denonville fermait les yeux sur le commerce que sa femme faisait dans une des chambres du château Saint-Louis. (74, X, 161.) En 1685, Gauthier de Varennes, gouverneur des Trois-Rivières, faisait à la Gabelle, au sault de Shawenigan, un gros commerce avec les Sauvages qui descendaient le Saint-Maurice. Juchereau de Saint-Denys obtint la permission de construire une tannerie à l'Ouabache, mais c'était pour mieux cacher son intention de faire la traite. (/d., 9: XX, 22; XXI, 19.) Sanssoucy et La Découverte, deux fameux traiteurs du Bout-de-l'Ile, sont à l'ouest, ayant chacun deux canots chargés de marchandises et d'eau de vie. (Z4., XXXIIT, 26, 27, 111, 116.) La Mothe-Cadillac faisait fortune au Détroit. (7/4, XXVIII, 18.) On dit même que vers le même temps, M. de Beauharnais trafiquait des marchandises que la cour de France lui envoyait pour le service public. (Mgr de Saint-Vallier par Gosselin, 107.)

Les volumes de la Correspondance générale, récemment arrivés de Paris, démontrent, hors de doute, que tous les marchands du lac Saint-Louis, que l’on appelait tantôt Haut de l'Isle, tantôt la Chine, jouissaient du privilège de faire la traite en dehors de Villemarie et dans leurs habitations particulières et que, assez souvent, les autorités fermaient les yeux même lorsqu'ils trafiquaient dans les bois. En 1681, Perrot, l'ancien gouverneur de Montréal, faisait un commerce de 50,000 livres par an au fief

(1) La Mothe-Cadillac fonda Pontchartrain du Détroit non pas en 1700 comme des historiens l’affirment, mais en 1701. Cor. gén , XIX, 25 à 28, 50 à 57.)

Brucy, vis-à-vis le Bout de l'Isle, malgré ses démêlés antérieurs avec le gouverneur-général. (Z4., VI, 189.)

M. de Denonville écrit le 14 novembre 1685 que le sieur de Chailly (Louis de Berthé, sieur de Chailly, ancien cadet au régiment Carignan-Salières) avait vendu son magasin du Bout de l'Isle et qu'il passait en France, émportant avec lui une fortune de 40,000 livres. ‘Je dois vous informer, Monseigneur, continue M. de Denonville au ministre, que le sieur Chailly, venu en ce pays avec rien, s’est fait donner une concession au bout de l'Isle de Montréal, où il a fait très bien ses affaires par les traites qu’il y a faites contre les deffences qui ne permettent pas d’en faire ailleurs qu'à Villemarie ; les derniers jours que j'y étais, il fut surpris en fraude, ayant retenu chez lui au bout de l’Isle une partie des pelteries qu'en canot venant des Outaouacs il devait aporter toutes au marchand qui l'a équipé.” (/4, VIT, 66; VIII, 18, 96, 200 ; IX, 38.)

M. de Denonville ajoute le 8 mai 1686 :

...‘ Vous serez surpris, Monseigneur, d'apprendre que le S' de Chailly dont j'ay eu l'honneur de Vous escrire cet authomne, n'ayant pu avoir son congé de moy pour se retirer en France avec touts ses effets qu'il y envoya l'an passé avant mon arivée, s'est dérobé et a déserté le pays pour passer à Orange, et delà sans doute en France par l'Angletere. Je croyais qu'aprez luy avoir representé que son honneur l’engageait à servir un pays qui luy a fait sa fortune, puisque de simpi: cadet qu'il estoit dans le régiment de Carignan sans un sou de patrimoine, il a amassé ici 40000 liv., il aurait bien du attendre l'occasion de rendre quelque service à la colonie en cette conjoncture. Il avait achepté une habitation au bout de l'isle de Montréal ou il a fait touts ces profits non sans bien des fraudes et supercheries, comme j'ay eu l'honneur de vous marquer qu'on les faisait en ce canton-là dans mes lettres du 14 gb'e dernier. Quand je suis arivé dans le pays, il avait vendu l'habitation, et l'on m'a asseuré qu'il n'en a pas esté payé.

‘Il est d’uñe conséquence extrême, Monseigneur, que cette désertion ne demeure pas impunie. Il a débauché avec luy un

sauvage du Sault. Ce qu'il y a de désagréable, c'est qu'il aura dit au Gouverneur Dongan tout ce qu'il aura sçeu de nos entreprises du côté de la Baye du nord, et ce qu'il aura sçeu des interests du pays et de nos desseins.® Je vous suplie, très humblement, Monseigneur, de vouloir bien accorder la confiscation de ce qu'on luy trouvera d’'effetz aux deux hospitaux de la colonie.

“1 n'y a pas à douter qu’il n'aille à La Rochelle où il a fait passer touts ses effetz sur le navire de Dombourg duquel on peut sçavoir des nouvelles comme de la grande partie des marchands de la ville qui commercent icy.

“ Son père est noble à ce que l'on dit, fort pauvre, demeurant à Amboise ayant eu une terre dans ce voisinage prez le fan; il a un frère ayde-major de Brisac. S'il n'est chastié, Monseigneur, ce sera, je vous asseure, un tres méchant exemple pour tout le pays, où la légereté d'esprit cause le plus grand mal de toute notre jeunesse.” (Cor. gén., VIII, 18.)

Le Roi répond :

“ Sa Majesté avait accordé permission au nommé Chailly de repasser en France, mais sur ce qu'il a été escrit concernant cet homme, Elle a trouvé à propos de la revoquer, ainsy qu’on l'empesche de s'embarquer et l’oblige à demeurer pour continuer son commerce et la culture de son habitation.” (/44@., VITT, 06.)

Le 10 novembre 1686, de Denonville ajoutait :

“ I] n'y a rien à adjouster à ce que j'ay eu l'honneur d’escrire à Mer au sujet du Sr De Chailly qui a deserté le pays et qui a passé en France par la nouvelle Angleterre ; il seroit fort dangereux qu'il n'y eust pas quelque exemple de cela ; il a assez gagné dans le pays pour meriter une amende d'un millier d'escuz qui viendroient bien à propos pour ayder a bastir nos hospitalières de Villemarie en L'Isle de Montreal, où les pauvres religieuses et malades sont logez fort pauvrement, Il a achetté une terre auprez de la Rochelle où on le peut trouver aysément.” (Zôid., VIT, 241.)

Le 8 juin 1687, M. de Denonville représente à la cour que

(1) Voyez plus haut page 30.

“l'impunité du Sr de Chailly décrédite fort mes deffences.” (/bid., IX, 38.)

Le 14 novembre 1685, Denonville se plaint encore au ministre des ‘ particuliers qui en été vont faire des cabanages (sur l'Isle de Montréal) pour y vendre en détail toutes choses et l'hyver approchant se retirent.” En vain le ministre avait enjoint à M. de la Labarre le 18 février 1685 ‘ d'empêcher le commerce qui se fait au bout de l'Isle” et de ‘“restablir la foire à Montréal”, Le 20 août 1685, M. de Denonville informait le ministre que si les coureurs des bois sont forcés de rentrer à Villemarie, ‘tous nos marchands sont ruinés par les avances qu'ils ont fait des marchandises”, (/4id., VII, 16, 99, 236.) L'année suivante, 1686, les plus gros marchands de Villemarie, entr'autres Aubert de La Chesnaye et Le 8er suppliaient le marquis'de laisser les habitants du Canada continuer à faire le commerce. Ils attestent que les habitants n'entretiennent leurs familles que de la traite des pelleteries. (/614., VITT, 406.).

Immédiatement après la guerre, Callières et Champigny firent des efforts pour mettre en force les anciennes lois prohibitives au sujet du commerce en dehors des trois villes de Villemarie, Trois-Rivières et Québec. ‘“ Nous ne pouvons pas disconvenir, Monseigneur, disaient-ils le 24 novembre 1701, que l'habitation du sieur Quenet n'ait été brûlée une fois par les [roquois aussy bien que celles des autres habitans circonvoisins, mais nous ne croyons pas que ce soit une raison pour luy permettre la traitte à l'exclusion des autres, puisque sa maté ayant deffendu qu'on traitast ailleurs que dans les villes de Québec, Montréal, et les trois rivières, le conseil souverain de ce païs a rendu un arrest par lequel il est fait deffense à tous les habitans de faire aucune traitte avec les sauvages dans leurs habitations, si ce n'est du provenu de leurs terres, c'est à dire de bled, farine, pain, lard, légumes et autres denrées, parceque s’il leur ‘était permis d'y traiter des boissons et des marchandises, ils enyvreraient tous les jours les sauvages et feroient la plus grande partie du commerce, étants sur le chemin de toutes les nations qui viennent des païs éloignez, lesquels trouvants là leurs besoins,

ne se donneraient pas la peine de dessendre jusqu'à Montréal, ce qui auroit engagé les habitans de ce lieu à sen plaindre et à demander qu'il leur fust aussy permis de s'établir en haut de lisle de Montréal, ce qui aurait indubitablement f. dezerter tout le monde de la ville, et ensuite le Sr Quenet et les autres n'auroient pas longtemps profité de la traite qui leur est accordée du provénu de leurs terres et auroit renversé les desseins de sa maté de maintenir les villes pour se soutenir contre les ennemis.

“ Ilest permis au Sr Quenet comme aux autres habitans de venir traiter et commercer à Montréal quand il leur plaist ; d’ailleurs nous ne voyons pas qu'il soit fort à plaindre, jouissant depuis longtemps d’une commission de controlleur de 1200 Ïb dapointements que la compagnie de la colonie luy a continué à la considération de M' son frère qui est un très honneste homme et pour qui on a bien de l'estime. (Cor. gén., XIX, 31.)

Le 3 novembre 1702, MM. de Callières et de Beauharnais écrivaient au ministre : ‘ Toutes les raisons que nous vous représentâmes l’année passée pour empêcher que les habitans de la Chine (c'est-à-dire du haut de l'Isle) ne traitassent dans leurs habitations avec les sauvages, subsistent encore aujourd'huy, puisque s'il étoit permis à ces habitans de traiter au dessus de la ville de Montréal, ils arresteroient tous les Sauvages qui y descendent et viennent des païs éloignez.”” Cependant ils ne pouvaient rien faire contre les marchands de Lachine et du Bout de l'Isle, car ils nous apprennent dans la même lettre ‘ que Sa Majesté veut favoriser les habitans de la Chine, en considération des pertes qu'ils ont faites pendant la guerre... Vous verrez, Monseigneur, ce que nous avions l'honneur de vous écrire en commun au sujet des habitans du lieu nommé la Chine, et comme le sieur Quenet y a son habitation, il est dans le même cas que les autres ; cependant je luy permettrai dès cette année d'y faire le commerce conformément aux intentions de Sa Majesté ; mais je suis obligé de vous dire que cela fait beaucoup crier le peuple. ” (Z4id. XX, 37, 38, 86.)

Le 12 octobre 1705, M. de Ramesay écrivait au ministre : ‘ F'ai creu, Monseigneur, quil estoit important que vous soyez

informé que la trette quy se fait en haut de l'isle de Montréal tant par le fermier de Mr de Vaudreuil que par d'autres marchands quy y ont des habitations et quy y tiennent de gros magasins, porte un notable préjudice à cette ville, parce qu'ils arestent tout le commerse d'en hault quy avoit coustume d'y venir, puisque d'environ quatre vingt douze canots quy venest en cette ville pour y faire leur commerse, il est incontestable qu'il n'en n'est pas dessendeu la moitié dans cette ville, dont les marchands sont venus pour m'en faire leurs plaintes et leurs remontrances, par lesquelles ils m'ont témoigné que sy cela continuoit, ils aloient abandonner la ville, n'yant plus de négoce à y faire ; mais comme ce n'est pas un fait de ma compétence, je leur fist responce de s'adresser à Mr de Beauharnoiïs, quy leur dist qu'il en parlercit à Mr de Vaudreuil, sans qu'on y eut aporté d'autre remède.” (Z414., XXII, 310.)

Le 28 octobre 1708, les MM. Raudot écrivent au ministre “qu'ils empêcheront que le sieur de Senneville ne fasse d'autre commerce que celuy qui luy est permis.” (7444, XVIII, 201.)

La valeur des privilèges dont. jouissaient les habitants de Lachine et du Bout de l'Isle ne fut pas de longue durée. Non

seulement de nouveaux postes, comme celui du Détroit, du Long-Saut, du Témiscamingue, furent établis dans les Pays d'en haut où les Sauvages se rendaient pour faire la traite sans descendre à Montréal: mais au moyen de l'abus des congés que les gouverneurs accordaient sur le moindre prétexte, sans égard à la limite fixée par les lois, un commerce énorme se faisait tous les ans dans la profondeur des bois et jusqu'aux villages des sauvages, à l'Ouest et jusqu'au lac Supérieur. Les volumes de la Correspondance générale, que je viens de parcourir, établissent que presque toute la colonie se livrait à la traite en dépit des Édits Royaux et des arrêts du Conseil Supérieur et que c'étaient surtout les officiers de l'armée, les commandants des forts, les fonctionnaires publics, les gouverneurs mêmes, qui en retiraient le plus de profit.

Les abus de la traite furent de tout temps une grande cause

7 de faiblesse pour la colonie française et amenèrent finalement

sa perte. C'est la traite qui priva le gouvernement du Canada de la meilleure partie de sa jeunesse pour en faire des vagabonds dans les bois et les bourgades sauvages. C'est elle qui démoralisa une portion notable de la noblesse du pays et extermina par l'eau de vie cette race pourtant vaillante des sauvages de l'Amérique du Nord. Elle fut encore la cause la plus considérable de la corruption du gouvernement du Canada et de tous ces démêlés et scandales entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique si déplorables dans une société bien organisée, mais désastreux dans une colonie naissante. Elle fut nécessairement l'ennemie la plus puissante de la colonisation et de l'agriculture. C'est elle qui fit ériger tous ces postes éloignés du golfe et du fleuve Saint-Laurent navigable, depuis Cata-

racoui, Niagara, Détroit jusqu'au fort Miami, le fort Crèvecœur, le Fort Saint-Louis, et les établissements de la région du Mississipi, dont la défense en temps de guerre — et c'était presque l’état normal du pays soit avec les Européens, soit avec les Iroquois, et assez souvent avec les deux, — devenait presque une impossibilité, si l'on considère la faible population de la colonie et le peu de secours qu’elle recevait et pouvait attendre de la mère-patrie.

Pour établir un empire aussi vaste que celui fondé par la France, il aurait fallu des hommes et des ressources vingt fois plus considérables ; et pour avoir trop embrassé, la France finit par tout perdre en faveur de sa rivale l'Angleterre, qui se contenta de grouper des colons et de fonder des villes le long des côtes de la mer. L'Américain n'osait s'aventurer à l’intérieur et c'est à peine si à la fin du XVIIe siècle on le rencontre en deux ou trois occasions au lac Ontario ou au lac Erié en expédition milicaire ou commerciale. Il n’a pas cherché à établir des postes au milieu des nations de l'Ouest ; il n'alla pas chercher les pelleteries dans les profondeurs des terres ; il attirait le sauvage, le traiteur, le coureur des bois, à ses villes sur les bords de l'Atlantique, où il faisait un commerce profitable pour lui-même et sans danger pour la colonie. Il n'est pas surprenant qu'avec une telle politique, la population de la Nouvelle-Angleterre alla

toujours croissante jusqu'au point que lorsque le traité de cession fut signé en 1763, la Nouvelle-Angleterre comptait plus d'un million d'habitants, tandis que la Nouvelle-France en avait à peine soixante mille.

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