Cf. Extraits des chrùniqiteurs, op. c, p. 358 sqq
2. Cf. Extraits des chraniqueurs, op. c, p. 398 sqq. et notammonL la pago 414 pour sa subtilité éloquente et tout à fait dans la manière de Tacite.
lête du sien : « La bonne foy de l'auteur reluit évidemment ».
On peut donc considérer qu'il compense le défaut du pittoresque extérieur, en peignant les dedans, pour ainsi dire, et qu'au fracas amusant des faits, il supplée par l'intérêt concentré et tout romanesque de ses analyses psychologiques, par la portée de ses idées, par l'intensité de l'expression, par le mordant de son ironie et en maint endroit par son éloquence.
Son éloquence. — Commines et Bossnet. — Elle n'est guère dans ses discours qui sont rares et courts, comme celui-ci du duc Jehan de Galabre : « Or ça, nous sommes à ce que nous avons tous désiré : voy la le Roy et tout son peuple sailly de la ville, et marchent, comme dient nos chevaulcheurs ; et pour ce, que chascun ait bon vouloir et cueur. Tout ainsi qu'ilz saillent de Paris, nous les aulnerons a l'aulne de la ville, qui est la grant aulne ». Elle est tantôt dans des réflexions courtes et incisives sur cet esprit d'imprudence et d'erreur,
De la chute des rois funesle avant-coureur;
dans celle-ci par exemple : « Et ne s'en trouve point pis disné ne pis couché... A l'heure qu'il y pensera le moins, Dieu luy fera sourdre ung ennemy, dont par adventure jamais ne se feust ad visé »; ou dans cette autre qui renferme en deux lignes toute l'oraison funèbre du Téméraire : « Or sont finees toutes ses pensées, et le tout tourné à son préjudice et honte; car ceulx qui gaignent en ont tous jours l'honneur y; tantôt encore dans une longue tirade, comme celle où il évoque, par ces jay veu pathétiques, la grandeur déchue de la maison de Bourgogne : « D'Angleterre y ay veu les deux frères du roi Edouard, le duc de Glarence, et le duc de Glocestre qui puis s'est faict appeller roy Richard ; de l'autre parti du roy Henry qui estoit de la maison de Lancastre, y ai veu toute ceste lignée, ou peu s'en failloit. De tous costez ay veu ceste maison honnoree, et puis, tout à un coup, cheoir sens dessus dessoubz ; et la plus desolec et deffaicte maison,
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tant en princes que en subjectz, que nulz voisins qu'ils eussent ». Elle est enfin dans tous ces passages où il sonde les cœurs comme Tacite, ou déclare aux grands de la terre, sur le ton de Bossuet dont on Ta rapproché souvent : « pourquoy la puissance de Dieu se montre plus contre les grans que contre les petiz ». Ne sent-on pas déjà passer le souffle oratoire, du grand sermonnaire et n'entend-on pas sonner l'accent même du Sermon sur l'ambition^ dans ces lignes d*uno éloquence si pressante et si pathétique : « Mais des grans princes et princesses, de leurs grans gouverneurs, et des conseillers des provinces et viles désordonnées et desobeyssans a leur seigneur, et de leurs gouverneurs, qui se informera de leur vie? L'information faicte, qui le portera au juge ? Qui sera le juge qui en prendra la congnoissance, et qui en fera la pugnition ?... Vinformation sera la plainte et la clameur du peuple^ qu'ilz fouilent et oppressent en tant de manières, sans en avoir compassion ne pitié ; les douloureuses lamentations des vefves et orphelins, dont ilz auront faict mourir les maris et pères, dont ont souffert ceulx qui demeurent après eulx ; et generallement tous eeulx qu'ils auront persécutez, tant en leurs personnes que en leurs biens : cecy sera Vinformation^ et leurs grans criz pour plaintes et pileuses larmes les présenteront devant Nostre Seigneur qui en sera le vray juge, qui, par adventure, ne vouldra attendre a les pugnir jusques a l'autre monde, et les pugnira en cestuycy »?
Place de Commines dans la littérature historique. — Le premier en date des grands mémorialistes. — Voilà certes une éloquence toute nouvelle dans notre langue. Mais elle est plus forte de choses que de termes ; et elle ne suffît pas, vu sa rareté et les défauts du reste, à élever Commines, comme écrivain, au niveau de ses prédécesseurs ou même de quelques-uns de ses contemporains. La brièveté lumineuse de Villehardouin, la bonhomie enjouée de Joinville, le coloris de Froissart, font paraître assez terne et assez gauche la langue de Commines. Il est même au-dessous de Georges Chastellain pour l'ordonnance de la composition et l'allure du récit, comme d'Olivier de la Marche pour
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Ja couleur ou le naturel. Néanmoins par la maturité de sa pensée et certaines qualités neuves de sa langue abstraite, il a fait sentir le premier que le français moderne était capable de grandeur et de force, en un mot d'éloquence. Il a apporté dans Thistoire cette auctorité et cette gravité dont le louait Montaigne, et s'il n'est pas encore un historien, du moins est-il plus qu'un chroniqueur, le précurseur direct de nos grands mémorialistes, des Retz et des Saint-Simon. Inférieur aux Villehardouin, aux Joinville, aux Froissart et même à d'autres chroniqueurs par les qualités du style, il les dépasse infiniment par une sagacité d*obs6rvation si aiguë qu'il peut être appelé notre Tacite, et surtout par des vues politiques et morales, dont la hauteur et la portée rappellent tant de fois Bossuet, qu'elles lui font pardonner en somme de paraître trop souvent avoir inspiré Machiavel
LETTRES DU XVIl' ET DU XVIII' SIÈCLE
La caraelérlstiqae d'une bonne eorrespondanee. Les trois ehefs-d'œuvre de la littérature épistolaire. —
Voltaire, critiquant les défauts des lettres de Voiture, écrivait: «II n'y en a pas une seule instructive, pas une qui parte du cœur, qui peigne les mœurs du temps et les caractères des hommes». C'était définir indirectement les mérites qui, au-dessus des « grâces légères du style épistolaire », désignent une correspondance à l'attention de la critique et lui font prendre rang parmi les monuments d'une littérature. Ces mérites se trouvent réunis, et en un degré éminent, dans trois correspondances : celle de Gicéron, qui balance, dans, l'estime des connaisseurs, le poids de ses autres œuvres; celle de Mme de Sévigné, sur laquelle la critique a épuisé les formules de l'admiration ; et celle de Voltaire qu'on ne saurait trop louer.
Du g^enre épistolaire. DifÛeulté d'en donner les rèi^les. — De l'admiration des critiques pour ces correspondances et pour quelques autres, plus ou moins mémorables, est née la tentation d'ériger leurs mérites en règles et de décréter l'existence d'un genre épistolaire. Rien n'est plus légitime, et n'est-ce pas à cette admiration réfléchie des gens de goût pour les productions spontanées du génie que chaque genre littéraire doit sa
naissance? Mais le malheur est ici que les mérites des meilleurs épistoliers n'ont rien de spécifique, et qu'à les serrer de près pour en extraire des règles, on voit bien vite qu'elles se confondent avec celles qu'on donne pour bien écrire en général. En effet, s'il y a des règles pour composer ou apprécier une histoire, une pièce de théâtre, un sonnet ou une ballade, voire même une épopée ou une ode, quelles sont les règles précises pour écrire une lettre ?
Di visera- t-on le genre épislolaire, pour le mieux régler, en sous-genres, correspondant à la nature des multiples objets d'une correspondance, en lettres de félicitation ou de condoléances, de recommandations ou de fins de nonrecevoir, d'amitié ou de rupture, narratives ou descriptives, d'affaires ou de cœur, intimes ou circulaires? On le peut, et ces subdivisions seront de quelque utilité dans le classement d'une correspondance volumineuse, mais on y épuiserait toutes les catégories sans en tirer des lois du genre, et des préceptes particuliers pour atteindre à ces mérites essentiels dont Voltaire nous a fourni la définition.
La IeUr« est « la converflation d*aii honnête homme » par écrit. — S'il y a une loi du style épistolaire, c'est assurément qu'il faut écrire comme on parle : et vos lettres vaudront ce que vous valez. Bussy-Rabutin, remerciant Gorbinelli d'un de ses billets, lui écrivait : « &esù la con^ versation d'un honnête homme et d'un homme d'esprit ». Gela dit tout. Multipliez les préceptes relatifs aux personnes, aux temps et aux lieux, remarquez avec Joubert : « Le vrai caractère du style épistolaire est l'enjouement et l'urbanité », ou écriez-vous avec Voltaire : « Voyez avec quel naturel Mme de Sévigné et d'autres dames écrivent ! » vous ne direz rien qui ne soit contenu dans la phrase de Bussy et qui ne revienne à celte définition : la lettre est une conversation par écrit.
Conséquences de cette définition. — La politesse est la muse du genre. — Et de là on peut tirer des conséquences, en guise de conseils pour écrire des lettres et
en bien juger, à défaut des règles plus ou moins impératiyes qui gouvernent les autres genres classiques.
La vraie muse du genre est la politesse, au sens ancien et large du mot : il faut plaire, et alors on a acquis le droit d'instruire, comme de badiner et même d'être éloquent, pourvu qu'on connaisse les mille et une manières de demander pardon de la liberté grande^ et qu'on ait ou qu'on garde l'air d'une improvisation perpétuelle. La coquetterie de Tesprit est donc de règle, et elle passe même pour être ici la parure naturelle, si bien qu'on en pardonne jusqu'à l'excès : « Tant pis pour ceux qui ne l'entendent pas ! » s'écriait Mme de Sévigné, à propos de Voiture. Ce qui est impardonnable, c'est le pédantisme. J.-B. Rousseau se moquait fort des odes par articles de la Motte; écrire des billets par articles ne serait guère moins ridicule. « Je ne veux pas commencer une dissertation, je veux linir une lettre, » dit quelque part Balzac. Que ne s'en est-il avisé plus souvent ! L'ordre et le mouvement qu'on met dans les pensées d'une lettre sont improvisées par le caprice instantané de l'esprit, du cœur et de l'imagination. En d'autres termes, la lettre échappe à ces lois de la composition qui sont Tâme de tous les autres écrits.
Supériorité des femmes dans le genre épistolalre et ses eauses. Qualités féminines de leurs rivaux en ce genre. — De là, à nos yeux du moins, le principal secret de la supériorité reconnue des femmes dans le style épistolaire. Nous ne connaissons pas un seul ouvrage de femme qui ait le mérite d'une composition exacte, et s'il nous est arrivé, par exemple, de trouver souvent dans des dissertations écrites par des jeunes filles, des délicatesses de goût et d'autres mérites que des hommes n'auraient pas facilement eus, nous n'y avons jamais, au grand jamais, relevé celui-là. Il semble que l'art de la composition soit une qualité mâle. Mais affranchies de ses lois sévères, pouvant donner carrière à leur imagination et à leur sensibilité naturellement plus alertes, toujours averties et soutenues d'ailleurs par leur coquetterie native, les femmes atteignent plus sûrement aux vérités de sentiment, « le sen-
timent dépendant moins des choses que de la vitesse avec laquelle l'esprit les pénètre , » selon la remarque de Vauvenargues. Aussi gagnent-elles les hommes de vitesse, pour ainsi dire, et les éclipsent-elles généralement dans une lettre comme dans une conversation. Chez les hommes qui les ont égalées dans le genre épistolaire, comme Cicéron et Voltaire, ou chez ceux dont les lettres peuvent soutenir la comparaison avec les leurs, comme Pline le Jeune, Bussy-Rabutin et même Galiani, on relève justement une promptitude de sensibilité et d'imagination et par-dessus tout une dose de coquetterie tout à fait extraordinaires.
circonstances qui ont Influé sur la littérature épis* tolaire, A Borne et en France , anx deux derniers siècles. — En dehors de ces qualités nécessaires aux épistoliers de tous les temps et dans toutes les langues, il est des circonstances extérieures* qui influent puissamment sur le développement et la qualité de la littérature épistolaire.
A Rome, par exemple, le laconisme du journal officiel (Acla diurna) , ou ses insertions mensongères, qui faisaient dire à Tacite qu'on le dévorait dans les provinces, après telle ou telle séance du Sénat, pour y voir ce que Thraséas n'cfvait pas dit, rendaient nécessaire une active correspondance entre les grands personnages que leurs fonctions administratives ou militaires dispersaient à travers la vaste étendue de l'empire romain, si loin de la vie intense et tant aimée de la Villej si loin surtout du foyer politique où se décidaient leur sort et celui du monde. Aussi, à travers les superbes routes de l'Italie et de toutes les provinces^ de la Romania, comme disent les anciens chroniqueurs, quel chassé-croisé d'estafettes!
Dans la France du xvii^ siècle on écrivait des lettres d'autant plus pleines et plus régulières que la difficulté des communications mettait les amis fort loin, et que les départs hebdomadaires du courrier, de Vordinaire^ même
1. On les trouvera, avec beaucoup d'autres considérations fines et utiles, dans la substantielle introduction historique et critique de M. Lanson à son Choix de lettres du XVII* siècle. Hachette.
ÉTUDES UTTÉRAIRES 11. — 4
doublés par V extraordinaire^ étaient des occasions presque solennelles et obligatoires de rapprocher ces amis de son cœur et de son cercle, en leur envoyant tout un paquet soigné de détails sur la vie dans la huitaine, à la cour et à la ville, en vidant son sac^ suivant le mot de Mme de Sévigné.
Pendant le xviii® siècle, à ces mêmes raisons s'ajouteront les besoins de la propagande philosophique et littéraire. Aussi voyons-nous Voltaire dicter jusqu'à trente lettres par jour pour suffire à tous les besoins offensifs et défensifs de sa royauté intellectuelle.
Qualités de la laogue française pour le style épisColalre. — Mais remarquons qu'il a et met à son service celte langue française dont il a dit : « Elle est de toutes les langues celle qui exprime avec le plus de facilité, de netteté et de délicatesse, tous les objets de la conversation des honnêtes gens! » Elle est donc, en vertu de cette définition même, la plus propre qui fût jamais au style épistolaire, et il n'en faut peut-être pas davantage pour expliquer que sur les trois chefs-d'œuvre de la littérature épistolaire, deux soient français.
Décadence du stjle épistolaire et ses causes t la presse» etc.... — Un genre A naître s la conversation ce enlendue » par del& le temps et Fespace. — Ge sont des monuments d'autant plus précieux de notre littérature, que vraisemblablement le genre auquel ils appartiennent est épuisé ou que, plus exactement, certaines circonstances extérieures en ont tari la source. La presse, tous les jours aux écoutes dans les cabinets les plus secrets des empires, des républiques ou des simples compagnies, entrant dans toutes les halles du monde, comptant les morts et les blessés de toutes les batailles de la vie, donne tous les matins à vos amis, jusqu'au fond des provinces, le bulletin de la santé et des affaires de l'humanité» Grâce à Tubiquité et aux indiscrétions du reportage^ la rubrique des fails-di-vers devance même, le plus souvent, la nouvelle des petits événements heureux ou malheureux qui Atteignent le cercle de vos intimes. Et voilà la matière de votre correspon*
dance à peu près réduite à la confidence des secrets et des sentiments personnels que viennent restreindre encore la facilité des communications, le télégraphe qui vous condamne à un jargon laconique, le téléphone qui vous dispense même d'écrire. Le bel emploi du style épistolaire est donc un art qui se perd ; mais sous quelle curieuse et précieuse forme il renaîtra, le jour où le phonographe perfectionné substituera à la conversation écrnle de jadis la conversation entendue par-delà le temps et Tespace ! Qu'on imagine l'intérêt des phonogrammes d'un Cicéron, d'une Sévigné ou d'un Voltaire de l'avenir.
Intérêt général des correspondances du passé, pins réelles que le théâtre, plus vivantes que les ouvrasses sur les mœurs. — En attendant, étudions curieusement les correspondances du passé. En dehors de leur intérêt littéraire, n'ont-elles pas le mérite de mettre leurs auteurs sous nos yeux et bien mieux que leurs autres œuvres ? Ne nous offrent-elles pas un tableau de la société et des mœurs plus réel que le théâtre et plus vivant que les chefs-d'œuvre des moralistes? Molière lui-même, tout en travaillant d'après nature, a dû faire sa part à la convention et machiner pour la scène ses documents humains. Les traités sur les mœurs sont analogues à l'élude abstraite des forces isolées et au repos, en mécanique, tandis que les correspondances nous initient, par de véritables leçons de choses, à tout le jeu dynamique de la machine sociale. Et par exemple les Lettres à Lucilius de Sénèque, ou les Caractères de La Bruyère, ou les Considérations sur les mœurs de Duclos, diffèrent autant des lettres de Cicéron ou de celles de Mme de Sévigné ou de celles de Voltaire, par la nature de leur intérêt, que la lecture d'un traité de cinématique diffère du spectacle d'une belle machine en action*
IVécessIté de distinguer trois groupes parmi les épistoliers des deux derniers siècles. — Mais il faut faire des distinctions nettes entre toutes ces correspondances sous peine de n'y voir qu'une cohue, et considérer les groupes d'épistoliers comme on ferait de ceux des causeurs dans un salon. Il faut aller d'abord à ceux qui tiennent le dé de
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cette conversation idéale, observer comment les auditeurs se distribuent autour d'eux et leur donnent la réplique. Il semble alors qu'on voit se former nettement trois cercles, qui voisinent d'ailleurs à l'occasion. Ce sont, au xvii« siècle, les femmes et les hommes du monde, les politiques et les religieux, et les auteurs proprement dits. Au xviii® siècle le groupement est le même, sauf que les philosophes élèvent la voix à la place des religieux. Écoutons-les successivement.