‹ Supplément aux Études littéraires sur les classiques français des classesChapitre 14 sur 49 · M. Debidour. Les chroniqueurs, op. c, p · texte numérisé non relu

M. Debidour. Les chroniqueurs, op. c, p

GOMMINES

L'HOHHE

Origines de Commines. — Philippe de Gommines, — ou plus exactement Commynes^ d'après les archives déchiffrées par son sagace éditeur, Mlle Dupont, — naquit vers 1445, probablement au château de Renescure, près d'Aire, (Pas-de-Calais), propriété de sa famille. Notre futur chroniqueur, qui fera un grief de sa roture à Olivier le Daim, « un homme de fetit estât », ne descendait pourtant lui-même que de bourgeois dTpres, les Van denClyte. Ils s'étaient poussés depuis un siècle près des comtes de Flandre par des intrigues où ils ne paraissent avoir brillé ni par le libéralisme, ni par l'honnêteté, témoin le père même de notre auteur, Colart de Gommines, bailli de Gand qui^ six ans après avoir présidé à nombre de confiscations dans Bruges révoltée, mourut sans avoir rendu ses comptes. Ainsi certaines rapines de notre auteur auront pour excuse une tradition de famille. Le nom de Commynes avait été pris par les Yan den Glyte à la suite d'une alliance avec la famille noble qui le portait.

Son édueatlon. — C^onunines éenyer et conseiller du Téméraire. — li se vend A liouis XI. — Gommines fut

orphelin de bonne heure, et eut, par suite, une éducation négligée; mais, à défaut du latin qu'il regretta toujours de ne pas savoir, il apprit l'allemand et Tespagnol, lut beaucoup d'historiens de tous les temps et étudia encore plus les hommes du sien. Il se mit à bonne école. Attaché, dès 1464, comme écuyer au comte de Gharolais, il le suivit sur les champs de bataille, où le chef de la Ligue du Bien public donnait carrière à son humeur chevaleresque. Si Gommines ne fit pas assaut de prouesses avec son maître, du moins se comporta-t-il avec un sang-froid remarquable à Monthléry et ailleurs. Puis il devint, dès l'âge de vingttrois ans, le conseiller et le chambellan du grand duc d'Oc-cident (1468J, pour le compte duquel il négocia, achetant les consciences et prenant un tel goût à ce trafic qu'il vendit la sienne à Louis XL A vrai dire et en boû français, il avait trahi, sinon sa patrie, le duc étant vassal du roi, mais au moins son maître (1472). II avait même préparé cette lucrative volte-face, dès l'entrevue de Péronne, ayant été probablement le quelqu'un dont il parle, qui avertit le roi du danger qu'il courait. Ses excuses sont ici que son premier maître lui avait assené un coup de botte, voire môme d'éperon à la tête ; que le second était un séducteur habile ; qu'il parlait d'or, et que le conseiller et chambellan du duc de Bourgogne ne touchait que dix-huit sous par jour, somme assez rondelette pourtant, vu qu'il la faut multiplier par quarante au moins, pour avoir le taux de nos jours, mais qui ne lui paraissait pas payer ses talents. Il avait trouvé meilleur preneur. Une pension de six mille livres, la principauté de Talmont, avec ses dix-sept cents fiefs et arrièrefiefs, la seigneurie d'Argenton, la main d'Hélène de Chambes, dotée par le roi, plus tard tino part dans la curée des biens du duc de Nemours, tel fut le prix. Il était gros, mais le roi, ce bon marchand, comme il l'appelle quelque part, avait fait un excellent marché, et jusqu'à sa mort il eut dans Gommines un homme à tout conseiller et à tout faire. CommimeM en procès et en prison. — Ses mémoires commencés A la Conciergerie. — Mais cette mort gâta tout. Par une rouerie que notre historien érigera lui-même

en moyen dé gouvernement à Tasage des princes, Louis XI ne lui avait rien donné dont la possession pût lui être assurée par d'autres que par le roi. Le roi mort, adieu la principauté de Talmont, que les la Trémoille, héritiers légitimes, lui arrachent après huit ans de procès, au cours desquels il se révèle, comme on pouvait s'y attendre, avoué retors et avocat subtil ; adieu même la seigneurie d'Ârgenton qui est revendiquée par les de Chabot; et s'il habite jusqu'à sa mort le château, mis en saisie, c'est à titre de locataire.

Mais il ne s'était pas borné à plaider. Son ressentiment contre Anne de Beaujeu l'avait poussé à conspirer. Il ne s'agissait de rien moins que d'enlever le jeune roi pour le compte du duc d'Orléans. Il fat pris, « tasta huict mois » (1487) comme il dit, de ces « caiges de fer», qu'il maudit et décrit si bien et avait vu élaborer jadis à d'autres fins par son seigneur et maître ; fut enfermé pendant près de deux ans a en la haulte chambre de la tour carrée de la Conciergerie » (1487-1489); eut tout loisir d'y songer à ses mémoires, dont il commença la rédaction dès 1488, et aussi de noter les fluctuations de la fortune, en regardant couler l'eau et monter les bateaux « contremont la rivière de Seine, du costé de Normandie ». Mais il se défendit avec éloquence et s'en tira avec un arrêt qui le condamnait à dix ans d'exil dans un de ses châteaux, à une amende de 10 000 écus d'or et à la confiscation du quart de ses biens.

Commtaes rentre aax affaires. — Dernières tn(ri|pies et mort. — L'arrêt ne fut pas exécuté : trois ans après, grâce à une clause du traité de Francfort, insérée en sa faveur par Maximilien d'Autriche, pour prix de services louches, il siégeait de nouveau dans les conseils du roi, dont il recouvrait les bonnes grâces, y compris ses pensions, ses titres et un gros cadeau de bonne amitié. Voilà de nouveau le seigneur d'Argenton dans les grandes affaires, ambassadeur à Venise et témoin diplomatique de cette première guerre d'Italie qu'il avait déconseillée, bien moins par une prévoyance patriotique que pour éviter malheur aux Médicis, ses banquiers. Il la raconte, après en avoir atténué de son

mieux l'insuccès en amusant Tennemi par sa diplomatie avant et après Fornoue, et croit la conclure par le traité de Verceil en armant Ludovic Sforza, reconnu duc de Milan, contre Venise. Mais les Vénitiens eurent laie dernier mot, et l'ambassadeur rejoignit assez penaud ses maîtres qui lui « lavèrent bien la teste, comme on a accoutumé de faire aux courtz des princes, en semblables cas ». Pour comble de malechance, il s'était aliéné, par le traité de Verceil, ce duc d'Orléans, prétendant au trône de Milan, avec lequel il avait lié partie si malheureusement dans les complots de la Guerre folle et qui, devenu roi de France, allait perdre, comme Ta dit spirituellement un biographe de Commines, <c la mémoire des services aussi bien que celle des injures ^ ». Néanmoins, le seigneur d'Argenton put continuer à faire quelque figure à la cour, par intermittences ; réussit encore à devenir, en 1505, chambellan de Louis XII, qu'il accompagna en Italie; et vécut jusqu'au 18 octobre 1511, assez bien, en somme, auprès des maîtres, léger de remords, chargé de procès et de millions et ayant fait souche de nobles hommes, voire même de princes, par sa fille unique, mariée à René de Brosse, comte de Penthièvre, qui lui fit élever sur son tombeau une fort belle statue, visible au musée de Versailles, avec celle de sa femme.

Commines, per«oiliiage peu sympathique. — Il n'avait pas mérité ce magnifique monument par ses vertus, comme il ressort du simple exposé des faits, de l'historique sommaire de cette haute fortune commencée par une trahison, défendue par une conspiration, et toujours soutenue par des habiletés machiavéliques dont l'intérêt personnel était le principal mobile, avidement accrue enfin par des spoliations suivies de procès dont le bruit scandaleux durera sur sa tombe près d'un demi-siècle. Aussi, sans même attendre Texamen de ses doctrines, on peut décider déjà que Commines n'a pas droit à nos sympathies, et que son honnêteté fut immédiatement au-dessus de rien. Il reste à se deman-

1. Cf. Mémoires de Philippe de Commyfies, par Mlle Dupont, Paris, Renouard. Notice, p. 118, supplément Si\i t. I.

der s^il a droit à notre admiration, à d^éfaut de notre estime, •et en quoi il fut un grand homme, sinon un honnête homme. Interrogeons donc ses Mémoires.

LE niËllIORIALISTE.

Sajet des ce Mémoires y> de Oommlnes. — Les Mémoires de Gommines se divisent en deux parties, dont la première, en six livres, allant des débuts de la lutte entre le Téméraire et Louis XI jusqu'à la mort de ce dernier (1464- 1483), fut écrite de 1488 à 1494; et dont la seconde, en deux livres, narrant en détail l'expédition de Charles VIII en Italie (1494*- 1495), avec des considérations sur ses conséquences, en guise d'épilogue, fut écrite de 1497 à 1501. Ces deux parties publiées, la première en 1524, la seconde en 1528, avaient d'abord circulé l'une et l'autre en manuscrit. D'après leur prologue, Gommines écrivit ses Mémoires, à la demande d'Angelo Gato, Italien savant en belles-lettres, mathématiques et même astrologie qui, ayant quitté, comme lui, le duc pour le roi, et ayant cumulé près de ce dernier les fonctions de médecin de l'âme et du corps, avait gagné à cette volte face et à cette double besogne l'archevêché de Vienne.

Voici d'ailleurs en. quels termes Gommines déclare son dessein au prélat qui avait été son compagnon près de leur maître et bienfaiteur commun : « Pour satisfaire à la requeste qu'il vous a pieu me faire de vous escripre et mettre par mémoire ce que j'ay sceu et congneu des faictz du feu roy Loys unziesme, à qui Dieu face pardon, nostrc maistre et bienfaicteur, et prince digne de très excellente mémoire, je l'ay faict le plus près de la vérité que j'ay peu et sceu avoir la souvenance ».

Ses déelarations de Yéraetlé et de bonne Infornia-

tlon. — Notons bien celte déclaration préalable de véracité. Maintes fois d'ailleurs, il nous donne à entendre que son information était vaste et sûre, et c'est un genre de mérite qu'avaient déjà recherché et affiché les continuateurs do Froissart, tels queMonstrelet. Il écrira par exemple : « Car je cuyde avoir veu et congneu la meilleure part d'Europe.... Si ay je eu autant de congnoissance de grans princes, et autant de communication avec eulx, que nul homme qui ait esté en France de mon temps, tant de ceulx qui ont régné en ce royaulme que en Bretaigne et en ces parties de Flandres, Âllemaigne, Angleterre, Espaigne, Portuigal et Italie, tant seigneurs spirituelz que temporelz que de plusieurs aultres dont je n'ay eu la veue, mais congnoissance par communication de leurs ambassades, par lettres et par leurs instructions, par quoy on peult assez avoir d'information de leurs natures et conditions. Je les ay presque tout veu et sceu ce qu'ilz savoient faire. » Et nous pouvons l'en croire là-dessus, puisqu'il eut la confiance et les confidences du plus défiant et du plus politique des rois, qu'il entretint des relations diplomatiques avec tous les princes et hommes d'État de l'Europe, et. qu'il fut chargé d'ambassades solennelles et de missions secrètes multiples, tantôt à Florence, ou il eut peut-être la joie infinie de se mirer et de s'admirer dans les idées du jeune Machiavel, tantôt à la cour des Médicis qui l'estimèrent, ou chez les Vénitiens qui le jouèrent. D'ailleurs il se pique de ne parler lo plus souvent qu'en* oculaire témoin. « Et de ce je parle de veûe », aime-t-il à dire. Au lieu de narrer la mort du duc de Bourgogne, il se récusera en ces termes : « Et ne veulx point parler de la manière, pour ce que je n'y estoie point ». Aussi quel dédain pour ces croniqueurs qui « n'escripvent que les choses à louenge de ceulx de qui ilz parlent, et laissent plusieurs choses, ou ne les sçavent pas aucunes fois... Je me délibère de ne parler de chose qui ne soit vraie et que je n'aye veue ou sceue de si grans personnaiges qu'ilz ne soient dignes de croire. » Vise-t-il ici Froissart, dès lors si populaire, et ne croit-on pas entendre Thucydide tançant dédaigneusement les logographes, y compris Héro-

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dote? C'était son droit, car il avait justement à ce nom d'historien qu'il ne réclamait pas, des titres qui avaient manqué à Froissart, alors qu'il s'en parait.

Sai^aeité de Commloes. — En effet son information a autant de sagacité que d'ampleur, et combien attentive, môme aux détails extérieurs, s'ils sont caractéristiques! Par exemple, sa vénération pour la sainte ampoule de Reims qu'avait fait venir Louis XI et qui « estoit sur son buffet à l'heure de sa mort », ne Tempêche pas de constater qu'il « n'y a pas grant matière dedans » et que le roi ne pourra guère « s'en oindre tout le corps ». Sa critique historique est rebelle au merveilleux. Il constate bien, mais en passant vite, que son ami frère Hieronyme (Savonarole) « a dict beaucoup de choses avant qu'elles fussent advenues», mais lorsqu'on crie au miracle, parce qu'à l'entrevue de Picquigny, un pigeon blanc s'était tenu sur la tente du roi d'Angleterre et n'en avait pas bougé malgré le bruit, notre historiographe, soufflé par « un gentilhomme de Gascogne», insinue : « mais l'opinion d'aucuns estoit qu'il avoit un peu plu, et puis il vint un grand soleil, et ce pigeon se vint mettre sur cette tente qui estoit la plus haute pour s'essuyer ».

Impartialité relative de Clommlnes. — Mais est-il aussi impartial qu'il est sagace? Il déclare formellement qu'il juge les grands de ce monde c< sans avoir égard aux louenges ; car il est bon à penser qu'il n'est nul prince si saige qui ne faille aucunes foys ». Il trouvera donc des défauts à Louis XI, le roi selon son cœur, ou plutôt selon sa tète, et quelques vertus au Téméraire qu'il déteste. Il sera impartial pour son héros principal, à quelques réticences près sur ses moins excusables peccadilles, telles que sa complicité dans les assassinats des ducs de Guyenne, de Bourgogne, etc. Mais elles relevaient peut-être du secret professionnel à ses yeux, de sorte qu'il aurait ici la même excuse que Villehardouin en un cas analogue. Si d'autre part on veut bien tenir peu de compte, ainsi qu'il convient, de quelques accents aigres à l'endroit de ses ennemis personnels, comme Jacques Coictier, Olivier le Daim, Etienne

ETUDES LTTTÉ»^ATRFS ^^ — "^

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de Vesc et Briçonnet, ou de quelques dédains ironiques à l'adresse des gens de petit estât qu'il ne confond pas avec ceux de moyen estât, on peut conclure qu'au demeurant il a ëté fidèle à sa déclaration : « Je ne vouldroye point mentir ».

Sa philosophie de Thistolre. — Un autre desscin, aussi avoué par Gommines que celui de ne pas mentir, est celui de philosopher sur les hommes et sur les choses, et iL l'exécute pendant des chapitres entiers. C'est par là, par une recherche diligente des causes, qu'il fait œuvre historique, qu'il se distingue le plus des chroniqueurs qui Tout précédé, et qu'il se place immédiatement au-dessous de nos grands historiens. Cette recherche vise déjà à être d'une rigueur scientifique. C'est ainsi qu'il ne fait aucune place au hasard dans les grands événements de ce monde, et il n'est pas exact de compter, comme on le fait souvent, la défiance de la fortune parmi ses sagesses, car « pour mieulx dire, il fault respondre que telz grans mystères ne viennent point de Fortune et que Fortune rCest riens, fors seullement une fiction poétique ». Les événements de l'histoire procèdent à ses yeux d'une multitude de causes secondes et d'une seule cause première qui font leur part aux hommes et à Dieu, comme nous allons voir, et de là il tire une politique et une morale.

La politique de Commlnes. — Sa politique est la science des causes secondes de l'histoire, et son grand secret est d'en savoir manier les principaux acteurs suivant « leurs complexions différentes », comme s'y essayait le connétable de Saint-Pol entre le duc de Bourgogne et le roi. Quant aux acteurs secondaires, l'art souverain consiste à les corrompre, à « pratiquer à gaigner », Dieu aidant, suivant la recette de Louis XI. Aussi notre auteur eût-il pu se vanter, à meilleur titre encore que Robert Walpole, de connaître le tarif de toutes les consciences de TEurope, en sommençant par la sienne. Enfin, pour tous et en tout, le commencement et la fin de l'entreprise, c'est de « becongner en dissimulation ». Aussi de quel prix sont les diplomates dont la mission évidente est de tromper par

ic quelque bonne couleur et ung peu apparente » ! Ce n'est pas lui, on le voit, qui eût prolesté contre cette définition moderne des ambassadeurs, qu'ils sont d'honnêtes gens chargés de mentir à l'étranger pour leur pays. De cette nécessité universelle de ruser, découlent ses conseils sur le choix des ministres, sur l'humilité dans les succès comme dans les revers, sur la modération dans l'enjeu des parties qui se jouent sur les champs de bataille, enfin tous ces préceptes sur l'art de conduire les hommes qui classent son livre parmi ces histoires dont il recommande la lecture à la jeunesse des princes en ces termes : « Es quelles se voyent degrans frauldes, tromperies et parjurements,que aucuns des anciens ont faict les ungz vers les aultres, et prins et tuez ceulx qui en telles seuretez s^estoient fiez. Il n'est pas dict que tous en ayent usé ; mais l'exemple d'ung est assez pour en faire saiges plusieurs et leur donner vouloir de se garder. » Aussi a-t-il eu l'honneur d'être médité par Charles-Quint, Henri IV et Richelieu, et est-il vraiment le bréviaire des rois : « Et croyez que Dieu n'a point estably l'office de roy ne d'aultre prince pour estre exercé par les bestesl »

Ce chroniqueur du xv* siècle a compris que les états et les princes de l'Europe, placés en opposite^ étaient les uns pour les autres des aiguillons^ et la portée plus que morale de celte observation peut passer pour une certaine conception de l'équilibre européen ; de même qu'à travers son étonnement devant les grandeurs et la puissance des Allemagnes perce un vague pressentiment de leur expansion future. Il a défini les avantages de la concentration monarchique, et loué les libertés nécessaires du régime représentatif, notamment le libre consentement de l'impôt. Il raillait déjà l'avidité des Français, plus grande qu'en nul lieu du monde, pour les offices ou estalz, c'est-à-dire, en style moderne, notre goût national pour le fonctionnarisme. Avant Jean Bodin et Montesquieu, il formulait la théorie de l'influence du climat sur le caractère des nations et intitulait un de ses chapitres (liv. V, chap. xix) : Caractères du peuple français et du gouvernement de ses rois. Il a su tirer

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Ja philosophie des grands et des menus faits. Il a senti toute Timportance de l'histoire pour suppléer au défaut d'expérience, « car nostre vie est si briefve », tandis qu'on en a grand besoin pour se garder, car « nous sommes affaiblis de toute foy et loyaulté les ungz envers les aultres ». Enfin nul ne fait mieux goûter ce plaisir dont Montaigne était si friand et qui consiste « à reveoir les choses escriptes par ceulx qui ont essayé comme il les fault conduire ».

Dieu dan A l'histoire, et la morale de Commines. — Mais on n'aurait pas toute la pensée de Commines, si Ton se bornait à dire qu'il considère la politique comme une science à part, se suffisant à elle-même. Ici il difiTère profondément de Machiavel qui, tout en dogmatisant cyniquement les théories que notre Commines exprime par fragments, au courant des faits, a eu du moins la pudeur d'exclure Dieu de son système. C'est que Commines n'avait garde de se faire illusion sur l'infaillibilité des spéculations de cabinet, et de croire qu'à la guerre, comme ailleurs, « les choses tinssent aux champs comme elles sont ordonnées en chambre ». Il a reconnu dans les « petites mou vêtez et occasions », les moyens dont Dieu se sert pour les «accomplissemens des œuvres ». Il a vu que « les batailles sont en sa main » et que la prospérité ou l'adversité des princes a procède de sa divine ordonnance ».

Mais comment concilier cette croyance, évidemment très sincère, à l'intervention décisive de la Providence dans le train des choses de ce monde, avec les étranges préceptes de corruption et de tromperie que nous avons exposés ci-dessus? Où est la morale de Commines, si « malicieux », pour lui appliquer une de ses épithètes favorites? Comment le même homme qui fait la leçon aux rois, sur le ton de Bossuet, en leur inspirant la peur des « peines de l'enfer si horribles », et qui, transformant cette terreur sacrée en un moyen pratique de gouvernement, conclut que « tous les maulx viennent de faulte de foy », accorde-t-il ses maximes avec les hautes et basses œuvres du maître dont il fut l'âme damnée ? Quand il écrit : « J'ay veu beaucoup de tromperies en ce monde, et de beaucoup de serviteurs envers leurs

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maislres », quand il recommande aux princes, s'ils veulent avoir leur part de paradis, de « ne faire mourir nul à tort, ne oster aux ungz pour enrichir les autres (qui est le plus cruel mestier qu'ilz facent) », est-il cynique ou fait-il un retour secret sur lui-même, et songe-t-il à la trahison qui commença sa fortune, au sang de Saint-Pol qui a rejailli sur lui, aux dépouilles sanglantes de Nemours qu'il a partagées, et à la principauté de Talmont et à la seigneurie d'Argenton dont son maître avait dépossédé pour lui les héritiers légitimes ? On en peut douter et toute cette morale est assez trouble, et, même au fond, repoussante.

En effet, si Ton y regarde de près, on voit que le succès amnistie tout, à ses yeux, dans ce monde et dans l'autre. Il dit que « Dieu paye comptant » : si l'on survit à son succès, c'est donc qu'il est légitime, et voilà la Providence complice de belles besognes I S'il met en parallèle, avec une sombre et subtile curiosité, les tortures de Louis XI mourant et celles de ses victimes, s'il détaille avec une âpre pitié son « purgatoire..., ses passions » dans Plessis-lès-Tours, c'est à l'appui de son dire et pour nous montrer que la balance est faite, ou peu s'en faut. Au fond n'estime-t-il pas que « ceulx qui gaignent en ont tous jours F honneur » en ce monde, et le pardon dans l'autre ?

Pourtant on peut croire que parfois, malgré la sécheresse de son cœur, et malgré l'insuffisance évidente de son sens moral, il a entendu vaguement le cri sourd de sa conscience. De là les accents mélancoliques, pessimistes même, qui éclatent en maint endroit de ses Mémoires. De là cet honneur incessamment rendu à l'intervention de la Providence dans l'histoire, comme s'il eût voulu ainsi pratiquer à gaigner Dieu lui-même ; de là enfin cette conclusion conforme au rien de trop qui était le dernier mot de la sagesse antique, et qui lui échappe devant « le purgatoire » du Tibère bourgeois de Plessis-lès Tours : « Ne luy eust-il point myeulx vallu et à tous autres princes, et hommes de moyen estât qui ont vescu soubz ces grans, et vivront soubz ceulx qui régnent, eslire le moyen chemin en ces choses? C'est assavoir moins se soucier et moins se travailler, et

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entreprendre moins de choses ; plus craindre à offencer Dieu, et à persécuter le peuple et leurs voisins, par tant de voyes cruelles que assez ay declairees par cy devant, et prendre des aises et plaisirs honnestes? » AmenI « affin que ceulx qui viendront après luy soient ung peu plus piteux au peuple », tout en faisant œuvre aussi utile à la patrie.

L'ÉCIIIVAIN.

Arrière-pensée littéraire de Commines en écrivant ses Mémoires. — En rédigeant ses Mémoires, Commines songe qu'il les adresse à un homme informé des faits et ne se croit tenu qu'à les bien expliquer, dût-il pour cela en interrompre le récit pendant des chapitres entiers : mais il estime qu'il ne doit pas plus s'asservir à la composition stricte qu'à la chronologie minutieuse de l'histoire. « Je ne vous garde point, écrit-il à Angelo Gato, Tordre d'escripre que font les histoires, ny nomme les années, ny proprement le temps que les choses sont advenues, ny ne vous allègue riens des choses passées pour exemple (car vous en savez assez, et seroit parler latin devant les cordeliers). » Et c'est justement en pensant à ce latin qu'il déclarait au même : « Je vous envoyé ce dont proraptement m'est souvenu, espérant que vous le demandez pour le mettre en quelque œuvre que vous avez intention de faire en langue latine, dont vous estes bien usité, par laquelle œuvre se pourra congnoistre la grandeur du prince dont vous parleray, et aussi de vostre entendement. » N'a-t-il donc voulu fournir qu'un thème à son savant ami, en empruntant le secours de cette noble langue qu'il ignorait et qui lui paraissait seule digne de répandre et de faire durer son livre, et s'est-il cru dispensé par là de faire œuvre de style ?

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Son aijle t embarras de la syntaxe ; équivoque des termes. — Le fait est que sa syntaxe paraît négligée. Elle est obscurcie par une foule d'anacoluthes et de syllepses, et par là, la gravité ordinaire du ton aidant, rappelle celle de Thucydide. La marche de ses périodes est souvent comme alourdie par le poids et le nombre de ses réflexions incidentes. Gitons-en un exemple entre mille : « Et pour ceste espérance qu'il avoit au dit hermite, fut advisé, par certain théologien et aultres : que on lui declareroit que en son faict n'avoit plus d'espérance que a la miséricorde de Dieu et que à ces paroUes se trouveroit présent son médecin, maistre Jacques, en qui il avoit toute espérance et a qui chascun moys donnoit dix mil escuz, espérant qu'il luy allongeast la vie, afin que de tous pointz pensast en sa conscience et qu'il laissast toutes aultres pensées : ce qu'il feroit* » : ou encore cet autre, à propos de l'utilité de l'histoire pour les princes : « Il n'est pas dict que tous en ayent usé (de fraudes, etc..) ; mais l'exemple d'ung est assez pour en faire saiges plusieurs et leur donner vouloir de se garder : et est, ce me semble, — à ce que j'ay veu plusieurs fois, par expérience de ce monde, où j'ay esté autour des princes l'espace de dix-huict ans ou plus, ayant clere congnoissance des plus grans et secrettes matières qui se sont traictées en ce royaulme de France et seigneuries voisines, — Pung des grans moyens de rendre un homme saige, d'avoir leu les hystoires anciennes, et apprendre à se conduire et garder, et entreprendre saigement par icelles et par les exemples de nos prédécesseurs. » Combien il est ici inférieur à Georges Chastellain lui-même, qui, en dépit de ses pédanteries de verbocination latiale^ ordonne si clairement la massive architecture de ses périodes toutes latines * !

Il n'est pas jusqu'aux mots eux-mêmes qui ne soient çà et là ahérés par l'intensité ou la subtilité de la pensée. S'il

1. On Iroutera d'autres exemples caractéristiques des négligences et des vices de sa syntaxe, pp. 356; 360; 361 ; 389; 392; 396; 398; 399; 405; 406; 411; 412; des Extraits des chroniqueurs français, op. c.

2. Cf. par exemple pp. 460 sqq. des Extraits des chroniqueurs, op. c, et notant ment ta période qui commence par: « Mes quand je regarde.... »

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dit de Louis XI que Dieu l'avait créé « plus vertueux en toutes choses que les princes qui regnoient avec luy et de son temps », entendez que la vertu du prince signifie ici force morale el intellectuelle. Où il écrit habileté et sagesse^ il faut lire trop souvent tromperie et duplicité; et un de ses critiques, lui appliquant cette même sagacité avec laquelle il avait déchiffré Retz, un des plus éminents successeurs de Gommines, a pu faire remarquer que chez lui les mots honneur^ succès, profit, ont, à Tordinaire, une synonymie fâcheuse *. Aussi ne peut-on bien entendre les jugements de Gommines qu'après une transposition honnête de ses termes.

Souci de la composition chez Commlnes. — Mais, ces réserves faites, et elles sont graves, on ne peut nier qu'il n'ait eu un souci de la composition tout nouveau chez nos chroniqueurs, Ghaslellain excepté. Il en témoigne dans maints passages avec une naïvelé aimable et qui est rare chez lui, en toute autre matière, dans ceux-ci par exemple : « Or cecy n'est pas de nostre matière principalle.... Discours aulcunement hors du propos principal.... J'ay esté un peu long à parler de ces ambassadeurs.... Or j'ay long temps tenu ce propos (le caractère de Louis XI), mais il est tel que n'en sors pas bien quand je veulx.... »

L'invention dans l'expression riiez Commlnes, et son ironie. — Il serait surtout injuste de ne pas signaler chez lui une certaine invention dans les expressions. Il en a créé quelques-unes par cette intensité même de la pensée qui ailleurs obscurcit sa période. Il dira de Louis XI qu'il était mieux fait pour c seigneurir un monde qu'un royaume », et qu'en « allant par pays », déjà mourant, « son grand cueur le portoit »; du Téméraire, que « la gloire luy monta au cueur », ou que « déjà le conduisoit son malheur ».

Mais la source la plus ordinaire de son originalité dans l'expression, est dans ces saillies de son ironie qui vont jusqu'à Vhumour^ sans craindre même la trivialité à l'occasion, par exemple quand il persillé « ces gens de robbes longues », qui « à tout propos ont une loy au bec ou une

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