‹ Supplément aux Études littéraires sur les classiques français des classesChapitre 27 sur 49 · VOLTAIRE POLYGRAPHE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE POLYGRAPHE

Réserves nécessaires sur les antres écrils en prose de Voltaire. — Les autres aspects du génie de Voltaire débordent évidemment le cadre de ces éludes classiques. Diverses bienséances nous interdiraient d'examiner ici de près le conteur, le philosophe, le polémiste, et ils ne nout» appartiennent guère que par le style et l'esprit.

¥olttilre eontear % »a manière de tenir le leetenr en baleine. — Il est vrai que c'est par là que Voltaire vaut le mieux en toutes choses. Comme conteur, par exemple, il n^est inimitable que par sa façon de dire les choses. Quant à l'intérêt des aventures il est des plus minces et des plus fugitifs, et refroidi, comme à plaisir, par la fantaisie invraisemblable de la donnée, ou par la perpétuelle ironie de l'auteur. Mais il a une manière qui n'est qu'à lui de tenir le lecteur en haleine, en brouillant et débrouillant les situations, à la cavalière ; en dessinant et drapant ses personnages ou plutôt ses marionnettes, avec un véritable génie de caricaturiste ; en éblouissant l'esprit par le pétillement continu de sa verve; en piquant ou en satisfaisant la raison par la foule bigarrée des aperçus humoristiques, des drôleries spirituelles et des vérités de bon sens dont ses contes ne sont que le véhicule. Ces qualités, mêlées à d'indicibles impertinences, brillent de tout leur éclat dans Candide qui est le chef-d'œuvre du genre*.

¥oltaire philosophe t son probablllsme et son dédain de la métaphysique; sa préoeenpatlon de l'ordre moral et soeiai. — Il ne faut pas chercher dans Voltaire ce que nous avons cru trouver dans Rousseau, à savoir une conception systématique de la philosophie, de la politique ou de la morale. Il n'a de système qu'en critique littéraire. En philosophie, sur les plus hautes questions, il s'en tient à un probabilisme prudent. Sur l'existence de Dieu, il écrira par exemple : « Je me range à l'opinion de l'existence de l'Être suprême, comme la plus vraisemblable et la plus probable. » Toute la métaphysique est au moins inutile à ses yeux, car « elle contient deux choses : la première, tout ce que les hommes de bon sens savent ; la seconde, ce qu'ils ne sauront jamais ». Sur l'immortalité de l'âme, la matière créée ou éternelle, la liberté ou le déterminisme, il se bornera donc aux solutions du bon sens et de Vanalogie^ estimant que « les disputes métaphysiques ressemblent à des ballons rem-

1. On trouyera des échantillons suffisants de tout cela, aux impertinences près, dans les Extraits de M. Brunel, p. 79-121.

plis de vent que les combattants se renvoient. Les vessies crèvent, Tair en sort, il ne reste rien ». Ce n'est pas lui qui prendra ces vessies pour des lanternes. Les lumières de la conscience, de la loi morale, suffisent pour y voir clair, a Je ramène toujours, dit-il, autant que je peux, la métaphysique à la morale. » Il ne lui demande que des postulats , les principes essentiels à l'exercice de la justice dans le monde, et à la conservation de l'ordre dans les sociétés.

¥ol(aire « chaos d'Idées claires » : utilité pratique de ses courtes clartés : la morale de Tactlon. — Il nc s'est d'ailleurs jamais piqué de concilier logiquement, et par le menu, ces principes au fond très conservateurs, avec toutes les saillies et les pétulances de son humeur sceptique et de sa passion anti-religieuse. Aussi, au courant de ses innombrables polémiques, parmi la mitraille de ses arguments , que d'arguties de circonstance , qui apparaissent comme autant de contradictions flagrantes, si on les rapproche du reste, et qui autorisent à répéter alors, mais alors seulement, ce mot plus que joli du dernier en date de ses critiques : « Ce grand esprit, c'est un chaos d'idées claires. » Mais qu'elles sont claires, et même sans la flamme de son style ou de son esprit! Certes cette clarté ne perce pas les ténèbres des grands problèmes qui nous cernent de loin, mais de partout, quoi que nous puissions dire et faire pour leur échapper, cependant elle n'en est pas moins précieuse pour les courtes et nécessaires besognes de la pratique journalière de la vie. Quoi de plus clair, par exemple, que cette conclusion de Candide : « Travaillons sans raisonner, dit Martin, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable, » et que cette réplique finale et fameuse à l'optimisme bavard de Pangloss : ^^ Gela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin »? Cela ne vaut-il pas toute une casuistique, et l'optimisme sentimental de Rousseau prêche-t-il mieux l'action que ce viril pessimisme? C'est d'ailleurs une antique leçon : « Être, voilà ce que l'on aime et préfère, disait le précepteur d'Alexandre, et nous ne sommes que par l'action, c'est-à-dire par la vie

et par Tacte*. 55 Et hier encore Thomme le plus actif de ce siècle, M. Thiers, ne répétait-il pas à ses familiers : « Agissons. La vie n'eût-elle pas d'autre but que l'action, qu'elle vaudrait encore qu'on la vécût »? Oui, c'est l'action qui dégage la joie du présent, l'espérance de l'avenir, la noblesse du souvenir. Jamais il n'a été plus nécessaire qu'aujourd'hui de répéter cette mâle leçon à la jeunesse, et c'est pour l'avoir préchée sur tous les tons que Voltaire méritait, quoi qu'on ait pu dire, cette plus large part qu'on vient de lui faire dans nos écoles.

Chaleur et éloquence de Voltaire justicier. — L'activité à ce haut degré a d'ailleurs une moralité immanente, pour ainsi dire, et tend finalement au bien. On sait par exemple quelle haine fiévreuse inspirait à Voltaire le spectacle de l'injustice, même dans le passé lointain de l'histoire, et avec quelle sincérité généreuse il a travaillé à augmenter en somme la part de la justice dans le monde. On a vu plus haut quelle était sa clientèle, comment et pourquoi il se fit V avocat des grandes causes, V intercesseur universel^. Remarquons seulement que dans tous ces mémoires, lettres et requêtes pour les Calas, les Sirven, les la Barre, les d'Etalonde, les Montbailly et autres clients de sa générosité intermittente mais réelle, il narre plus qu'il ne peint, intéresse plus qu'il ne passionne, disserte surtout plus qu'il ne plaide. Il y reste sans doute au-dessous de l'éloquence de Rousseau et de la verve de Beaumarchais, mais il y apparaît encore par sa langue limpide et alerte, comme le plus français de nos écrivains.

Voltaire touche-à-tont de g^énie. — Ajoutons enfin pour le faire court, que là, comme ailleurs, en mettant au service de son universelle curiosité son bon sens presque infaillible et son esprit toujours présent, il se montre ce qu'il est par essence, un touche-à-tout de génie, rien de plus, mais rien de moins.

1. T>> eîvai T,a.T'.'/ aljttàv xa\ etXritov Itt'^xï^ S' Èvi^Ycia, tôJ Ç-^y yàp x%\ ■K^àTciiv, (Etb. IX, 7) : et plus loin : 'H^eta 5' 1<tti ioC (^àv icapdvTo; <) ivtÇYeioc, toi? il {jiAXovto; <j IXictç,

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2. Voir Etudes littéraires sur les classiques français y par Gustave Mcrlet, t. II, p. 579 sqq.

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