PREMIÈRE PÉRIODE
Orlgineii et première éducation. — Jean-Jacques Rousseau naquit à Genève, le 28 juin 1712. Il était le second fils d'Isaac Rousseau, horloger de son métier, maître de danse par occasion, du moins dans sa folle jeunesse, citoyen de Genève et arrière-petit-fils d'un Parisien, Didier Rous-
1. Ils seront plusieurs fois en désaccord avec le texte des Confessions et avec les notés des éditeurs, voire même avec certaines conclusions antérieures de la critique; aussi devons-nous un avis préalable au lecteur d'âge mûr. Nous Tavertissons, une fois pour toutes, ne voulant pas charger les pages de cette étude de références au moins inutiles à la majorité de notre public, que nous avons contrôlé de notre mieux les témoignages les plus récents. Quant à ceux de Rousseau, nous ne les avons
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seau, qui avait émigré à Genève, où il avait obtenu le droit de bourgeoisie en 1555. Sa mère était Suzanne Bernard, citoyenne, épouse légitime et très aimable d'Isaac Rousseau. Elle mourut en donnant le jour à Jean- Jacques. L'enfant fut d'abord élevé par son père qui lui farcit la tête d'un amalgame insensé de romans et d'histoires pris dans le tas des livres laissés par la mère et par le grand-oncle maternel, le ministre protestant Bernard. La sensibilité larmoyante et d'ailleurs très intermittente du père, et les caresses de la tante Suzon suppléaient tant bien que mal à l'absence de la mère, et plutôt bien que mal, vu l'humeur coquette, aujourd'hui trop avérée, de la défunte. Joignons-y les gâteries de la mie Jacqueline qui gardera précieusement la tasse où elle donnait à boire à son nourrisson, et où les partisans de Jean-Jacques viendront, lors des troubles de Genève, boire le vin en son honneur, Rousseau avait un peu plus de dix ans quand son père, à la suite d'une dispute avec un ex-capitaine au service de la Pologne, où il paraît avoir poussé l'affaire d'une assez gaillarde manière, dut s'exiler à Nyon. 11 s'y remaria, quatre ans après, ayant du reste laissé l'enfant aux soins de son beau -frère, Gabriel Bernard, ingénieur pour la ville de Genève.
R<»asseaa A l'école, au g;reffe, * Tatelier. — L'oncle et la tante Bernard mettent Jean- Jacques en pension, avec leur fils, Abraham, chez le pasteur de Bossey, M. Lambercier. Il y reste environ deux ans^ sous la discipline aigre-douce du pasteur et de sa sœur, y prenant un goût beaucoup plus vif pour la campagne, le jardinage et l'amitié, grâce au site et au cher cousin Abraham, que pour les matières enseignées qui étaient, dit-il avec un dédain suspect, « le latin et tout le menu fatras dont on l'accompagne sous le nom d'éducation ». On l'en retire et, pendant huit mois, son temps, partagé entre le séjour de Genève et les visites à
jamais acceptés qu'avec la défiance nécessaire et suffisante. Nous ne croyons pas d'ailleurs que le très grand respect dû à la jeunesse de la plupart des étudiants en lettres, nous ait rien fait taire de ce qui peut servir à expliquer l'écrivain par l'homme. On nous dispensera donc de faire ici un étalage de sources qui sera mieux à sa place dans notre Précis de la Littérature française. Voir d'ailleurs notre BibliograpMe ci-dossus.
Nyon, se perd en « niaiseries ». On lui cherche une profession, et, après mûre délibération, on le met chez M. Mas seron, greffier de la ville, pour y apprendre « Futile métier de grapignan, » Ce premier apprentissage a si peu de succès que les clercs le déclarent 6on à mener la lime. On les en croit sur parole, et Tenfant commence un nouvel apprentissage, chez un graveur pour montres, nommé Ducommun, « jeune homme rustre et violent » (26 avril 1725).
Sous la férule d'un pareil maître, stylé par des compagnons d'atelier vicieux et, quelque diable aussi le poussant, comme il l'avoue, Rousseau fait pendant trois ans un médiocre apprentissage de l'art de graver les montres, mais passe maître en friponneries. Notons pourtant la persistance de son goût pour la lecture qui lui fait dévorer clandestinement la marchandise suspecte de la Tribu^ « fameuse loueuse de livres ».
Bonsseaa vagabond, eatéchomène, laquais. — Hme de War«ns. — U avait atteint sa seizième année quand, le dimanche 14 mars 1728, au retour d'une promenade où il s'était attardé avec ses camarades, il voit se fermer devant lui les portes de Genève. Il était dans le cas de récidive et pour éviter un châtiment vraiment redoutable, il prend soudain le parti de fuir, de déserter sa profession, quitte à laisser son père indemniser son patron, et de « s'abandonner à la fatalité de sa destinée ».
Elle se noua très vite. Le premier chemin de traverse l'ayant mené chez le curé d'un village voisin, M. de Pontverre, l'excellent homme se met en devoir de catéchiser sommairement le jeune protestant et charge une jeune dame d'Annecy, nouvellement convertie, d'achever son œuvre, et voilà Rousseau sous l'étrange tutelle de Mme de Wàrens. Elle devait durer treize ans (1728-1741), de loin d'abord pendant trois ans. Mais si cette directrice de conscience, très médiocrement préparée à son rôle, par l'incurable légèreté de ses mœurs, ne fit pas du jeune catéchumène un chrétien très orthodoxe, du moins ne convient-il pas de l'accabler sous le poids d'une responsabilité qu'elle n'avait pas cherchée et dont, après tout, la fin excuse les moyens.
En somme, elle aurait pu user beaucoup plus mal du « droit que ce sexe a toujours eu sur les aventuriers », comme dit Jean-Jacques quelque part. D faut lui savoir quelque gré pour Tavoir sauvé du vagabondage et pour lui avoir appris à mieux goûter les livres et à déchiffrer quelque peu le cœur humain, ce grand livre du monde^ comme il rappelle après Descartes. Mais passons.
Par ses soins, et aux frais de Tévôque d'Annecy, Rousseau part pour Thospice des Catéchumènes de Turin. Il y vit cloîtré (12 avril — 23 août 1728) et en fort mauvaise compagnie, mais il y fait la connaissance du bon abbé Gaime, qui sera son principal modèle du Vicaire savoyard, aux mœurs près. Il se laisse catéchiser, convertir, non sans ergoter, si on veut l'en croire, et est enfin congédié avec 20 francs en poche, produit d'une quête faite le jour de son abjuration.
Il retâte du métier de graveur, glisse à la domesticité, dans Turin : d'abord chez une dame de condition, Mme de Vercellis; puis comme laquais, « moins la livrée », du comte de Gouvon, premier écuyer de la reine. Là, il a l'occasion de montrer quelque savoir et quelque esprit; on le distingue, et le propre fils de la maison, l'abbé de Gouvon, entreprend d'achever son éducation, et du moins lui apprend « à lire moins avidement et avec plus de réflexion ». Mais la rencontre d'un ancien camarade d'atelier et son humeur aventurière le poussent à se faire chasser. Il court de nouveau les grands chemins, ayant pour viatique une fontaine de Héron, cadeau de l'abbé de Gouvon, qu'il montre sur les places et dans les auberges. On s'en amuse sans payer; elle casse, et Rousseau se rabat sur Annecy où est toujours sa protectrice.
Bonsfieaa A Anneey (t9t9-tVSO); au séminaire t an lutrin. — Il y passe un peu plus d'un an à muser au bord du lac, à musiquer à la cathédrale et à recueillir des impressions vives, sans doute, mais dont Michelet a singulièrement exagéré l'influence sur sa sensibilité et son tempérament en écrivant : « Tous les germes de Rousseau sont là. » Il entrelit aussi quelques livres, nolammentLa Bruyère,
que lui commente Mme de Warens avec une certaine expérience de la ville et de la cour. Sur ces entrefaites, un parent de sa protectrice, chargé de juger de son esprit, lui en trouve juste assez pour devenir curé de village. On le met au séminaire d'Annecy. Il y emporte les cantates de Clairambault, en guise de livre de chevet, et échoue si bien dans son nouvel apprentissage, comme dans les deux autres, qu'il sort du séminaire au bout de deux mois (août 1729) ayant appris fort peu de latin et de théologie, mais l'air d'Alphée et Aréthtise.
Ce goût de la musique prend alors* le dessus et pendant six mois, il s'y livre passionnément et avec succès dans la maîtrise de la cathédrale, sous la direction de M. Lemaître, de son vrai nom Nicoloz. Ici, nous pouvons enfia constater qu'il a cessé d'être, selon son expression navrée, « le rebut de tous les états ». Mais son maître, quelque peu ivrogne et épileptique, après des discussions avec les chantres du chapitre, les plante là et s'enfuit, et Jean-Jacques l'escorte sur l'ordre de Mme de Warens. A Lyon, le musicien est saisi d'une attaque d'apoplexie et assez lâchement abandonné par son compagnon qui , naturellement, reprend le chemin d'Annecy. Mme de Warens en était partie pour mener à Paris une intrigue politique assez malpropre, aujourd'hui débrouillée, mais qui ne fait rien à l'affaire. Passons encore.
Deux années de bohème. — Jean-Jaeqoes « ¥anasore de VUlenenve » professeur de musique, ehef d*orehestre, trnehement, apprenti éeri^ain, sons l'uniforme, A la belle étoile. — Rousseaumène alors, de dix-huit à vingt ans, une existence vagabonde. « Ce sont les plus grandes extravagances de ma vie, dit-il, et il est heureux qu'elles n'aient pas plus mal fini. » Il fonde sa cuisine, à Lausanne et à Fribourg, sur la musique, qu'il ne sait guère, et enseigne sous le nom ronflant de « Vaussore de Villeneuve ». Ici son effronterie est tout à fait excusable, témoin, en cas analogue, Jules Janin, dans le C/iemmrfe traverse; même elle devient tout à fait comique, quand il s'improvise chef d'orchestre. Il se fait, grâce à son italien et notamment devant le sénat de Berne, avec une verve oratoire qu'il ne re-
trouvera plus guère, le truchement d'un archimandrite de Jérusalem quêtant pour le rétablissement du saint Sépulcre. M. de Bonac, l'ambassadeur de France à Soleure, flaire l'aventurier sous l'archimandrite et retire Rousseau de son équivoque compagnie. Ce dernier ayant conté ses aventures à l'ambassadeur, le secrétaire de l'ambassade, M. de la Martinière, « voulant voir de son style », lui en demande une relation qui s'est retrouvée. C'est le premier en date des écrits de Rousseau, avec une lettre à son père de l'hiver de 1730 à 1731, tout à fait remarquable parle tour oratoire qui, chez lui, était évidemment inné. La correction relative de ces deux écrits très travaillés est curieuse à rapprocher des fautes grossières qui émaillent ses autres billets vers la même époque, et on y a déjà la preuve de la puissance de la réflexion et de la lime chez notre futur auteur.
Sur son désir de voir Paris, M. de la Martinière l'y expédie avec la perspective d'un poste de cadet auprès du neveu d'un colonel suisse. Chemin faisant, la tête de Jean-Jacques fabrique pour l'avenir un maréchal Rousseau. Pourquoi pas? Voltaire l'a dit :
Rose et Fabert ont ainsi commencé.
Mais le colonel était un ladre et Rousseau se trouvait réduit à sa paye de soldat, quand il apprend que Mme de Warens avait regagné la Savoie ou le Piémont.
Il pend l'uniforme au croc, pousse l'indiscipline jusqu'à jeter à la poste d'Auxerre une lettre satirique en vers à l'adresse du « vilain vieux avare » de colonel, et repart de son pied léger pour la Savoie, comme il en était venu, ayant fort déchanté d'ailleurs sur Paris et l'Opéra. Mais, pour rejoindre sa protectrice, il ne prit pas par le plus court, eut à Lyon ses pires aventures de vagabond, mourant de faim et couchant à la belle étoile, ce qui nous a valu une de ses plus fameuses descriptions, celle de la nuit au bord de la Saône. Enfin il reçoit des nouvelles de sa protectrice qui était à Chambéry, et de l'argent pour la rejoindre, ce qu'il fit « avec transport », mais toujours à petites journées, et fort
attentif aux montagnes et aux cascades. Il calcule mélancoliquement que ce fut « le dernier voyage pédestre » qu'il ait fait en sa vie, et note aussi, ce qui nous touche davantage : « c'est la dernière fois de ma vie que j'ai senti la misère et la faim ». Il allait trouver en effet, à Ghambéry, bon souper et bon gîte.