DEUXIÈME PÉRIODE
Boussean * Chambéry. Le cadastre; la masiqnef les éehees; les romans; les lettres et les seienees. -^Narcisse. — Uoe crise salutaire. — Les détails de la vie de Rousseau à Ghambéry sont restés obscurs, malgré de récents et intéressants travaux, et ceux qu'il nous donne sont sujets à caution, mais l'histoire de son esprit y apparaît assez clairement, et c'est l'essentiel. On peut môme aujourd'hui en dater les phases principales, avec une précision qui fait défaut dans les Confessions^ leur auteur les écrivant de mémoire et brouillant les faits jusqu'à avancer, par exemple, de deux ans son installation aux Gharmettes, une date qui était pourtant bien mémorable pour lui et pour nous!
Rousseau fut d'abord employé au cadastre, s'en dégoûta vite et se crut une fois de plus la vocation de la musique. Il se remit à l'apprendre en l'enseignant, et aussi « par l'étude opiniâtre des obscurs livres de Rameau ».
Sur ces entrefaites, il se lie avec un gentilhomme savoyard assez lettré, M. de Gonzié, qui, venu pour prendre de lui des leçons do musique, finit par lui en donner de littérature et l'enchante de Voltaire. « Le germe de littérature et de philosophie qui commençait à fermenter dans sa tête » ne demandait qu'à éclore, quand paraissent les Lettres philosophiques. « Quoiqu'elles ne soientassurémentpas son meilleur ouvrage, écrit Rousseau, ce fut celui qui m'attira le plus vers l'étude, et ce goût naissant ne s'éteignit plus depuis ce temp&-là. » Il faudrait donc dater de 1734 cette phase importante de l'histoire de son esprit, et aussi, sans doute, l'ébauche de Narcisse ou l'Amant de lui-même, d'après la
vague rectification de date que Rousseau apporta au ce mensonge » de la préface, qui disait cette comédie écrite à dix-huit ans. Mais il dispersa encore quelque temps son attention sur d'autres objets tels que la physique, la pharmacie, la botanique, les échecs et les romans de Prévost. « Je passai, dit-il, deux ou trois ans de cette façon entre la musique, les magistères, les projets, les voyages, flottant incessamment d'une chose à l'autre, cherchant à me fixer sans savoir à quoi, mais entraîné pourtant par degrés vers l'étude, voyant des gens de lettres, entendant parler de littérature, me mêlant quelquefois d'en parler moi-même, et prenant plutôt le jargon des livres que la connaissance de leur contenu. » Mais il se blesse et manque de s'empoisonner, dans une expérience maladroite de chimie. Cet accident à la suite duquel il fait son testament (27 juin 1737), et une maladie plus ou moins imaginaire qui motive un voyage à Montpellier (1737), amènent une crise morale. Elle l'oriente vers des occupations sérieuses, et, la conversation de quelques honnêtes gens l'y aidant, il se sent « entraîné peu à peu, malgré son état, ou plutôt par son état, vers l'étude avec une force irrésistible ».
Boussean anx Charmettes (été de 1988). — li'étnde. — > lin an de préceptorat A Hyon (i9tO-i94i). — Opuscules dlwers. — C'est alors que Rousseau entreprit et vint à bout de compléter et de systématiser ses connaissances avec une énergie et un succès qui en font, comme le remarque Amiel, le type' de Vautodidacte, Cette entreprise eut pour théâtre, dans un site très pittoresque, près de Chambéry, la villa d'été des Charmettes, où Rousseau vint s'installer avec Mme de Warens en 1738; et son exécution était achevée quand il partit pour Paris en 1741. Nous appliquerons donc surtout à la période de 1738 à 1741 ce que Rousseau dit de tout son séjour à Chambéry : « C'est durant ce précieux intervalle que mon éducation mêlée et sans suite, ayant pris de la consistance, m'a fait ce que je n'ai plus cessé d'être à travers les orages qui m'attendaient. »
Toutefois, dans cet intervalle, se place un séjour à Lyon
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d'un an (1740-1741). 11 y fut précepteur des deux enfants de de M. de Mably, et éprouva, pour son bien et aux dépens de ses élèves, qu'il ne suffit pas pour enseigner, d'avoir de l'acquis ou même des théories pédagogiques, telles que son Projet pour Véducation de M, de Sainte-Marie^ qui est de cette époque. Notons seulement au passage que Rousseau, élevé jusqu'alors dans un milieu relativement pieux, se lia à Lyon avec quelques libres penseurs, dont il subit l'influence, comme en témoigne certaine épître en vers, assez mécréante, à M. Bordes. De cette même époque (1738-1741), datent aussi d'autres pièces de vers telles que le Verger des Charmettes, poème médiocre, mais document précieux, et deux opéras : Jphis, resté à l'état d'ébauche, et la Découverte du Nouveau Monde achevé, et dont il commença même la musique. Ce furent avec U Amant de luimême les premiers essais du jeune précepteur dans la carrière des lettres. Ils ne font pressentir en rien le genre de talent qui devait l'illustrer. De Lyon, où il avait médiocrement réussi, il était revenu s'enfermer quelques mois dans « son cher cabinet des Gharmettes », d'où il prendra son essor vers Paris à l'automne de 1741.
Bonssean, « autodidacte ». — 11 « t*te la pente de non esprit ». — Avant de l'y suivre, arrêtons-nous à considérer avec lui, comment il s'y pritpôur « donner de la consistance » aux idées et aux connaissances qui s'étaient amassées dans son esprit, au hasard de ses lectures discursives, depuis les histoires de Plutarque et le roman de l'Astrée^ dévorés avant l'âge de dix ans, jusqu'aux Entretiens sur les sciences du P. Lamy, lus et relus cent fois, à vingt-cinq ans, en passant par le latin rudimentaire de M. Lambercier, du séminaire de Ghambéry et de l'abbé de Gouvon.
« Deux ou trois mois se passèrent, dit-il, à tâter la pente de mon esprit. » D'abord il veut tout embrasser d'une étreinte encyclopédique, s'égare dans des recherches divergentes, mais voit le danger, sort péniblement du labyrinthe où il s'engageait, découvre pour son compte la méthode dite de proche en proche, voit la liaison des choses, et va des branches au tronc. Dès lors il tient son « plan d'études ». Il
y introduit la variété des occupations comme moyen de délassement, répartit son temps entre le latin toujours rebelle, les mathématiques, la cosmographie et les spéculations philosophiques de Locke, de Malebranche, de Leibnitz et de Descartes, qu'il renonce à concilier, se contentant de les emmagasiner, quitte à les comparer et à les trier plus tard. Il réussit ainsi à mener à bien tout seul une entreprise redoutable pour le plus habile des pédagogues, celle de reprendre en sous-œuvre, à vingtrcinq ans, une éducation interrompue à treize et d'ailleurs manquée dès le premier âge, ce qui est prodigieux.